
9 au 15 mars 2026
Afghanistan, entre guerre de frontière, étouffement intérieur et réveil tardif des oppositions
L’Alliance des activistes des droits humains a salué la mise à jour par le Conseil de sécurité de l’ONU de la liste des sanctions visant 22 hauts responsables talibans, en la présentant comme une mesure importante.
Points essentiels
- Selon l’Alliance, cette actualisation confirme que les talibans continuent d’être considérés comme une menace terroriste pour la paix et les droits humains.
- Parmi les responsables sanctionnés figurent plusieurs dirigeants majeurs du régime taliban, notamment :
- Mohammad Hassan Akhund, Premier ministre
- Abdul Ghani Baradar, vice-Premier ministre chargé des affaires économiques
- Amir Khan Muttaqi, ministre des Affaires étrangères
- Sirajuddin Haqqani, ministre de l’Intérieur
- Le Royaume-Uni a également mis à jour sa propre liste de sanctions contre les talibans en l’alignant sur celle de l’ONU.
Argument avancé par l’Alliance
L’Alliance estime que le maintien et l’actualisation de ces sanctions montrent que les talibans :
- menacent toujours la paix régionale
- répriment largement les droits humains
- excluent les femmes de la société
- offrent une plateforme à des groupes extrémistes
Repères chronologiques
- 10 mars 2026 : le comité des sanctions du Conseil de sécurité de l’ONU met à jour la liste des responsables talibans sanctionnés.
- 12 février 2026 : le Conseil de sécurité prolonge d’un an le mandat de l’équipe chargée du suivi des sanctions contre les talibans.
Idée générale
Le texte présente cette mise à jour des sanctions comme un signal politique fort indiquant que les talibans restent perçus au niveau international comme un acteur dangereux pour la stabilité régionale et les droits fondamentaux.
Afghanistan : la guerre aux frontières, la prison intérieure
La semaine du 9 au 15 mars 2026 marque un tournant. Elle fait voler en éclats la fiction d’un Afghanistan stabilisé par la victoire militaire des talibans. Certes, le régime conserve le contrôle territorial du pays. Mais cette emprise ne signifie ni paix, ni ordre durable, ni souveraineté réelle. Elle masque au contraire une aggravation simultanée de trois crises : une confrontation militaire ouverte avec le Pakistan, un étouffement intérieur toujours plus brutal, et une décomposition sociale et humanitaire qui continue de ronger le pays. Dans le même temps, un autre mouvement se dessine, plus discret mais politiquement important : l’Europe commence timidement à rouvrir le dossier de l’opposition afghane.
La semaine écoulée est d’abord celle d’une guerre frontalière sortie de l’ombre. Jour après jour, les affrontements entre les talibans et le Pakistan ont gagné en intensité. Mortiers, artillerie lourde, frappes aériennes, drones, destructions de postes-frontières, échanges de feu sur plusieurs axes : le conflit a cessé d’être une suite d’incidents dispersés pour devenir une confrontation suivie. Les provinces de Paktia, Paktika, Khost, Nangarhar, Kunar et Nuristan ont été touchées. Puis les frappes pakistanaises ont atteint un seuil symbolique supérieur en visant aussi Kaboul et Kandahar, notamment des zones liées à des infrastructures logistiques et militaires.
Le fait essentiel est là : les talibans, qui prétendaient avoir ramené la sécurité en Afghanistan, se révèlent incapables d’empêcher le retour d’une guerre régionale sur le sol afghan. Le régime n’a pas pacifié le pays ; il l’a replacé au cœur d’une conflictualité qu’il prétendait contenir. Cette séquence détruit le récit officiel d’un pouvoir garant de la stabilité. Elle montre qu’en Afghanistan, la domination ne produit pas l’ordre : elle produit une paix factice, fragile, prête à céder à la première secousse stratégique.
