Voisins opportunistes: comment le commerce régional maintient les talibans à flot

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30/12/2025

par Siah-Jameh Herawi

Source : 8am.media · Date : 30/12/2025
Opportunistic Neighbors: How Regional Trade Keeps the Taliban Afloat
Comment le commerce régional (minerais exportés bruts, corridors, contrats) offre aux talibans une légitimité économique de fait — au détriment de la valeur ajoutée afghane et de la population.

À la poussiéreuse frontière d’Islam Qala, dans l’ouest de l’Afghanistan, des camions chargés de talc brut, de minerai de plomb, de charbon, de marbre, de lapis-lazuli et d’autres minerais roulent silencieusement vers l’Iran. À quelques kilomètres de là, des familles afghanes réfugiées sont refoulées au même poste-frontière. Cette simultanéité amère — les biens circulant librement tandis que les personnes sont arrêtées — résume l’économie politique des talibans : un modèle extractif soutenu moins par une légitimité intérieure que par la demande régionale et la tolérance extérieure.


À l’intérieur de l’Afghanistan, les talibans manquent de consentement populaire et de redevabilité. À l’extérieur, ils rencontrent peu d’obstacles sérieux. De Téhéran à Tachkent, d’Islamabad à Pékin, les États voisins se rapprochent par un engagement discret et pragmatique. Pour nombre d’acteurs régionaux, la crise afghane est devenue une opportunité : accès aux matières premières, concessions minières et corridors de transit. Il en résulte une forme de légitimité économique de fait : l’intégration des talibans aux marchés régionaux par le commerce et les contrats, même sans reconnaissance diplomatique formelle.

Ce que le langage diplomatique appelle « commerce » est, en réalité, un marché de survie. Les talibans vendent le territoire qu’ils gouvernent ; les voisins industrialisés achètent ce dont ils ont besoin pour alimenter leurs usines et leurs chaînes d’approvisionnement. Dans cet accord tacite, le sort des femmes exclues de l’éducation et du travail, des travailleurs privés de droits, et des enfants grandissant dans la pauvreté et le déplacement est relégué au second plan. Les réfugiés sont renvoyés aux checkpoints, tandis que les cargaisons de pierre et de terre franchissent la frontière avec facilité : là, l’économie devient politique.


Cette économie extractive n’est pas nouvelle ; elle a simplement changé de visage. D’abord l’opium, puis les réseaux de l’héroïne et de la méthamphétamine, et maintenant les minerais. Ce basculement n’est pas une réforme : c’est une adaptation. De nombreux réseaux qui opéraient autrefois dans l’économie illicite réapparaissent aujourd’hui comme entrepreneurs et intermédiaires dans le secteur minier, captant des contrats clés et formalisant une économie grise sans changement institutionnel. Le système transforme l’Afghanistan en État rentier extractif : revenus rapides, distribution opaque, et pouvoir reproduit par le contrôle des ressources.


Sous le sol afghan se trouvent d’immenses richesses — lithium, or, cuivre, lapis-lazuli, fer, terres rares — souvent évaluées, selon certaines estimations, jusqu’à 3 000 milliards de dollars. Mais sans État responsable et contrôlable, ces actifs deviennent une malédiction des ressources. Les nommés des talibans exigent des « parts » fixes aux opérateurs ; les ministères et organes de contrôle deviennent fréquemment des instruments de clientélisme et d’extorsion, poussant les commerçants vers la contrebande. Le résultat est un cycle de profit fermé qui finance le clientélisme taliban, et non le développement national.


Selon des chiffres de la Chambre de commerce d’Hérat, durant les cinq premiers mois de 2024, plus de 10,9 millions de tonnes de minerais bruts — dont du charbon, du marbre, de la pierre de cuivre brute, du talc et du lapis-lazuli — ont été exportées vers l’Iran via Islam Qala, sans être transformées en Afghanistan. La valeur existe pourtant à côté du minerai. L’argent revient en grande partie vers des réseaux contrôlés par les talibans, tandis que la chaîne de valeur s’arrête à la frontière, enfermant l’Afghanistan dans le rôle de fournisseur de matières premières plutôt que dans celui d’une économie productive.


Dans le nord-est, l’extraction d’or est devenue une source centrale de revenus pour les talibans et un canal de financement pour des réseaux militants alliés. Un rapport de l’Associated Press (2023) indique qu’al-Qaïda aurait gagné environ 194 millions de dollars grâce à l’exploitation aurifère au Badakhshan entre 2022 et 2024. Des informations faisant état d’affrontements sanglants entre commandants talibans pour le contrôle des sites d’or soulignent que l’exploitation minière n’est pas seulement un revenu : c’est aussi un champ de bataille pour le pouvoir à l’intérieur de la structure talibane. Des témoignages locaux évoquent également des bascules de contrôle entre réseaux ethniques et tribaux, où les décisions économiques suivent les loyautés plus que la compétence. Le constat est clair : richesse et capacité de coercition se concentrent dans une faction étroite, et l’idée même d’« actifs nationaux » se vide de son sens.


