Si les ayatollahs tombent, l’Afghanistan peut basculer à nouveau

On parle souvent de l’Afghanistan comme d’un pays “enfermé” dans sa tragédie talibane. C’est faux. L’Afghanistan est branché à ses voisins comme un organisme à ses organes vitaux. Et, parmi ces organes, l’Iran est l’un des plus déterminants: par la frontière, par l’économie informelle, par les flux humains, par les réseaux sécuritaires, par les assassinats.
Alors oui: une chute du régime des ayatollahs en Iran ne serait pas seulement un séisme pour le Moyen-Orient. Ce serait un choc stratégique pour l’Afghanistan — peut-être la première brèche sérieuse dans l’architecture régionale qui, depuis 2021, a rendu la survie du régime taliban possible.

L’Iran, arrière-pays afghan: une présence de masse, un levier politique

L’Iran n’héberge pas une “communauté” afghane. Il abrite une population afghane au format d’un pays.
Sur le plan strictement administratif, l’UNHCR rappelle qu’il y a environ 773 000 réfugiés enregistrés (principalement afghans) détenteurs de cartes Amayesh. (HCR)
Mais la réalité dépasse de très loin ce chiffre: selon des estimations citées par la presse internationale, l’ensemble des Afghans présents en Iran se situe autour de plusieurs millions — jusqu’à environ six millions d’Afghans selon Le Monde, qui décrit la montée d’une politique d’expulsion à grande échelle. (Le Monde.fr)
Dans ce volume, l’Afghanistan ne “déporte” pas seulement des personnes: il déplace des équilibres. Quand l’Iran serre la vis, l’Afghanistan étouffe. Quand l’Iran relâche, il tient encore debout. C’est aussi simple, et aussi brutal.

Le tournant des expulsions: l’Afghan comme variable d’ajustement sécuritaire

Ces derniers mois, l’Iran a accéléré la logique d’expulsion, à un rythme qui a changé la nature du phénomène: on n’est plus dans l’irrégulier “géré”, mais dans la purge migratoire instrumentalisée.
Les chiffres varient selon les sources — précisément parce qu’on parle d’un mouvement mêlant retours “volontaires”, expulsions formelles, et refoulements — mais l’ordre de grandeur est clair: des centaines de milliers.
L’Associated Press, citant l’UNHCR, indiquait qu’en 2025 au moins 1,2 million d’Afghans ont été contraints de retourner d’Iran et du Pakistan, et précisait que l’Iran à lui seul avait déporté plus de 366 000 Afghans. (AP News)
Le Financial Times allait plus loin sur la dynamique: une accélération des retours quotidiens (de l’ordre de 5 000 à 30 000 par jour) et près de 800 000 expulsions depuis mars, dans un contexte de soupçons sécuritaires et de chasse aux “infiltrateurs”. (Financial Times)
Et des médias iraniens en exil rapportaient, en citant l’OIM et le ministère iranien de l’Intérieur, un pic spectaculaire: plus de 500 000 expulsions sur une courte fenêtre (fin juin–début juillet), et jusqu’à environ 1,5 million sur l’année selon le ministre iranien de l’Intérieur. (ایران اینترنشنال | Iran International)
Ce qui compte, au fond, ce n’est pas l’addition exacte — c’est l’intention politique: utiliser les Afghans comme soupape économique, comme exutoire social, et comme message sécuritaire.

