
Présentation et analyse du rapport de l’Afghanistan Analysts Network : Women and Divorce under the Emirate
The Doors to Separation Are Closed for Women
Afghanistan Analysts Network documente ici un verrouillage juridique majeur : sous l’Émirat, les femmes afghanes voient se refermer presque toute possibilité de se séparer d’un mari violent ou abusif.
Un éclairage précieux pour comprendre comment l’apartheid de genre s’étend désormais jusqu’au droit familial et transforme le mariage en enfermement légal.
Ouvrir la sourceIntroduction
Le rapport intitulé “The Doors to Separation Are Closed for Women” : Women and Divorce under the Emirate, publié par l’Afghanistan Analysts Network (AAN) le 4 mai 2025, signé par Letty Phillips et Rama Mirzada, brosse un tableau particulièrement sombre de la situation des femmes afghanes cherchant à divorcer depuis la prise de pouvoir du régime taliban.
S’appuyant sur des entretiens menés dans plusieurs provinces, il montre comment le système judiciaire actuel a verrouillé presque toutes les voies légales de séparation pour les femmes, renvoyant la plupart d’entre elles à des négociations informelles, humiliantes et coûteuses.
Contexte historique et juridique
Le rapport retrace l’évolution des régimes juridiques afghans en matière de divorce.
Jusqu’aux années 1970, la jurisprudence hanafite dominait, ne reconnaissant aux femmes que de très rares motifs de séparation. Sous la République (2001–2021), des progrès timides avaient été observés grâce à la réintroduction du Code civil de 1977 : les femmes pouvaient déposer des demandes pour « dommage », « abandon », ou « défaut d’entretien ».
Mais depuis 2021, avec le retour du régime taliban, ces dispositions ont été suspendues : la Constitution de 2004 a été abolie, et la jurisprudence hanafite redevient la seule référence. Les tribunaux ont cessé de reconnaître les motifs légitimes de séparation, refermant ainsi l’accès des femmes à la justice familiale.
Ce qui change sous l’Émirat
Les procédures de séparation (tafriq) sont désormais pratiquement impossibles à engager. Les témoignages recueillis par l’AAN illustrent cette fermeture brutale : des juges talibans déclarent ouvertement que « les portes de la séparation sont fermées pour les femmes ».
Les avocats interrogés n’ont pu citer aucun cas de tafriq accepté depuis 2021. La seule option restante est le khul, un accord négocié dans lequel la femme doit renoncer à ses droits financiers pour que le mari consente à la séparation. Dans ce système, le divorce devient un privilège réservé à celles qui disposent d’argent ou de soutiens familiaux.
Le ministère des Affaires féminines ayant été dissous, et la plupart des ONG retirées du pays, les femmes n’ont plus aucun recours officiel. Pire encore, les divorces prononcés avant 2021 peuvent être annulés, la circulaire n° 15 du 23 mai 2022 autorisant leur réexamen à la lumière de la jurisprudence hanafite.
Témoignages de femmes
Les récits recueillis sont bouleversants.
Nargis, de Kaboul, battue par son mari, s’est vu refuser le divorce malgré des preuves évidentes de violence ; elle a dû renoncer à sa dot pour obtenir un khul.
Yasmin, de Balkh, a payé 50 000 afghanis (environ 680 USD) et abandonné son mahr pour être libérée d’un mari absent depuis des années.
Farzana, 19 ans, dans la province de Takhar, a dû prouver pendant un an l’impuissance de son mari avant que le tribunal accepte d’examiner sa demande.
Aisha, de Bamyan, n’a obtenu la séparation qu’en cédant une partie de ses biens, sans jamais récupérer ceux promis lors du mariage.
Ces cas reflètent une constante : pour les femmes, la séparation est devenue un parcours d’humiliation et de perte.
Analyse critique
L’AAN met en évidence une triple régression : juridique, sociale et institutionnelle.
Juridiquement, la fermeture du système aux procédures de tafriq revient à nier aux femmes tout pouvoir d’agir sur leur statut conjugal.
Socialement, la stigmatisation des femmes divorcées et la pression des familles renforcent leur isolement.
Institutionnellement, l’effacement des structures publiques de soutien accentue leur vulnérabilité : la loi et la coutume convergent pour les enfermer dans le silence.
En outre, la possibilité de réviser les anciens jugements crée une insécurité juridique dramatique : des femmes divorcées depuis plusieurs années risquent aujourd’hui de se voir « réattribuées » à leurs ex-maris.
Enjeux et perspectives
Le rapport ne se contente pas de dresser un constat ; il appelle implicitement à une action internationale urgente.
Il recommande de renforcer la documentation des violations, d’offrir des services de conseil juridique gratuits, et de maintenir la pression diplomatique sur le régime taliban.
Enfin, il rappelle que les normes coutumières n’évoluent pas seules : sans alternative institutionnelle, la culture du contrôle masculin reste indestructible.
Conclusion
Ce rapport de l’AAN dresse un constat accablant : pour les femmes afghanes, le mariage est redevenu une prison légale.
Les portes de la séparation, déjà étroites, sont désormais verrouillées par le droit, la coutume et la peur.
En effaçant toute possibilité de recours, les Talibans réaffirment leur volonté d’un contrôle total sur la vie des femmes — un apartheid de genre où même la souffrance n’a plus le droit de sortir du foyer.
📘 Afghanistan Analysts Network (AAN) – “The Doors to Separation Are Closed for Women: Women and Divorce under the Emirate”, par Letty Phillips et Rama Mirzada, publié le 4 mai 2025.
🔗 Lire le rapport complet (version traduite)
🌐 Lire la version originale en anglais