
De Khawaja Asif à Zabihullah Mujahid, de Shehbaz Sharif à Sirajuddin Haqqani, les noms qui dominent aujourd’hui la crise afghano-pakistanaise ne racontent pas seulement une escalade militaire : ils racontent l’effondrement d’un vieux pacte régional, celui par lequel Islamabad croyait pouvoir façonner l’Afghanistan sans en subir durablement les retours de flamme.
L’affrontement ouvert entre le Pakistan et les talibans afghans constitue bien davantage qu’une nouvelle crise frontalière. Il met à nu une contradiction historique longtemps contenue, puis progressivement devenue ingérable : le Pakistan est désormais en guerre contre une partie de l’architecture stratégique qu’il a lui-même contribué à produire. En frappant Kaboul, Kandahar, Paktia, Nangarhar, Khost ou encore les abords de Bagram, Islamabad ne cherche pas seulement à détruire des sanctuaires insurgés ; il tente de corriger, par la coercition militaire, les conséquences d’une politique régionale fondée pendant des décennies sur l’instrumentalisation de groupes armés. Cette guerre n’est donc pas seulement un affrontement entre deux pouvoirs voisins. Elle est aussi le moment où une puissance de l’ombre se heurte aux créatures stratégiques qu’elle a contribué à faire naître.
Le point de départ apparent de cette séquence est connu : le refus des talibans afghans de rompre avec le Tehrik-e-Taliban Pakistan, le TTP, groupe enraciné dans les zones tribales pakistanaises, nourri par les porosités de la ligne Durand, et engagé depuis des années dans une guerre persistante contre l’État pakistanais. Pourtant, réduire la crise à un simple différend sur la lutte antiterroriste serait en méconnaître la profondeur. Le problème n’est pas seulement que les talibans n’agissent pas assez contre le TTP ; c’est que leur régime est lui-même issu d’un univers politique, social et militaire dans lequel les frontières entre fraternité idéologique, parenté tribale, loyauté de guerre et calcul stratégique sont structurellement floues. Le Pakistan voudrait aujourd’hui obtenir d’eux le comportement d’un État rationnel, vérifiable, stabilisateur. Mais les talibans, malgré leur installation au pouvoir, restent profondément façonnés par une culture insurrectionnelle qui ne se laisse pas aisément convertir aux disciplines de la responsabilité étatique.
Cette réalité apparaît avec force lorsqu’on regarde les hommes qui composent aujourd’hui l’appareil taliban. Hibatullah Akhundzada, retranché à Kandahar, continue d’incarner une autorité idéologique et théologique plus qu’un pouvoir étatique moderne. À Kaboul, Sirajuddin Haqqani et Mullah Mohammad Yaqoob représentent des sensibilités plus pragmatiques, plus attentives aux contraintes de gouvernement, mais elles restent prises dans l’équilibre général du régime. Côté pakistanais, Khawaja Asif a publiquement parlé de “guerre ouverte”, tandis que le Premier ministre Shehbaz Sharif cherche à montrer qu’Islamabad ne tolérera plus que des attaques menées depuis le territoire afghan frappent ses soldats, ses policiers, ses postes frontières et jusqu’au cœur symbolique de son appareil militaire. Derrière les déclarations, il y a une vérité simple : les deux camps se parlent désormais moins en diplomates qu’en stratèges assiégés.
La guerre actuelle peut ainsi être lue comme un échec de la négociation bien plus que comme une démonstration de maîtrise. Les frappes pakistanaises traduisent l’épuisement d’une série de médiations avortées, de cessez-le-feu fragiles, de pressions économiques graduelles et de signaux coercitifs qui n’ont pas produit le résultat attendu. Islamabad estime manifestement qu’il ne lui reste plus d’autre langage que celui de la force pour imposer un changement de comportement à Kaboul. Mais lorsqu’un État en vient à bombarder la capitale de son voisin, à viser Kandahar, maison spirituelle du mouvement taliban, ou à frapper des installations militaires afghanes jusque dans leurs centres nerveux, cela dit aussi quelque chose de l’impasse dans laquelle il se trouve lui-même.