Au cœur du dispositif: l’exil militaire afghan en Iran

Il y a, dans cette masse afghane, une catégorie qui change tout: les anciens soldats de la République (ANDSF/ANA/ANP, commandos, renseignement, cadres). Chiffre “officiel”: 50 000. Prenons-le tel quel !Et ajoutons ce que disent, de façon récurrente, les réseaux d’exil et d’entraide: la réalité se situe probablement entre 50 000 et 80 000 (impossible à vérifier de manière indépendante, précisément parce que ces hommes se cachent, se dispersent, changent d’identité et de ville).
Or ce groupe-là n’est pas une diaspora ordinaire. C’est une réserve de compétences et de discipline. Une mémoire militaire. Des chaînes de commandement informelles. Et, potentiellement, une masse critique:

  • comme noyau de structuration (capable d’organiser, d’entraîner, d’unifier);
  • comme renfort pour d’autres pôles (Pakistan, Asie centrale, diaspora occidentale), si une fenêtre stratégique s’ouvre.
    Les Talibans le savent. Et c’est exactement pour cela qu’ils cherchent à neutraliser ce vivier.

Téhéran, théâtre d’une nouvelle guerre: l’assassinat du général Ikramuddin Saree

Le signal le plus inquiétant est venu au cœur même de la capitale iranienne.
Radio Free Europe/Radio Liberty rapporte qu’Ikramuddin Saree, ancien commandant de police sous la République, a été abattu le 24 décembre à Téhéran, à l’extérieur de son bureau, et qu’il s’agit du second opposant anti-taliban tué en Iran en quelques mois. (RadioFreeEurope/RadioLiberty)
Les détails rapportés par d’autres médias convergent sur un point: la sensation d’impunité. Afghanistan International décrit un climat où d’anciens militaires afghans ne se sentent plus en sécurité “même hors d’Afghanistan”, et souligne la silence des autorités iraniennes face à ces assassinats — silence d’autant plus lourd que l’Iran a livré aux Talibans l’appareil sécuritaire (maîtrise des données biométriques de l’ancienne armée afghane) afghan en Iran, ce qui augmente mécaniquement leur capacité d’action et de repérage. (afintl.com)
Ce n’est pas une simple affaire criminelle. C’est une démonstration de force: “où que vous soyez, nous pouvons vous atteindre”.

L’enquête de Sarah Adams: la thèse d’une opération conjointe Talibans–IRGC

Enquête de Sarah Adams : Elle avance une thèse explosive: l’assassinat du général Saree serait le résultat d’une coordination opérationnelle entre le renseignement taliban (GDI) et des éléments des Gardiens de la révolution (IRGC), via une unité clandestine, avec préparation longue, infiltration et exécution “propre”. (LinkedIn)
Soyons méthodiques: ce texte est une enquête indépendante, pas une conclusion judiciaire, et l’Iran n’a pas produit de transparence publique sur l’affaire. Mais politiquement, l’intérêt de cette thèse n’est pas seulement de “désigner un coupable”. Il est de rendre visible un mécanisme:

  • l’Iran offre un espace, des leviers, des angles morts;
  • les Talibans apportent la cible, le réseau, la motivation;
  • et l’assassinat devient un outil de gestion régionale de l’opposition afghane.
    Autrement dit: l’exil n’est plus un sanctuaire. C’est un champ d’opérations.

Pourquoi cette intimidation maintenant: parce qu’un noyau militaire en Iran est un danger existentiel

La logique talibane, ici, est froide.
Tant que les anciens militaires afghans restent dispersés, précaires, illégaux, et terrifiés, ils sont gérables. Mais s’ils se structurent — même partiellement — ils redeviennent une menace stratégique.
Deux éléments rendent l’Iran particulièrement sensible:

  • La masse: des dizaines de milliers d’hommes, au même endroit, dans une profondeur territoriale qui permet caches, déplacements, réseaux.
  • La proximité: une frontière qui peut redevenir corridor (pas forcément pour “envahir”, mais pour infiltrer, soutenir, alimenter des pôles de résistance).
    Et il y a un troisième facteur, plus politique: l’Iran a progressivement “normalisé” sa relation avec les Talibans — remise de l’ambassade afghane de Téhéran à des représentants talibans, diplomatie active, logique de pragmatisme. (Voice of America)
    C’est précisément ce type de normalisation qui transforme l’opposant afghan en gêneur. Et le gêneur, dans ce système, finit souvent neutralisé.

