Les villes afghanes ne protègent plus les femmes, elles concentrent leur vulnérabilité

Le document publié par UN-Habitat a le mérite de déplacer le regard. Depuis des années, l’Afghanistan est souvent pensé à travers le prisme du rural, des zones reculées, des traditions conservatrices ou des bastions insurgés. Or ce texte montre une réalité plus dérangeante encore : les villes, loin d’offrir un refuge, deviennent elles aussi des espaces de relégation, d’insécurité et d’effacement pour les femmes et les filles. À mesure que l’urbanisation progresse sous l’effet des déplacements internes, des retours forcés et de l’effondrement économique, les quartiers informels ne réduisent pas les inégalités de genre. Ils les approfondissent.

Le constat est rude. Sous le régime taliban, presque tous les leviers classiques de sécurité, de dignité et d’autonomisation des femmes ont été démantelés. L’éducation, la liberté de circulation, l’accès au travail, la participation civique, la visibilité dans l’espace public : tout cela a été méthodiquement restreint. Mais le mérite du rapport est d’aller plus loin. Il montre que ces interdictions ne restent pas abstraites. Elles prennent corps dans l’organisation même des villes, dans la qualité des rues, dans l’accès à l’eau, dans l’absence d’éclairage, dans la précarité du logement, dans la rareté des services et dans l’exclusion des mécanismes de décision. Autrement dit, l’oppression politique se transforme en environnement urbain hostile.

Dans beaucoup de pays, la ville peut représenter un espace d’ouverture. Elle offre plus de services, plus d’opportunités économiques, parfois plus de mobilité sociale. En Afghanistan, c’est l’inverse qui se dessine. Les centres urbains et périurbains ne sont plus des lieux d’émancipation possible. Ils deviennent des pièges où se cumulent densité, pauvreté, informalité, dépendance et surveillance sociale. Pour les femmes, la ville n’élargit plus l’horizon. Elle le rétrécit.

Cette réalité apparaît de manière particulièrement nette lorsqu’on observe les infrastructures du quotidien. Une femme qui doit parcourir de longues distances pour atteindre un point d’eau, des sanitaires ou un centre de santé ne vit pas seulement une situation de pénurie. Elle traverse aussi un espace de peur. Des latrines communes mal sécurisées, des rues sombres, des chemins dégradés, des routes difficiles d’accès, des services insuffisants : tout cela porte atteinte à la sécurité, à la dignité et à la liberté de mouvement. Ce que le rapport met en lumière, c’est une forme de pauvreté genrée. Les mêmes carences n’ont pas les mêmes conséquences pour tous. En Afghanistan, les déficits urbains frappent d’abord celles qui disposent déjà de moins de droits, de moins de mobilité et de moins de protection.

Le logement lui-même devient une zone d’insécurité. Dans les quartiers informels, la précarité foncière est généralisée, mais elle touche avec une intensité particulière les veuves, les femmes seules et les ménages dirigés par des femmes. L’absence de documents, la faible reconnaissance juridique de leurs droits et la peur de l’expulsion les empêchent de stabiliser leur existence. Or cette insécurité du logement n’est pas un simple problème administratif. Elle mine toute possibilité de reconstruction. Une femme qui ne peut pas sécuriser son habitat ne peut ni investir dans son espace de vie, ni se projeter, ni protéger durablement ses enfants. La maison, qui devrait constituer un refuge, devient à son tour un lieu précaire.

L’exclusion économique renforce encore cette dépendance. Les marchés du travail urbains sont désormais presque fermés aux femmes. Les restrictions de déplacement, l’absence de transport sûr, la charge des enfants, les interdictions formelles ou informelles d’emploi et l’effondrement général de l’économie réduisent presque à néant les perspectives de revenus. Les ménages dirigés par des femmes sont les plus exposés : ils basculent plus vite dans l’endettement, la dépendance à l’aide et l’appauvrissement durable. Il faut le dire franchement : cette exclusion économique n’est pas un dommage collatéral. Elle fonctionne comme une politique de domestication sociale. Une femme sans revenu propre voit diminuer sa capacité de choix, sa capacité de fuite, sa capacité de résistance.

