AFGHANISTAN : LE LABORATOIRE DU NORD-EST

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La Lettre d’Afghanistan

LE LABORATOIRE DU NORD-EST

Du Panjshir au Badakhshan, l’anatomie d’un modèle taliban de domination, cinq ans après

 

Cinq ans après la chute de Kaboul, le nord-est afghan livre la vérité du pouvoir taliban mieux que n’importe quelle capitale. Sur un même sol de haute montagne, adossé au Tadjikistan et à la Chine, trois opérations se conjuguent : neutraliser par la coercition les populations non pachtounes, laisser prospérer les réseaux djihadistes transnationaux, écraser une résistance qui, contre toute lecture prématurée, tient encore la ligne. La disparition d’un commandant taliban tadjik, la mort d’un chef de la résistance, une brigade de l’ombre au Panjshir et 2 000 combattants du TTP relocalisés ne sont pas quatre sujets. Ce sont quatre entrées dans une même réalité.

Le commandant Hasib Panjshiri, Front national de résistance, dans les contreforts de l'Hindou Kouch

Le commandant Hasib Panjshiri, dans les contreforts de l’Hindou Kouch. Sa mort a été annoncée le 20 août 2026.

Le 20 août 2026, les taliban ont annoncé avoir tué, au terme de ce qu’ils ont décrit comme une opération complexe de leurs forces spéciales, le commandant Hasib Panjshiri, l’une des figures majeures du Front national de résistance. Formé au sein des unités spéciales de la Direction nationale de la sécurité avant la chute de la République, il avait rejoint le Panjshir après l’entrée des taliban à Kaboul et n’avait cessé, depuis, de combattre dans les contreforts de l’Hindou Kouch, où plusieurs images le montraient aux côtés des forces de la résistance. Sa mort a provoqué une réaction d’une ampleur rare, réunissant presque tout le spectre de l’opposition afghane en exil. Elle offre aussi le point d’entrée le plus net dans une réalité que cinq années de pouvoir taliban ont installée sans bruit : celle d’un nord-est qui n’est pas gouverné, mais occupé.

 

Il y a une manière commode de raconter l’Afghanistan de 2026, celle des chancelleries : un émirat qui se normalise, des bureaux qui rouvrent, une reconnaissance diplomatique qui progresse. Cette histoire s’effondre dès qu’on remonte vers le nord-est. Là, dans les vallées où le régime n’a jamais été chez lui, le pouvoir taliban montre son autre visage, et ce visage n’est pas celui d’une administration. C’est celui d’une occupation.

Rassemblés, les rapports de terrain et les documents onusiens de ces derniers mois dessinent une cohérence que l’actualité vive vient soudain incarner. Le Panjshir en donne la forme aboutie ; le Badakhshan, la version en train de se faire.

I. LE PANJSHIR, OU LE POUVOIR À DEUX ÉTAGES

 

Le 17 août 2026, le Centre d’études du Panjshir a publié un rapport sur cinq années de gouvernance taliban dans la vallée, fondé sur des entretiens avec plus de 400 habitants. Sa contribution la plus forte n’est pas comptable, elle est structurelle. Le Centre décrit un dédoublement du pouvoir. D’un côté, une administration civile locale, celle du gouverneur et des directions provinciales, bureaux ouverts et projets annoncés : la façade que les taliban exhibent pour attester d’une gouvernance ordinaire. De l’autre, une brigade militaire dite extraordinaire, forte de 21 000 hommes, qui concentre la traque, la fouille, la détention, l’interrogatoire, le transfert vers les prisons et l’exécution des peines.

Ces deux étages ne communiquent pas. La brigade agit avec pleins pouvoirs, sans coordination avec la police, le renseignement ni les tribunaux, et tranche jusqu’aux infractions routières hors de tout circuit administratif. L’appareil civil n’exerce plus qu’un pouvoir résiduel ; le pouvoir réel, coercitif et judiciaire, appartient à une force militaire parallèle qui échappe à tout contrôle. La formule du Centre est juste : une occupation militaire déguisée en province administrée.

Évaluer un gouvernement sur le seul nombre d’administrations, la présence d’employés ou l’annonce de projets ne suffit pas. Il faut aussi la sécurité des citoyens, les libertés fondamentales, l’éducation, la santé, la reddition de comptes et la satisfaction de la population.