La responsabilité, toutefois, ne repose pas uniquement sur les talibans. Le deuxième pilier de cette économie, c’est le voisinage — et parmi les voisins, le rôle de l’Iran est particulièrement sensible compte tenu des liens historiques, linguistiques et géopolitiques. Dans la rhétorique officielle, les dirigeants iraniens parlent souvent d’un gouvernement inclusif en Afghanistan et se présentent comme solidaires du peuple afghan. Pourtant, dans la pratique, la facilitation des échanges et la poursuite des interactions frontalières avec les talibans se maintiennent d’une manière qui s’accorde mal avec ces slogans. L’écart se creuse encore dans l’opinion afghane, alimenté par des accusations circulant — quelle que soit la possibilité de vérifier chaque cas — d’intimidations, de traques, voire d’assassinats de certaines figures militaires et de combattants anti-talibans sur le sol iranien. La question politique est inévitable : si la politique de Téhéran est réellement centrée sur les populations et engagée en faveur d’une stabilité juste en Afghanistan, pourquoi le prix devrait-il être payé en renforçant la machine financière des talibans et par la vie de leurs opposants, tandis que le public afghan est exclu de la politique, de l’éducation et de l’économie ?


Dans l’ensemble de la région, le tableau général est similaire. Lors de ma visite à Chabahar, j’ai vu de vastes projets de construction, d’acier, de pétrochimie et d’industrie lourde — des développements qui prennent tout leur sens à travers la connectivité avec l’Afghanistan. L’Iran et l’Inde, en particulier, semblent adopter une approche coordonnée des matières premières afghanes, surtout du minerai de fer : l’Afghanistan comme source, l’Iran comme route de transit et pôle de transformation, et l’Inde comme investisseur et marché. Sur le papier, cela pourrait promettre un développement régional. En pratique, cela risque d’enraciner le même schéma : extraction brute sans bénéfice intérieur, sous un habillage international.
La Chine est un autre acteur pivot. Des discussions de haut niveau sur les mines et les infrastructures, et l’intégration pratique de l’Afghanistan dans les circuits économiques chinois, même sans reconnaissance formelle, donnent aux talibans une marge de respiration grâce aux exportations et à l’accès au marché. La fluorite (fluorure de calcium) en est un exemple parlant : intrant clé pour la sidérurgie, elle aurait pu soutenir une industrie domestique, mais elle est exportée à l’état brut. L’Afghanistan ne dispose toujours pas d’une grande installation de fusion et de moulage. Un pays vend la clé de son industrialisation, mais ne construit aucune usine. Un rapport de Reuters (2024) sur l’accès sans droits de douane des produits afghans au marché chinois illustre cette « légitimation économique » : lorsque les tarifs tombent, un signal politique est aussi envoyé — le commerce remplaçant la pression.


Pendant ce temps, l’Ouzbékistan, le Pakistan, l’Iran et d’autres achètent des matières premières afghanes et revendent à l’Afghanistan des biens transformés avec de fortes marges. Le déséquilibre est frappant : nourriture, carburant et biens de consommation entrent ; pierre brute et terre sortent. Des projets comme la ligne ferroviaire Khaf–Hérat, le corridor transafghan et la route du Lapis-Lazuli, s’ils sont conçus sans politique industrielle ni mécanismes de redistribution, pourraient devenir moins des artères de développement que des pipelines d’exportation minière.


Pour les talibans, l’exploitation minière est l’une des rares bouées de sauvetage qui maintiennent leur gouvernance à flot malgré l’isolement. Mais sans transparence, réinvestissement et contrôle indépendant, cette bouée enracine corruption et dépendance. Chaque cargaison de minerai non transformé peut renforcer le régime à court terme, mais elle dépouille le pays d’un avenir industriel et, en fin de compte, de sa souveraineté. Si le cycle se poursuit, l’Afghanistan risque de devenir une terre de mines sans usines : du fer sans acier ; du sol sans autonomie politique.


À côté de la pression politique, le moyen le plus efficace de contraindre les talibans est de viser leurs lignes de vie économiques : limiter, via des sanctions intelligentes, les revenus tirés de l’extraction, des douanes et du transit ; tracer l’origine des minerais et renforcer la surveillance financière, sans faire porter le fardeau aux gens ordinaires, tout en protégeant les canaux humanitaires. Les forces anti-talibanes et les réseaux de résistance peuvent aussi jouer un rôle en produisant des renseignements de terrain vérifiables sur les réseaux d’extraction et de contrebande, afin d’aider à construire un consensus régional pour couper le financement des talibans et d’augmenter le coût, pour les voisins, du « business as usual ».


L’Afghanistan mérite une économie qui construise des écoles, pas des arsenaux. Mettre fin au terrorisme commence par mettre fin à l’économie de l’ombre qui l’alimente. Cette responsabilité ne repose pas uniquement sur Kaboul. Elle incombe aussi à Téhéran, Islamabad, Tachkent et Pékin — ceux qui profitent aujourd’hui du sol afghan, et paieront demain le prix de son instabilité.

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