La chute des ayatollahs: ce qui peut changer pour l’Afghanistan

Si le régime des mollahs tombe — chute brutale, transition, fragmentation — trois basculements deviennent plausibles.

1) Fin d’un “parapluie” implicite pour les opérations transnationales talibanes

Aujourd’hui, l’Iran est accusé, au minimum, de laisser faire — et au pire, de coopérer. Si l’appareil IRGC perd cohésion, priorité, ou contrôle, la capacité talibane à opérer en Iran peut se réduire, se compliquer, ou se diviser.
En clair: la campagne d’intimidation pourrait perdre son terrain le plus utile.

2) Réapparition d’un acteur: la diaspora militaire afghane en Iran

C’est votre point central — et il est décisif.
Dans un Iran en transition, les anciens soldats afghans peuvent:

  • se regrouper (au moins politiquement, logistiquement);
  • reconstituer des structures (aide, financement, entraînement, sécurité);
  • devenir une “masse critique” exportable vers d’autres centres de gravité (Pakistan, Asie centrale), ou un vivier pour consolider des pôles existants (diaspora occidentale, réseaux de résistance).
    Ce n’est pas une promesse romantique. C’est une hypothèse stratégique: quand un régime tombe, les immobilités se dissolvent. Et ce qui était dispersé peut se recomposer très vite.

3) Rupture des équilibres régionaux qui protègent, indirectement, le régime taliban

Le régime taliban survit aussi parce que ses voisins préfèrent un Afghanistan fermé et “gérable” à une instabilité qui déborde. Si l’Iran est absorbé par sa propre crise, il peut:

  • relâcher la pression migratoire (par incapacité), ou au contraire l’augmenter (par réflexe), mais dans tous les cas perdre la finesse de contrôle;
  • réduire ses échanges et ses arrangements;
  • rouvrir un espace où d’autres acteurs régionaux testent de nouveaux rapports de force.
    Dans ce type de moment, l’Afghanistan n’est jamais un spectateur: il est un enjeu.

Ce que les Talibans anticipent déjà

Les Talibans ne frappent pas “par colère”. Ils frappent parce qu’ils lisent la menace.
L’assassinat d’un général en exil, à Téhéran, n’est pas seulement un acte de vengeance. C’est un message d’organisation: “nous avons des yeux, des mains, et des relais”. RFE/RL souligne que des figures de l’opposition accusent les Talibans d’orchestration et demandent une enquête iranienne — qui ne vient pas. (RadioFreeEurope/RadioLiberty)
Afghanistan International rappelle aussi les menaces explicites d’assassinats à l’étranger proférées par des responsables talibans, et le climat de peur chez les opposants. (afintl.com)
On intimide pour empêcher la structuration. On infiltre pour casser la confiance. On neutralise pour décapiter. C’est un triptyque.

La fenêtre que les Talibans redoutent

Si l’Iran change de régime, l’Afghanistan ne “se libère” pas automatiquement. Mais une chose devient possible: que l’exil militaire afghan cesse d’être un cimetière politique et redevienne une force — soit comme noyau de structuration, soit comme masse critique pour renforcer d’autres pôles.
C’est cela que les Talibans veulent empêcher, maintenant, avant même que l’histoire n’ouvre la porte. Parce qu’ils savent qu’un régime tient moins par ses slogans que par le fait que ses adversaires restent isolés. Et parce qu’ils savent aussi ceci: le jour où l’exil se coordonne, la peur change de camp.

Sources (liens directs)
Note : ces liens documentent les ordres de grandeur utilisés dans l’édito : présence afghane en Iran, expulsions/retours forcés, assassinats ciblés à Téhéran, et enquête open-source sur l’affaire Saree.
Statistiques – réfugiés afghans en Iran
Expulsions / retours forcés (2025)
Assassinats ciblés à Téhéran – cas Saree (déc. 2025)
Enquête open-source – thèse “opération conjointe”
Partager cet article

À lire aussi