Le bombardement près de Kaboul a, à cet égard, une portée presque allégorique. Le site touché, lié à l’ancien Camp Phoenix puis reconverti en centre de traitement de la toxicomanie, résume à lui seul la superposition tragique des guerres afghanes : infrastructure militaire de l’ère américaine, espace médical pour les plus vulnérables, puis cible d’un conflit entre un État voisin et un régime qui gouverne sans gouverner vraiment. Les images de bâtiments éventrés, de lits renversés, de silhouettes hagardes au milieu de la poussière et des gravats ont réintroduit dans la crise une matérialité que le vocabulaire stratégique tend souvent à effacer. Derrière les mots “actifs militaires”, “sanctuaires”, “infrastructures” ou “cibles”, il y a des corps brûlés, des blessés transportés à la hâte, des familles qui ne savent plus si elles fuient la misère, la répression ou la guerre interétatique.
C’est pourquoi les frappes pakistanaises ont suscité une forte opposition parmi de nombreux Afghans, bien au-delà du cercle taliban. Dans la diaspora, en Europe comme aux États-Unis, chez d’anciens diplomates, dans certains segments de l’opposition démocratique, la même colère affleure : comment prétendre combattre un régime honni en frappant le territoire afghan au risque d’y tuer encore des civils ? Des figures comme Mohsin Dawar, de l’autre côté de la ligne Durand, ont rappelé le coût humain disproportionné de cette escalade pour les populations pachtounes, éternelles prises entre appareil sécuritaire pakistanais, groupes militants et souverainetés inachevées. D’autres voix, comme celle de Mujib Rahman Rahimi, ont souligné que cette guerre expose certes la vulnérabilité des talibans, mais sans garantir qu’elle profitera à l’Afghanistan réel, celui des civils, des déplacés et des exilés.
Car c’est là tout le paradoxe. Sur le papier, la stratégie pakistanaise possède une forme de cohérence. Elle vise à augmenter le coût de la protection accordée au TTP, à exploiter les fissures internes du régime taliban et à forcer un recalcul stratégique. Certains estiment même que cette pression pourrait renforcer, au sein du régime, les éléments les plus soucieux de préserver l’appareil étatique, au détriment du noyau dur idéologique de Kandahar. Mais ce calcul repose sur un pari extraordinairement risqué. Car une pression extérieure trop forte peut produire l’effet exactement inverse : ressouder les talibans, convertir leurs divisions internes en réflexe de survie, et transformer un conflit sur les sanctuaires jihadistes en guerre de souveraineté nationale.
C’est ici que la guerre prend une dimension presque tragique. Les talibans, incapables de gouverner justement, privés de légitimité démocratique, isolés sur la scène internationale, trouvent dans l’agression extérieure une ressource qu’ils ne peuvent produire seuls : la posture du défenseur national. Lorsque Zabihullah Mujahid parle de représailles, lorsque les talibans décrivent les frappes pakistanaises comme une agression contre l’intégrité territoriale afghane, ils activent un imaginaire profondément enraciné dans l’histoire du pays. Peu importe que ce régime soit lui-même oppressif ; l’intervention étrangère lui permet de se draper dans une grammaire patriotique. Et dans un pays saturé par la mémoire des invasions, des occupations et des humiliations, cette grammaire reste puissante.
Pour l’opposition afghane, le danger est immense. En théorie, un régime taliban plus fragilisé, occupé à contenir la pression pakistanaise, pourrait ouvrir des espaces nouveaux aux résistances armées, aux réseaux civils, aux figures politiques en exil. Mais dans la pratique, cette guerre menace aussi de détruire la fragile réunification en cours. Car l’opposition afghane n’est pas unanime sur la lecture du Pakistan. Pour beaucoup, Islamabad demeure l’un des principaux artisans de la catastrophe afghane, celui qui a nourri, protégé ou utilisé les talibans pendant des décennies avant de découvrir qu’ils n’étaient plus entièrement pilotables. Pour d’autres, le conflit actuel pourrait malgré tout créer une brèche tactique contre le régime. Entre ces deux lectures, la fracture est profonde. Et plus les bombardements s’intensifient, plus il devient difficile pour une opposition démocratique de conserver une position intelligible : hostile aux talibans, mais non alignée sur la guerre pakistanaise.
