À Damas, le nouveau pouvoir islamiste vient de fermer aux femmes une partie de l’enseignement supérieur. En Afghanistan, tout avait commencé par des promesses, puis les interdictions étaient tombées l’une après l’autre. Le parallèle est difficile à ignorer.
Ce qui a été annoncé
Fin septembre, le ministère syrien de l’Enseignement supérieur a ouvert les inscriptions universitaires pour l’année 2026-2027. Il a indiqué que les femmes ne seraient pas admises dans la plupart des disciplines de deux instituts créés en juillet par les nouvelles autorités. Le ministère n’a donné aucune explication officielle détaillée.
Voici les filières concernées, d’après l’AFP, Daily Beirut et RT :
- Université nationale des sciences de la défense, à Damas : la gestion économique et les sciences juridiques et sociales sont réservées aux hommes. L’ingénierie militaire l’est aussi.
- Université syrienne des sciences de la sécurité, à Damas : les femmes ne peuvent entrer qu’en cybersécurité.
- Idlib, dans le nord-ouest : une formation en production de télévision et de radio n’est pas ouverte aux femmes.
- Rmeilan, dans le nord-est, ancienne zone de l’administration kurde : un institut du pétrole et du gaz n’admet plus de femmes.
Il faut être précis : toutes les filières restent ouvertes aux femmes à l’Université de Damas, la plus grande du pays. Ce n’est donc pas une interdiction générale. Mais Daily Beirut relève que le droit, les sciences sociales et la réalisation télévisée et radio sont des domaines civils, sans lien avec l’armée.
Une enseignante, Ahlam Othman, juge ces restrictions discriminatoires et y voit un obstacle de plus pour les femmes en Syrie. Une candidate, Israa Salloum, dont le domaine n’est pas touché, dit que personne n’a le droit de lui imposer une discipline ni de l’exclure d’une autre. Le ministère n’a pas répondu à l’AFP.
Ces mesures contredisent un texte signé par Ahmed al-Charaa lui-même. La déclaration constitutionnelle de mars 2025 garantit aux femmes le droit à l’éducation et au travail.
Ce n’est pas un cas isolé. Selon l’AFP, un grand lycée de Damas a séparé les garçons et les filles en septembre, des plages ont reçu un code vestimentaire plus strict et la vente d’alcool est restreinte. En août, quatre organisations féministes et de la société civile syriennes ont affirmé que certaines décisions des autorités limitent les libertés personnelles et publiques, et pèsent surtout sur les femmes.
L’Afghanistan : des promesses, puis les interdictions
Le 17 août 2021, deux jours après la prise de Kabul, le porte-parole des talibans, Zabihullah Mujahid, tient sa première conférence de presse. Il annonce que les femmes pourront travailler et étudier, et qu’elles seront très actives dans la société, mais dans le cadre de l’islam. Des observateurs notent déjà que ce cadre n’est pas défini et que les religieux talibans peuvent l’interpréter comme ils veulent.
La suite, d’après l’Institut américain pour la paix, l’AFP, Human Rights Watch et l’agence de l’Union européenne pour l’asile :
17 août 2021
Promesse publique : les femmes pourront étudier et travailler, dans le cadre de l’islam
Mi-septembre 2021
Les filles sont exclues de l’enseignement secondaire
Mars 2022
Le jour prévu de la réouverture des lycées de filles, les talibans bloquent leur retour
20 décembre 2022
Interdiction faite aux femmes d’étudier à l’université, dans tout le pays
2 décembre 2024
Fermeture des instituts de formation médicale aux femmes : sages-femmes, soins infirmiers, dentaire, laboratoire
2025
L’interdiction du secondaire pour les filles est toujours en vigueur
Au début, des responsables talibans ont dit que la fermeture du secondaire était provisoire. Ils ont invoqué le manque de moyens et le temps nécessaire pour adapter les programmes à l’islam. En 2025, l’interdiction du secondaire était toujours en vigueur et les autres s’y étaient ajoutées.
La dernière étape montre le mécanisme. Après la fermeture des universités, beaucoup de femmes s’étaient tournées vers les instituts médicaux, leur dernière voie d’études supérieures. Ils ont été fermés à leur tour en décembre 2024.
Le schéma est connu : une promesse générale, puis des fermetures par étapes, présentées comme limitées ou provisoires. En Syrie, la promesse est écrite dans la déclaration constitutionnelle de mars 2025. Ce même texte fait de la jurisprudence islamique la source principale de la législation. En Afghanistan aussi, la promesse dépendait d’un cadre religieux dont les talibans fixent seuls le contenu.
La Syrie n’en est pas là, et il faut le dire : l’Université de Damas reste ouverte aux femmes. Mais en Afghanistan aussi, les premières mesures avaient été présentées comme limitées ou provisoires.