Les chiffres charpentent ce constat sans jamais prétendre à la représentativité statistique, que le Centre reconnaît hors de portée sous un tel régime. L’insatisfaction atteint 96 pour cent, contre 89 lors d’une enquête antérieure, une trajectoire qui contredit le récit d’une vallée pacifiée. Sur cinq ans, le Centre évalue à environ 21 000 le nombre d’habitants détenus plus de sept jours, âgés de 9 à 78 ans, contre 17 000 deux ans plus tôt. Il recense 712 postes militaires dans les villages, 31 décès sous la torture, 61 cas de séquelles graves. L’école recule, de 52 000 à 27 500 élèves, tandis que se multiplient les madrasas. Ces constats convergent avec des documentations antérieures d’Amnesty International, qui qualifiait dès 2023 les agissements taliban dans la vallée de crime de guerre de punition collective, de Human Rights Watch et de l’UNAMA.

Le Panjshir livre ainsi le modèle à l’état pur : ce que devient une province non pachtoune récalcitrante une fois le verrouillage achevé. La question qui suit s’impose d’elle-même. À quoi ressemble ce verrouillage quand il est encore en cours ?

II. LE BADAKHSHAN, LE MÊME VERROU EN TRAIN DE SE FERMER

 

Le seizième rapport de l’Équipe de surveillance des sanctions de l’ONU, publié sous la cote S/2025/796, avait déjà nommé la faille. À la suite de l’ordre donné par Hibatullah Akhundzada en avril 2025 de réduire de 20 pour cent les effectifs de sécurité, plus de 4 000 commandants et soldats ont été démis de leurs fonctions, dont environ 1 000 pour le seul Badakhshan. Après cette province, les licenciements les plus nombreux ont frappé le Kapissa, le Parwan et le Takhar, toutes régions abritant un fort contingent de taliban d’origine tadjike et ouzbèke. Le régime affaiblit lui-même son maillage militaire là où ses cadres ne sont pas pachtounes.

C’est dans cette faille que s’inscrit la disparition de Juma Khan Fateh. Commandant taliban tadjik de Darwaz, Fateh avait émergé en figure de contestation locale, dénonçant l’injustice et l’ingérence dans la vie des habitants. Après plusieurs jours de combats, Qari Fasihuddin Fitrat, chef d’état-major de l’armée taliban et lui-même natif du Badakhshan, s’est directement impliqué pour mettre fin à la confrontation. Des vidéos ont ensuite circulé, montrant Fateh visiblement anxieux aux côtés de Fitrat, avant que les deux hommes n’embarquent à bord d’un hélicoptère officiel vers une destination inconnue. Depuis ce vol, Fateh n’a plus parlé publiquement, plusieurs de ses hommes auraient été tués, et aucune information indépendamment vérifiable n’a émergé sur son sort. Fut-il arrêté, s’est-il rendu, l’a-t-on persuadé de quitter son bastion sous promesse de sécurité ? La question reste ouverte, mais l’histoire afghane, riche en figures désarmées sous garantie d’amnistie puis détenues ou tuées, invite à la défiance.

Le cas Fateh incarne au niveau d’un homme ce que l’ONU décrivait en chiffres : la neutralisation méthodique des cadres non pachtounes capables de mobiliser localement. Le Panjshir montre la population soumise ; le Badakhshan montre l’élite locale purgée. C’est la même main.

III. LE SANCTUAIRE SUR LE MÊME SOL

 

Ce qui donne au verrouillage du nord-est sa dimension internationale, c’est ce qui s’y installe pendant que la contestation locale s’y éteint. Le rapport S/2025/796 situe précisément au Badakhshan plusieurs des dynamiques les plus préoccupantes qu’il décrit. Le Parti islamique du Turkestan oriental s’y est étendu au-delà de ses bases historiques, jusque dans le corridor du Wakhan, en incitant ses membres à s’attaquer aux intérêts chinois. Sur le même territoire de haute montagne se concentrent présence djihadiste transnationale, économie du pavot déplacée depuis le sud-ouest et contestation populaire.

Le rapport suivant de l’Équipe de surveillance, couvrant la période allant de la mi-décembre 2025 au début juin 2026, confirme que le phénomène n’est pas figé mais s’étend. Les autorités afghanes y ont relocalisé quelque 2 000 combattants du Tehrik-e Taliban Pakistan, avec leurs familles, des districts frontaliers vers des zones plus reculées de l’intérieur du pays. On ne relocalise pas des milliers d’hommes que l’on ne tolère pas. Des combattants de l’Armée de libération du Baloutchistan auraient été formés aux côtés du TTP par des instructeurs d’Al-Qaïda, sur le sol afghan. Une même matrice d’entraînement, un même socle idéologique, un même sanctuaire.