Le sort des adolescentes est peut-être encore plus alarmant. Dans les quartiers urbains informels, elles cumulent la fermeture scolaire, la pauvreté, la pression du mariage précoce, les restrictions imposées à leur présence dans l’espace public et l’absence de soutien psychosocial. La densité urbaine accroît à la fois leur visibilité et leur enfermement. Elles sont plus exposées aux risques, tout en étant plus limitées dans leurs déplacements. Le résultat est terrible : une génération entière risque d’être durablement sortie de l’éducation, de la vie sociale et de toute perspective d’autonomie. L’urbanisation, ici, ne corrige rien. Elle accumule les chocs sur les plus jeunes.

Le rapport insiste aussi sur la violence fondée sur le genre, non pas comme un phénomène périphérique, mais comme un produit direct de l’environnement urbain. Mauvais éclairage, chemins peu sûrs, promiscuité, insécurité foncière, faiblesse des services, absence de prise en compte des besoins des femmes dans la planification : tout cela contribue à fabriquer des espaces où l’insécurité féminine devient structurelle. C’est un point essentiel. Trop souvent, la violence contre les femmes est analysée uniquement sous l’angle culturel ou familial. Ici, elle est aussi spatiale. Elle est inscrite dans la ville elle-même.

À cette exclusion s’ajoute une autre, plus silencieuse mais tout aussi décisive : la marginalisation des femmes dans la prise de décision locale. Les comités de quartier, les mécanismes communautaires, les structures de planification et de gouvernance restent dominés par les hommes. Même lorsque des consultations existent, la participation des femmes demeure souvent symbolique. Cette absence a des effets très concrets. Quand les femmes ne participent pas réellement à l’identification des besoins, aux priorités d’investissement ou à la prévention des risques, la ville se construit sans elles et donc contre elles. Les services deviennent moins adaptés, les réponses moins justes, les protections plus faibles.

C’est peut-être là la leçon politique la plus importante du document. Une ville pensée sans les femmes produit mécaniquement plus d’injustice pour les femmes. Ce n’est pas seulement un problème d’inclusion. C’est un problème de conception du monde urbain. Quand la sécurité, l’eau, l’assainissement, le logement, la prévention des catastrophes, l’accès à l’information et les moyens de subsistance sont planifiés sans regard féminin, l’inégalité cesse d’être un accident. Elle devient un système.

Le texte d’UN-Habitat rappelle enfin une évidence trop souvent négligée : les écarts de genre dans les zones urbaines ne doivent pas être considérés comme secondaires par rapport aux défis ruraux. Ils constituent un front central de la crise afghane. Car l’urbanisation informelle, si elle n’est pas pensée avec une vraie sensibilité au genre, devient un moteur direct de vulnérabilité. Elle transforme l’exclusion politique en précarité spatiale, la domination sociale en dépendance économique, et la mise à l’écart des femmes en architecture quotidienne.

En réalité, ce document dit quelque chose de plus profond encore. Il montre que la question afghane ne se résume pas à des interdictions spectaculaires ou à des décrets idéologiques. Elle se joue aussi dans la matérialité des villes, dans l’organisation des quartiers, dans les chemins qu’on peut ou qu’on ne peut plus emprunter, dans les portes qui s’ouvrent ou qui se ferment. Tant que les femmes afghanes seront exclues de l’école, du travail, de la décision et de l’espace public, aucune politique urbaine ne pourra corriger sérieusement la catastrophe en cours. Les villes afghanes ne sont pas seulement des lieux de survie. Elles deviennent, elles aussi, des instruments d’effacement.

Cette synthèse repose sur la fiche UN-Habitat consacrée aux dix écarts de genre dans les quartiers urbains afghans, publiée le 8 mars 2026, à partir de données recueillies entre 2023 et 2025 dans plusieurs villes afghanes, et sur les constats détaillés du document concernant l’urbanisation, l’insécurité foncière, les déficits de services, l’exclusion économique, la violence fondée sur le genre, les adolescentes et la marginalisation des femmes dans la décision urbaine.

Sources
UN-Habitat — 10 Gender Gaps in Afghanistan’s Urban Neighborhoods: Emerging Trends
Factsheet, International Women’s Day 2026 Edition, publié le 8 mars 2026
RAPPORT ORIGINAL À TÉLÉCHARGER