Enfants afghans : ni protection, ni justice

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Droits de l’enfant
Enfants afghans : ni protection, ni justice
L’ONU et le Département d’État dressent le même constat

Le 10 septembre 2026, le Secrétaire général de l’ONU a publié son septième rapport sur les enfants et le conflit armé en Afghanistan. Le Ministère américain des Affaires étrangères, de son côté, maintient l’Afghanistan au plus bas niveau (Tier 3) de son rapport 2026 sur la traite des personnes. Les deux documents ne mesurent pas la même chose. Ils arrivent pourtant à la même conclusion : sous le régime taliban, les enfants ne sont ni protégés, ni défendus par la justice.

Deux rapports, deux angles

Le rapport américain porte sur la traite des personnes : travail forcé, servitude pour dettes, exploitation sexuelle, enrôlement d’enfants. Il juge que les institutions afghanes ne remplissent pas les normes minimales et ne font pas d’efforts significatifs pour y parvenir. Il précise aussi que le mot taliban n’implique pas que les États-Unis reconnaissent le régime.

Le rapport de l’ONU suit six violations graves commises contre des enfants en temps de conflit : recrutement, meurtres et mutilations, violences sexuelles, attaques contre les écoles et les hôpitaux, enlèvements et refus d’accès humanitaire. Il couvre les années 2023 à 2025. Ses équipes (UNAMA et UNICEF) ont vérifié 4 582 violations contre 1 993 enfants, dont 1 658 garçons et 324 filles. Près de sept violations sur dix, soit 3 180, sont attribuées aux taliban. Viennent ensuite des auteurs non identifiés (1 202) et les forces pakistanaises (162).

Le total baisse : 1 865 violations en 2023, 1 647 en 2024, 1 070 en 2025. L’ONU met toutefois en garde. Ses chiffres ne donnent pas l’ampleur réelle des faits, car l’accès est limité et les financements ont baissé.

Des garçons enrôlés dès 12 ans

L’ONU a vérifié le recrutement et l’utilisation de 557 garçons, certains dès l’âge de 12 ans. Tous l’ont été par les taliban. C’est 81 % de plus que sur la période précédente. La plupart ont été recrutés dans le nord (353) et le nord-est (167). Plus de la moitié ont servi dans des rôles de soutien, et 216 ont à la fois combattu et soutenu.

Les chiffres par année demandent de la prudence : 342 cas en 2023, 11 en 2024, 204 en 2025. L’ONU explique la chute de 2024 par la peur des familles, qui ont moins signalé les cas. La hausse de 2025 suit un travail local de l’ONU auprès des taliban pour obtenir des libérations.

Sur la manière de recruter, les deux sources se complètent. L’ONU recense 185 cas de persuasion par des chefs locaux, des proches ou des parents, et 372 cas où la méthode reste inconnue. Le rapport américain parle de coercition et de fraude, de recrutement dans des écoles en Afghanistan et au Pakistan, et de madrasas jihadistes qui donneraient une formation militaire. Il signale aussi que des taliban locaux ont fait vieillir des enfants sur leurs cartes d’identité. L’ONU note de son côté qu’il n’existe aucune vérification formelle de l’âge dans les centres de recrutement. Dans les deux cas, la pauvreté pousse les familles.

Des décrets taliban de 2022 interdisent le recrutement des mineurs, mais l’ONU constate que les cas continuent. Elle a pu obtenir la libération de 576 garçons, aujourd’hui en programme de réinsertion. Le rapport américain cite 58 enfants libérés par une organisation internationale. Les deux chiffres ne se cumulent pas : les périmètres et les périodes diffèrent. Ils disent surtout que des enfants ont été enrôlés avant d’être rendus à leur famille.

Une impunité générale

Le rapport américain est net : les taliban n’ont signalé aucune enquête, aucune poursuite et aucune condamnation pour traite, y compris contre leurs propres membres. Ils n’ont identifié aucune victime. En janvier 2026, ils ont publié un texte présenté comme un code pénal. Il prévoit de un à trois ans de prison pour une première, une deuxième et une troisième infraction de traite. Mais il ne définit pas clairement la traite, la confond avec le trafic de migrants, ne protège pas explicitement la défense et s’appuie sur les aveux sans garde-fou contre la contrainte. Selon le rapport, plusieurs de ses termes reprennent implicitement des notions liées à l’esclavage.

Le rapport de l’ONU décrit le même vide côté enfants. Il n’existe pas de lois de protection de l’enfance ni de justice spécialisée pour les mineurs. Les violences sexuelles vérifiées touchent 24 enfants (8 garçons, 16 filles) : 14 viols, 7 mariages forcés, 2 tentatives de viol et une agression. Vingt et un cas sont attribués aux taliban. L’ONU juge ce chiffre très en dessous de la réalité, à cause du stigmate, des représailles, de l’absence de services et du renvoi de la plupart des cas vers des modèles de règlement traditionnels. Le rapport américain ajoute que les peines corporelles pour relations hors mariage dissuadent les victimes de traite sexuelle de parler, car elles risquent d’être punies elles-mêmes.

