Chaussures blanches et laboratoires vides : la disparition des femmes afghanes de la science

« Le monde ne doit pas détourner le regard »
— Dr Amna Mehmood
La première fois que j’ai vu une femme punie pour avoir porté des chaussures blanches, j’étais trop jeune pour comprendre la politique des couleurs. Je n’ai vu que la peur. Ses chaussures — brillantes, propres, presque innocentes — avaient violé une règle destinée à rappeler aux femmes que même leurs pieds ne leur appartenaient pas. Elle fut battue en public. Tout le monde regardait. Personne ne bougeait.

Cette image ne m’a jamais quittée
Des années plus tard, lorsque je suis entrée dans mon premier laboratoire universitaire en tant qu’étudiante en biologie moléculaire, j’ai porté des chaussures blanches délibérément. C’était mon acte silencieux de résistance, un rappel que les femmes afghanes ont toujours résisté, même lorsque la résistance n’était rien de plus que le refus de disparaître.
Aujourd’hui, lorsque je porte ces chaussures dans mon laboratoire en Allemagne — entourée de protéines fluorescentes, d’objectifs de microscope et de boîtes de culture cellulaire — je ressens le poids d’une vérité plus lourde : des millions de filles afghanes ne se tiendront jamais là où je me tiens. Leurs salles de classe sont verrouillées, leurs livres confisqués, leurs avenirs suspendus. Dans l’Afghanistan de 2025, les chaussures blanches seraient redevenues dangereuses.
Un symbole de ce qui a été volé

Les chaussures blanches sont un symbole — de résilience, de mémoire, d’identité. Mais elles représentent aussi tout un monde arraché aux femmes afghanes : celui de la science, de l’apprentissage et de la découverte.
Depuis août 2021, l’Afghanistan impose le système éducatif le plus restrictif envers les femmes de l’histoire contemporaine. Selon l’UNESCO (2025), 2,2 millions de filles afghanes restent interdites d’enseignement secondaire — l’interdiction éducative la plus vaste au monde ciblant un genre. L’UNICEF rapportait, en mars 2025, que près de 400 000 filles supplémentaires avaient été empêchées d’entrer en classe au début de l’année scolaire. Au-delà du niveau de la 6e année, les filles sont presque universellement exclues.
Ce ne sont pas que des chiffres. Ce sont les débuts brisés de futures biologistes, chimistes, ingénieures et médecins.
Éducation fermée, avenir fermé
Avant la prise de pouvoir des talibans, les femmes entraient progressivement dans les domaines STEM. Les universités de Kaboul, Hérat, Mazar, Daikundi, Kandahar et Nangarhar comptaient des étudiantes en informatique, ingénierie, pharmacie ou biologie. Le système était imparfait, sous-financé et inégal, mais il existait.