Cette réalité de terrain épouse le tableau stratégique d’ensemble : quatre ans après la chute de Kaboul, plus de 20 groupes terroristes prospèrent sous la protection tacite ou active des autorités de facto, dans une triade taliban, réseau Haqqani et Al-Qaïda que les analystes décrivent comme largement indiscernable. Le nord-est n’est pas un angle mort de cette architecture ; il en est l’un des chantiers actifs.

La logique se lit alors sans peine. Purger les cadres tadjiks susceptibles de mobiliser localement, comme au Badakhshan, et laisser s’installer sur le même sol des réseaux que le régime prétend combattre relèvent d’un seul et même calcul : dégager l’espace. Là où l’autonomie locale s’efface, la profondeur stratégique du sanctuaire s’étend d’autant. Le Badakhshan n’est pas seulement un théâtre de combats ; il est le point où la neutralisation des élites non pachtounes et l’accueil des réseaux transnationaux se rejoignent dans une même reprise en main.

IV. CE QUE TIENT LA RÉSISTANCE

 

Le même rapport onusien qui documente ce sanctuaire jugeait, au 11 novembre 2025, les fronts de résistance fragmentés, non coordonnés et sans menace réelle pour le régime. Cette évaluation, exacte à sa date, s’est heurtée aux développements survenus depuis. Depuis le 23 juillet 2026, le Front pour la liberté de l’Afghanistan mène dans le district de Zebak, au Badakhshan, l’un des épisodes de combats les plus soutenus depuis 2021, revendiquant la prise de positions en altitude et la neutralisation de plusieurs taliban. Quelques jours plus tôt, un nouveau groupe, Sepahian-e Mihan, s’était brièvement emparé du centre administratif du district de Yaftal-e Payeen, première perte temporaire d’un district par les taliban depuis leur retour au pouvoir.

C’est sur cette ligne de crête que le régime a frappé son coup le plus lourd, avec l’élimination de Hasib Panjshiri, annoncée le 20 août. La perte d’un commandant de ce rang est un revers réel pour le Front national de résistance. Mais la manière dont elle a été reçue dit autre chose que la seule vulnérabilité des fronts.

Sa mort a provoqué une réaction d’une ampleur rare, réunissant presque tout le spectre de l’opposition afghane en exil. Salahuddin Rabbani, chef du Jamiat-e Islami, a estimé qu’en tuant et en menaçant ses adversaires, le régime ne faisait que renforcer la détermination des Afghans à bâtir un avenir digne et fondé sur le droit, rappelant qu’aucun oppresseur n’a jamais prévalu contre la volonté d’un peuple. Le maréchal Abdul Rashid Dostum a affirmé que le feu de la résistance ne s’éteindrait pas avec cette mort et que le chemin de la lutte s’en trouvait éclairci. Sami Sadat, à la tête du Front uni de l’Afghanistan, a promis que la place laissée vacante sur le champ de bataille ne le resterait pas. Atta Mohammad Noor a salué l’Aigle de l’Hindou Kouch, Karim Khalili y a vu un symbole de courage et de sacrifice, tandis que Mohammad Mohaqiq et le parti de Sarwar Danish rappelaient le prix payé pour la défense des libertés. Khalid Amiri, commandant du Front national de résistance, a promis que le sang de son compagnon ne resterait pas sans réponse.

Que la mort d’un seul commandant rassemble en quelques heures Jamiat, le mouvement de Dostum, les partis hazaras et le Front uni en dit long. Elle signale que la résistance, si fragmentée soit-elle sur le terrain, conserve une capacité de convergence politique que le régime n’a pas éteinte. On ne mobilise pas tant d’ennemis irréductibles autour d’un homme jugé négligeable.

CE QUE DIT LE NORD-EST

 

Il faut se garder de l’excès inverse. Les revendications des fronts émanent en partie d’eux-mêmes et restent, pour certaines, non vérifiables de façon indépendante. Le rapport du Panjshir repose sur une enquête déclarative en environnement dangereux, qu’il reconnaît lui-même comme telle. Le sort exact de Juma Khan Fateh, en l’absence de tout contact direct, demeure incertain. Prises isolément, ces pièces appellent la prudence.

Mais leur accumulation, elle, ne trompe pas. Le Panjshir occupé par une brigade de l’ombre, le Badakhshan purgé de ses cadres tadjiks, le sanctuaire djihadiste qui s’y densifie, la résistance qui tient Zebak et rassemble tout un camp autour de ses morts : ces éléments composent le portrait d’un régime qui, cinq ans après, ne gouverne pas le nord-est. Il l’occupe. La disparition de Fateh et la mort de Hasib Panjshiri ne sont pas deux faits divers militaires. Ce sont les deux versants, interne et externe, d’une même opération de verrouillage, menée sur un territoire que le pouvoir taliban destine, selon l’ONU, à devenir tout autre chose qu’une province ordinaire.