Ce que l’Occident a offert à Damas
Ahmed al-Charaa est l’ancien chef du groupe islamiste Hayat Tahrir al-Cham, connu sous le nom de guerre d’Abou Mohammed al-Joulani. Depuis la chute de Bachar al-Assad en décembre 2024, les gouvernements occidentaux l’ont reçu, ont levé les sanctions et ont promis des financements :
Avril 2025
Le Royaume-Uni assouplit ses sanctions, notamment sur les ministères de la Défense et de l’Intérieur
7 mai 2025
Emmanuel Macron reçoit Ahmed al-Charaa à l’Élysée. C’est le premier dirigeant occidental à le faire
13 et 14 mai 2025
À Riyad, Donald Trump annonce la fin des sanctions américaines et rencontre Ahmed al-Charaa
20 mai 2025
L’Union européenne lève ses sanctions économiques
Fin mai 2025
Washington autorise de façon générale les transactions avec le gouvernement syrien
Novembre 2025
L’ONU lève ses sanctions contre Ahmed al-Charaa. Il est reçu à la Maison-Blanche le 10 novembre
9 janvier 2026
Ursula von der Leyen se rend à Damas. L’Union européenne promet environ 620 millions d’euros pour 2026-2027
6 et 7 juillet 2026
Emmanuel Macron à Damas, premier chef d’État de l’Union européenne à s’y rendre depuis la chute d’Assad. Il est accompagné des patrons de CMA CGM et de TotalEnergies. Damas doit commander huit Airbus
Les Occidentaux ont posé des conditions. Emmanuel Macron a demandé en mai 2025 la protection de tous les Syriens, quelle que soit leur origine ou leur religion, et il a lié la levée des sanctions à des réformes. L’Union européenne a parlé d’une transition crédible et inclusive.
Notre lecture est la suivante. Les autorités de Damas disent aux Occidentaux ce qu’ils veulent entendre : inclusion, protection des minorités, droits des femmes écrits dans un texte. Les actes ne suivent pas. Selon les agences de presse, des civils alaouites ont été tués en mars 2025 par des combattants proches du pouvoir, et des affrontements avec des combattants druzes ont fait près de cent morts en mai. Et maintenant, des filières universitaires sont fermées aux femmes.
Pendant ce temps, les sanctions sont levées, les contrats se signent et les visites se multiplient. Damas a obtenu l’essentiel de ce qu’il demandait avant d’avoir à rendre des comptes. Les capitales qui l’ont reçu n’ont plus de moyen de pression aussi fort que celui qu’elles viennent de lâcher.
Tout porte à croire que la suite sera la même qu’en Afghanistan : une mesure limitée aujourd’hui, une autre demain, et des gouvernements étrangers qui auront déjà signé. Rien ne permet de l’affirmer avec certitude, puisque l’Université de Damas reste ouverte aux femmes. Mais la première étape est franchie. Les gouvernements qui ont offert financements et respectabilité à Ahmed al-Charaa doivent demander publiquement au ministère de s’expliquer et de revenir sur ces exclusions.
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SOURCES
Syrie, les faits
AFP via 24 News HD, 8 octobre 2026 Lire
Daily Beirut, Droit et médias réservés aux hommes Lire
RT, Syria’s new rulers restrict women’s access to universities Lire
Dawn, déclaration constitutionnelle, 14 mars 2025 Lire
Afghanistan
Reuters via Inquirer, conférence de presse des talibans, 18 août 2021 Lire
Institut américain pour la paix, chronologie des restrictions Lire
AFP via The New Arab, interdiction des universités, 20 décembre 2022 Lire
Amu TV, instituts médicaux fermés aux femmes Lire
Afghan Witness, interdiction des études de santé, décembre 2024 Lire
Agence de l’Union européenne pour l’asile, rapport 2025 Lire
Soutien occidental à Damas
Élysée, entretien avec Ahmed al-Charaa, 7 mai 2025 Lire
CBC, rencontre Trump et al-Charaa à Riyad Lire
Baker McKenzie, levée des sanctions américaines, européennes et britanniques Lire
Agence de l’Union européenne pour l’asile, sanctions internationales Lire
Bibliothèque de la Chambre des communes, un an après Assad Lire
Reuters via Al-Monitor, aide de l’UE, 9 janvier 2026 Lire
Élysée, déplacement en Syrie, 7 juillet 2026 Lire
Le Petit Journal, Macron à Damas, 7 juillet 2026 Lire
Euronews, aide de l’UE sous conditions, 17 mars 2025 Lire
Euronews, visite d’Ahmed al-Charaa à Paris et affrontements avec les Druzes, mai 2025 Lire
Al Arabiya, appel entre Ahmed al-Charaa et Donald Trump, 31 mai 2026 Lire