Le bacha bazi, interdit mais pratiqué

Le bacha bazi, l’exploitation de garçons par des hommes pour le divertissement et l’abus sexuel, est interdit par la loi sur la promotion de la vertu et la prévention du vice du 21 août 2024. Le rapport américain constate que la pratique continue, que des taliban en sont parfois les auteurs, et que les victimes, généralement âgées de 10 à 18 ans, se taisent par peur de la punition. L’ONU note de son côté l’absence de stratégie pour appliquer cette interdiction et demande des mesures de poursuite et de prise en charge des victimes.

Une aide humanitaire entravée

Le refus d’accès humanitaire est la violation la plus fréquente du rapport de l’ONU : 2 241 incidents, dont 2 227 attribués aux taliban. C’est 189 % de plus que sur la période précédente. L’ONU relie cette hausse aux décrets qui restreignent les ONG, notamment l’interdiction faite aux femmes d’y travailler, rappelée le 26 décembre 2024. Depuis le 7 septembre 2025, les taliban empêchent aussi les Afghanes employées de l’ONU d’accéder aux bureaux des Nations unies. En novembre 2025, des travailleuses humanitaires ont été retirées de l’accueil des rapatriés à la frontière d’Islam Qala.

Le rapport américain voit les mêmes effets du côté de la traite : les restrictions sur les femmes, y compris la détention de collaboratrices sans accompagnateur masculin (mahram), réduisent les services pour les victimes. Les ONG gèrent trois refuges pour femmes et deux pour enfants à Kaboul. Il n’existe pas de système comparable pour les adultes.

Le besoin est immense. Fin 2025, 23,2 millions de personnes avaient besoin d’aide, dont 11,7 millions d’enfants. Environ 4 millions d’Afghans sont rentrés des pays voisins depuis septembre 2023, dont au moins 2,3 millions d’enfants. Les rapatriés d’Iran et du Pakistan figurent parmi les cibles des trafiquants.

Écoles, hôpitaux et détention

L’ONU a vérifié 163 attaques contre des écoles et des personnes protégées liées aux écoles, dont 146 attribuées aux taliban. Pour les hôpitaux, elle compte 175 attaques, dont 168 attribuées aux taliban. Il s’agit surtout d’ingérences, de menaces, d’arrestations de personnel et d’interdictions visant les soignantes. L’ONU relie la hausse de 2025 à l’application de la loi de 2024, avec des contrôles inopinés sur la tenue vestimentaire et la séparation des sexes. Les taliban ont aussi occupé militairement 64 écoles et un hôpital, ce qui a privé 32 500 enfants d’enseignement. Les filles, elles, restent exclues de l’école au-delà de la sixième année.

L’ONU a vérifié en 2023 la détention de 31 enfants pour des motifs de sécurité nationale ou pour association présumée avec des groupes armés. Elle n’a pu en vérifier aucune en 2024 et 2025, faute d’accès aux centres. Elle rappelle que les enfants ne sont pas exemptés des châtiments corporels, dont la flagellation publique. Le rapport américain décrit pour sa part des enfants, parfois des enfants des rues, détenus sans dépistage avec des adultes, soumis à du travail forcé et à des violences physiques et sexuelles.

Ce que les chiffres ne disent pas

Il serait faux de réduire le rapport de l’ONU aux taliban. Les explosifs, surtout les restes de guerre, expliquent 80 % des 1 415 enfants tués ou mutilés, et la plupart des victimes sont attribuées à des auteurs non identifiés. Les frappes et tirs pakistanais ont fait 159 victimes entre 2023 et 2025. Le rapport vérifie aussi que ces décès et blessures baissent de 28 % entre 2024 et 2025, après des campagnes de sensibilisation aux risques.

Il faut aussi lire chaque chiffre avec sa source et sa période. Le rapport de l’ONU s’arrête au 31 décembre 2025. Le rapport américain mentionne des faits de janvier 2026 et ne précise pas sa période de référence dans le texte consulté. L’un compte des violations vérifiées, l’autre décrit des pratiques. Ils se recoupent sur l’essentiel, mais ils ne s’additionnent pas.

Un dialogue qui ne change pas le constat

L’ONU reconnaît un engagement des taliban : les libérations de garçons, puis une rencontre à Doha en décembre 2025 entre sa Représentante spéciale et un représentant taliban. Elle demande en retour de définir l’enfant comme toute personne de moins de 18 ans, de vérifier l’âge dans les centres de recrutement, d’ouvrir l’accès aux enfants détenus et de lever les restrictions sur les femmes, les ONG et l’éducation des filles. Rien, dans les deux rapports, n’indique que ces demandes aient été satisfaites.

L’ONU observe pourtant, sur la même période, des contacts diplomatiques de plus en plus nombreux avec le régime. C’est le point à retenir. Pendant que ces contacts se multiplient, 557 garçons ont été enrôlés, des écoles ont été occupées, des ONG ont été bloquées et aucun auteur n’a été poursuivi pour traite. Les chiffres de l’ONU baissent, mais le Secrétaire général lui-même explique cette baisse en partie par la peur de signaler et par le manque de moyens pour enquêter. Normaliser le régime sur cette base reviendrait à ignorer ce que ses propres interlocuteurs documentent.

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SOURCES
Nations unies, Conseil de sécurité
Children and armed conflict in Afghanistan, rapport du Secrétaire général
Document S/2026/728, 10 septembre 2026
Département d’État des États-Unis
2026 Trafficking in Persons Report : Afghanistan
Rapport 2026 sur la traite des personnes
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