L’histoire a déjà enseigné, une fois, le prix de l’aveuglement face à ce que devient ce pays. Le nord-est, aujourd’hui, en écrit un nouveau chapitre, à voix presque basse. Il reste à savoir qui écoute.

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SOURCES

La Lettre d’Afghanistan

Panjshir : l’administration vitrine et la brigade de l’ombre

Analyse du rapport du Centre d’études du Panjshir, 21 août 2026.

lalettrehebdo.com

Centre d’études du Panjshir

Cinq ans de gouvernance taliban dans la vallée, 1400 à 1405

Rapport de terrain, 13 pages, 11 sections, 17 août 2026, via Afghanistan International.

Conseil de sécurité des Nations unies

Équipe d’appui analytique et de surveillance des sanctions

Seizième rapport, cote S/2025/796, 8 décembre 2025. Rapport ultérieur couvrant la période du 16 décembre 2025 au 9 juin 2026, rendu public le 10 août 2026.

Réactions à la mort de Hasib Panjshiri

Déclarations des dirigeants de l’opposition afghane

Annonce taliban du 20 août 2026 ; réactions de S. Rabbani, A. R. Dostum, S. Sadat, A. M. Noor, K. Khalili, M. Mohaqiq, S. Danish et K. Amiri.

Barmak Humdard

Que s’est-il passé au Badakhshan ; où est Juma Khan Fateh ?

Article d’opinion, cgntoday.com, 21 août 2026.

cgntoday.com

Recoupements droits humains

Documentation convergente sur le Panjshir

Amnesty International (2023), Human Rights Watch, UNAMA, travaux du rapporteur spécial de l’ONU pour les droits humains en Afghanistan.

Qui était le commandant Hasib Panjshiri ?

Hassib Panjshiri

Hasib Panjshiri, l’un des visages les plus connus de la résistance armée contre les taliban, a été tué jeudi, a confirmé le Front national de résistance (NRF). Surnommé « Hasib Qoway Markaz », ce commandant apparaissait régulièrement dans des vidéos tournées dans l’Hindou Kouch, où il affirmait que la lutte armée contre le régime taliban se poursuivait.

Selon les médias afghans, Hasib voyageait avec sept autres combattants du NRF, à bord de deux Toyota Hilux, du Panjshir vers Andarab (province de Baghlan), pour y mener une opération. Les taliban, avertis de ce déplacement, avaient établi une embuscade au nord de Salang. Quatre combattants du premier véhicule ont été tués, ainsi que Hasib, qui se trouvait dans le second. Al-Mersaad, média lié aux taliban, a présenté l’action comme une opération de renseignement complexe menée par les forces spéciales.

Né au Panjshir en 1992, Hasib avait reçu une formation militaire et rejoint les unités spéciales de la Direction nationale de la sécurité (NDS) avant de quitter cette organisation en 2018. Après l’effondrement de la république en août 2021, il a rejoint le NRF naissant, dirigé par Ahmad Massoud, et est devenu l’un de ses commandants importants en Afghanistan. Particulièrement associé aux opérations dans les zones montagneuses du Panjshir et de l’Hindou Kouch, il est devenu un symbole reconnaissable de la résistance d’après 2021.

Son parcours n’est pas exempt de controverses : l’ancien ministère de l’Intérieur l’avait accusé de harcèlement de civils, accusations qui restent contestées. Ses partisans le présentent comme un officier professionnel désillusionné par la république et finalement voué à la lutte armée.

Sa mort illustre une faiblesse majeure de la guérilla du NRF, une force qui repose sur la mobilité et le secret et se trouve très exposée dès que ses mouvements sont connus. Elle souligne aussi le rôle grandissant du renseignement dans l’action des taliban contre la résistance. Le NRF n’a accusé personne précisément d’avoir révélé l’itinéraire.

Militairement bien plus faible que les taliban, le NRF n’a jamais réellement menacé leur contrôle du pays et mise surtout sur la guérilla et une présence clandestine. La disparition de Hasib représente pour lui la perte de l’une de ses figures militaires les plus connues, et pour les taliban un nouveau succès en matière de renseignement. Un fait reste peu contesté : Hasib Panjshiri est resté en Afghanistan et a combattu les taliban jusqu’au bout.

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