Pourquoi cette guerre maintenant ? Parce que la question centrale n’a jamais été réglée : celle de la présence, de l’activité et de la protection implicite accordée à plusieurs groupes armés sur le territoire afghan. Ahmad Massoud l’a dit clairement : selon lui, la crise actuelle est le résultat direct de la politique des talibans, qui ont permis au Tehrik-e-Taliban Pakistan, mais aussi à une vingtaine d’autres groupes, de trouver refuge ou terrain d’action en Afghanistan. Son accusation ne relève pas seulement du discours d’opposition. Elle rejoint, sous des formulations différentes, les préoccupations exprimées par le Pakistan, mais aussi par d’autres acteurs internationaux.
C’est là tout le paradoxe du régime taliban. Il exige la reconnaissance de sa souveraineté, dénonce les frappes pakistanaises comme des violations du droit international, sollicite même les instances internationales pour qu’elles agissent contre Islamabad. Mais dans le même temps, il reste soupçonné, par ses voisins comme par une partie de la communauté internationale, d’avoir transformé l’Afghanistan en zone de tolérance, de circulation ou d’abri pour des groupes djihadistes régionaux. Les talibans réclament la légitimité d’un État sans en assumer les responsabilités fondamentales. Ils veulent les attributs de la souveraineté, mais refusent d’être jugés à l’aune des obligations qu’elle impose.
Comme toujours, ce sont les civils qui paient. Les informations remontées du terrain insistent sur les morts, les blessés, les maisons touchées, les familles déplacées, les écoles endommagées, les services interrompus. Des dizaines de milliers d’enfants ont déjà été déplacés dans l’est du pays, des centaines de classes ont fermé, et des milliers d’élèves se retrouvent privés d’école. Derrière les communiqués militaires, il faut voir la réalité humaine : un pays déjà épuisé, de nouveau frappé dans ses marges les plus vulnérables.
Et c’est précisément là que cette séquence devient encore plus grave. Car la guerre avec le Pakistan ne s’abat pas sur un pays solide. Elle frappe un pays déjà au bord de l’asphyxie. L’Afghanistan est confronté à une crise humanitaire d’une ampleur vertigineuse : près de 22 millions de personnes auront besoin d’une aide en 2026 ; plus de 17 millions sont confrontées à une insécurité alimentaire aiguë ; des millions d’enfants souffrent de malnutrition ; des centaines de centres de santé ont fermé ou suspendu leurs activités faute de financements. L’Afghanistan ne traverse pas une simple mauvaise passe. Il s’enfonce dans une crise structurelle où la guerre, la pauvreté, l’isolement international et l’effondrement des services se renforcent mutuellement.
Le retour massif d’Afghans depuis l’Iran et le Pakistan accroît encore cette pression. Les rapatriements forcés ou contraints viennent grossir les rangs d’une population déjà sans horizon économique. Les villes et provinces d’accueil n’ont ni les infrastructures ni les ressources nécessaires pour absorber ces flux. L’Afghanistan taliban apparaît ainsi comme un espace refermé sur lui-même, incapable de protéger, incapable d’intégrer, incapable de projeter autre chose qu’une discipline brutale sur une société de plus en plus exsangue.
Cette brutalité est aussi politique et morale. L’arrestation de l’activiste Zuhal Fazel le 8 mars à Kaboul, lors de la Journée internationale des droits des femmes, n’est pas un détail. C’est un symbole. Sous les talibans, même la date censée rappeler universellement la dignité des femmes devient l’occasion d’une démonstration de force. À cela s’ajoutent les flagellations publiques recensées tout au long de la semaine. Là encore, il ne s’agit pas d’épisodes isolés, mais d’une méthode de gouvernement. Le régime ne gouverne pas seulement par l’interdiction. Il gouverne par l’humiliation, par la peur, par la punition rendue visible.