Cet élan a été brutalement interrompu.
Selon UN Women (2025), près de 80 % des jeunes Afghanes âgées de 15 à 24 ans sont exclues de l’éducation, de l’emploi ou de toute forme de formation. Elles ne sont pas seulement empêchées d’aller à l’école : elles sont empêchées d’imaginer un avenir.
Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (OHCHR) déclarait, en 2023, que l’Afghanistan avait vu « vingt années de progrès pour les droits des femmes et des filles effectivement effacées ». Cette érosion est particulièrement dévastatrice dans les sciences, où la continuité et la transmission sont essentielles. Une jeune femme qui ne peut pas terminer la 12e année ne peut pas entrer en faculté de médecine. Sans faculté de médecine, pas de chirurgienne, d’oncologue ou de microbiologiste. Sans accès au laboratoire, c’est tout le pays qui perd.
La science ne survit ni par miracle ni par espoir : elle survit grâce aux institutions, à l’éducation — et grâce aux femmes.
L’évidement des laboratoires
Il n’existe aucun registre national recensant combien de femmes scientifiques afghanes ont perdu leur poste ou quitté le pays depuis 2021. Mais les rapports internationaux révèlent une tendance incontestable : les femmes ont été écartées de presque toutes les fonctions universitaires visibles.
Un rapport de Human Rights Watch (2024) qualifie la fermeture des universités publiques aux femmes de « catastrophique », avertissant que la perte d’étudiantes en médecine entraînera des conséquences profondes et durables dans un système de santé déjà fragile. Dans les laboratoires du pays, des expériences ont été abandonnées en plein cycle. Des projets de recherche ont été gelés. Les enseignantes et chercheuses ont été renvoyées chez elles ou contraintes à la démission.
Le silence d’un laboratoire — autrefois rempli du bruit des centrifugeuses, des pipettes et des discussions autour des résultats — est une forme de violence.
Le coût scientifique et économique
La science n’est pas un luxe. Elle est la colonne vertébrale de la santé publique, de la technologie, de l’agriculture et du développement national. Lorsque les femmes en sont exclues, les pertes ne sont pas seulement personnelles : elles sont structurelles.
Une étude de la Banque mondiale (2024) avertit que l’interdiction de l’éducation et de l’emploi des femmes entraînera des pertes économiques sévères et durables, affaiblissant la productivité et le capital humain pour des décennies. La mise à jour économique d’avril 2024 identifie les restrictions imposées aux femmes comme l’un des principaux obstacles à la reprise économique du pays.
Ce n’est pas un « problème de femmes ». C’est une crise nationale.
L’Afghanistan ne peut pas innover sans les femmes. Il ne peut pas moderniser ses infrastructures, alimenter ses hôpitaux ou faire fonctionner ses universités sans elles. Il ne peut pas bâtir un avenir en interdisant à la moitié de sa population d’y contribuer.
Une génération scientifique perdue

Chaque fille interdite d’école aujourd’hui est une scientifique que l’Afghanistan n’aura pas demain.
Les conséquences dépassent largement le présent :
- aucune nouvelle médecin, alors que le pays connaît l’un des plus hauts taux de mortalité maternelle au monde ;
- aucune nouvelle ingénieure, malgré l’effondrement des infrastructures ;
- aucune chercheuse en biologie, chimie, physique ou agriculture ;
- aucune enseignante pour former la génération suivante.
Du point de vue scientifique, un vide éducatif de 15 à 20 ans n’est pas un simple retard : c’est un effondrement.
La diaspora : porter ce que l’Afghanistan ne peut plus porter
Les femmes scientifiques afghanes de la diaspora — en Allemagne, aux États-Unis, au Canada, au Royaume-Uni ou en Australie — portent aujourd’hui un fardeau qu’elles n’ont jamais demandé : celui de poursuivre un travail scientifique devenu impossible dans leur pays.
Elles encadrent des étudiantes en ligne, qui ne peuvent plus entrer dans une salle de classe.
Elles financent les études de filles apprenant en secret.
Elles publient des recherches qu’il est désormais interdit aux femmes de mener en Afghanistan.
Mais la résilience de la diaspora ne peut pas compenser l’exclusion institutionnelle. Les scientifiques exilées peuvent porter la flamme, mais elles ne remplaceront pas les milliers de femmes qui n’auront jamais la possibilité de la saisir.
L’histoire que racontent les chaussures blanches
Quand j’enfile mes chaussures blanches aujourd’hui, je repense à la femme punie pour les siennes. Je me souviens de la peur. Mais je me souviens aussi de la détermination silencieuse qui a façonné mon propre parcours — des salles de classe de réfugiés au laboratoire de recherche, de la peur à la résistance.
Les chaussures blanches rappellent que les femmes afghanes ont toujours dû négocier leur existence face aux forces qui tentaient de les effacer.
Mais en 2025, elles sont devenues autre chose :
un symbole non seulement de résistance, mais de tout ce qui est en train d’être perdu.
Une génération de filles perdue.
Une génération de scientifiques perdue.
Une génération d’avenirs perdue.
Et le monde ne doit pas détourner le regard.

Amna Mehmood, diplômée en biologie moléculaire et aujourd’hui collaboratrice scientifique à l’université de Halle, vit en Allemagne depuis plusieurs années. Elle a survécu à des traumatismes qui l’ont marquée profondément. Beaucoup de membres de sa famille, restés en Afghanistan, vivent dans une peur constante, menacés par les Talibans.










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