Le piège régional se situe précisément là. Le Pakistan peut vouloir affaiblir les talibans, mais il risque de détruire en même temps les conditions politiques d’une alternative crédible à leur pouvoir. Une opposition encore fragile, dispersée dans l’exil, inégalement reliée au terrain, a besoin de temps, de lisibilité et de légitimité nationale. Or la guerre bouleverse tout cela. Elle remplace le travail lent de reconstruction politique par l’urgence, la peur, la polarisation et le nationalisme de siège. Elle impose sa propre hiérarchie des priorités. Elle écrase les nuances. Elle fait reculer les voix civiles au profit des porte-parole militaires. En prétendant corriger l’histoire afghane par la force, Islamabad pourrait bien offrir aux talibans ce qu’ils cherchent sans pouvoir le fabriquer eux-mêmes : une occasion de se présenter comme le dernier rempart de la souveraineté afghane.
Il faut ajouter à cela une autre réalité, trop souvent négligée : le Pakistan n’entre pas dans cette guerre depuis une position de sérénité. Son appareil sécuritaire fait face à plusieurs menaces simultanées, du TTP à l’insurrection baloutche, tandis que les fractures internes, les tensions politiques et les vulnérabilités économiques affaiblissent sa cohésion. Les districts frontaliers, de Mohmand à Orakzai, portent encore les cicatrices des opérations passées. Les villes pakistanaises elles-mêmes ne sont plus hors de portée, comme l’ont montré les attaques et les alertes de ces derniers mois, jusqu’aux abords de Rawalpindi, cœur symbolique du pouvoir militaire. Dans ces conditions, l’escalade relève autant d’une logique de pression externe que d’un besoin de réaffirmer une autorité intérieure fragilisée.
Cette guerre ne promet donc aucun véritable vainqueur. Le Pakistan peut infliger des coûts, mais non transformer aisément la nature du régime taliban. Les talibans peuvent résister, mais au prix d’un isolement accru, d’une dépendance toujours plus grande à la logique de guerre et d’un approfondissement de la catastrophe afghane. Quant à la société afghane, elle demeure la grande perdante de cette séquence : déjà accablée par la pauvreté, la répression, l’exil, les retours forcés et l’effondrement des perspectives, elle se retrouve à nouveau enfermée dans une histoire où les calculs géopolitiques régionaux s’écrivent sur son propre corps.
Au fond, cette guerre dit moins la force du Pakistan qu’elle ne révèle la faillite d’une vision régionale entière. Elle montre qu’un État peut longtemps manipuler l’irrégularité armée sans jamais réussir à la contenir ; qu’un mouvement insurrectionnel peut accéder au pouvoir sans devenir pour autant un acteur stabilisateur ; et qu’une opposition démocratique peut voir son espace politique menacé non seulement par la tyrannie qu’elle combat, mais aussi par les interventions extérieures censées l’affaiblir. La tragédie afghane contemporaine tient peut-être à cela : chaque acteur prétend agir au nom de la sécurité, de la souveraineté ou de la stabilité, mais chacun contribue, à sa manière, à rendre l’horizon plus instable encore.
Sources
Une sélection de lectures pour approfondir l’escalade entre le Pakistan et l’Afghanistan, les frappes de 2026, les ambiguïtés stratégiques d’Islamabad et les effets régionaux de cette guerre ouverte.
- Afghanistan and Pakistan Trade Fire as Conflict Takes a Dangerous Turn — International Crisis Group
- Le Pakistan déclare une « guerre ouverte » à l’Afghanistan : implications pour la région — La Lettre hebdo
- The Afghanistan-Pakistan War Has Much Wider Consequences — Financial Times
- Open War at the Durand Line: Can Pakistan’s Escalation Force a Taliban Recalculation? — War on the Rocks
- Why the Afghanistan-Pakistan War Matters — The Spectator
- Afghanistan International coverage of the Pakistan-Taliban conflict — Afghanistan International
- Why Did Pakistan Announce “Open War” Against the Taliban? — CSIS
- Why Are the Afghan Taliban and Pakistan in an “Open War”? — Council on Foreign Relations