Le sort des femmes reste d’ailleurs au cœur de la mécanique talibane. Restrictions d’accès à l’éducation, à l’emploi, aux soins, à la liberté de mouvement, à l’existence publique : le système continue de s’acharner à réduire les Afghanes à une invisibilité forcée. Le cas récemment rapporté d’une femme battue par son mari, à qui un juge aurait répondu qu’« un peu de colère et quelques coups ne tueront pas », révèle la profondeur de la catastrophe. Le régime ne se contente plus de retirer des droits. Il redéfinit les normes mêmes du tolérable contre les femmes, jusqu’à banaliser la violence dans le langage du droit.
Sur le plan international, la semaine montre aussi une communauté internationale plus lucide, mais toujours divisée. Plusieurs pays dénoncent les restrictions imposées aux femmes, l’absence de gouvernement inclusif, les risques sécuritaires persistants et l’aggravation de la crise économique. Mais l’unité s’arrête là. La Chine et la Russie continuent de privilégier une logique d’engagement avec les talibans. Les États-Unis, de leur côté, durcissent le ton, allant jusqu’à désigner l’Afghanistan comme État soutenant les détentions arbitraires de ressortissants étrangers. Pourtant, dans le même temps, Washington verrouille aussi davantage l’accès des Afghans à son territoire, notamment via les restrictions touchant les visas, les procédures SIV, l’asile et les programmes de réinstallation. Cette contradiction est lourde : on condamne le régime, tout en fermant la porte à une partie de ceux qui cherchent à lui échapper.
Mais un autre signal mérite attention. Bruxelles commence à devenir, au moins symboliquement, un lieu d’ouverture européenne à l’opposition afghane. La présence annoncée, les 17, 18 et 19 mars, de représentants du National Resistance Front et du Freedom Front, aux côtés de personnalités civiles et féminines engagées, ne doit pas être surestimée. Elle ne signifie pas un renversement immédiat de la ligne européenne. Mais elle indique qu’après des années de focalisation presque exclusive sur l’aide humanitaire, les droits des femmes et la question migratoire, une partie du débat européen recommence à aborder frontalement la question politique afghane : celle de l’alternative, de la représentation, de la résistance et de l’après-talibans.
C’est probablement l’enjeu majeur de cette semaine. L’Afghanistan n’est pas seulement un désastre humanitaire. Il n’est pas seulement un front secondaire de tensions entre Islamabad, Téhéran et d’autres acteurs régionaux. Il est redevenu un problème politique au sens plein : qui parle encore au nom du peuple afghan ? Qui peut offrir une autre voie que celle d’un régime théocratique brutal d’un côté, ou celle des bombardements étrangers de l’autre ? Ahmad Massoud l’a rappelé avec une formule importante : refuser les talibans ne signifie pas approuver les frappes extérieures. Le peuple afghan est pris entre la prison intérieure et l’agression extérieure, entre l’étouffement du régime et l’instrumentalisation régionale.
L’image qui ressort de cette séquence est donc claire. Les talibans contrôlent l’Afghanistan, mais ils ne l’ont ni stabilisé, ni sécurisé, ni relevé. Ils ont transformé le pays en espace verrouillé pour sa population, tout en laissant subsister autour d’eux une architecture de menaces qui finit par attirer la guerre. Leur force est réelle, mais leur prétention à incarner une solution ne tient plus. L’Afghanistan de mars 2026 n’est pas un pays pacifié. C’est un pays tenu par la contrainte, affaibli par la misère, blessé par les bombardements, traversé par les groupes armés, et de plus en plus impossible à considérer comme une question réglée.
La guerre à la frontière rappelle que le problème afghan ne s’est jamais refermé. La répression intérieure rappelle qu’aucune normalisation n’est possible avec un régime qui humilie son peuple et efface ses femmes. Et les premiers gestes européens vers l’opposition rappellent enfin une évidence trop longtemps éludée : on ne construira aucune issue durable pour l’Afghanistan en traitant les talibans comme un simple fait accompli.