Afghanistan : la persécution ethnique et culturelle des non pashtounes

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Afghanistan : la persécution ethnique et culturelle des non pashtounes
Comment l’Émirat chasse le persan et l’ouzbek de la vie publique afghane

Un responsable municipal de Jalalabad déclare que ceux qui ne respectent pas le pashto n’ont pas leur place en Afghanistan. Dans le Laghman voisin, une bibliothèque de livres persans part en fumée. Ces deux faits récents s’inscrivent dans une politique menée depuis août 2021 : effacer le persan, l’ouzbek et les cultures qui les portent au profit du seul pashto. Cette politique porte un nom, le linguicide. En droit international, elle relève de la persécution ethnique et culturelle.

Éclairage

Le mythe des 42 %

Le 3 octobre 2026, Arian Nasiri a publié dans Hasht-e Subh une analyse de la déclaration adoptée lors d’une réunion à Islamabad sur l’avenir politique de l’Afghanistan. Ce texte attribue 42 % de la population afghane à un seul groupe, les Pashtounes, et s’appuie sur ce chiffre pour discuter de la future organisation du pays.

Arian Nasiri rappelle que ce chiffre n’est qu’une estimation. L’Afghanistan n’a jamais connu de recensement ethnique complet. Le seul recensement national, en 1979, n’a couvert qu’une partie du pays, et la question sur l’appartenance ethnique a été retirée juste avant son lancement. Depuis, des décennies de guerre, d’exil et de retours ont bouleversé la démographie.

Il dénonce aussi un calcul biaisé. Les Pashtounes sont comptés comme un seul bloc, alors que les autres sont divisés en Tadjiks, Hazaras, Aimaks, Ouzbeks et autres. Or le persan est la langue commune de plusieurs de ces groupes : si l’on compare des langues, il faut comparer le pashto à l’ensemble des persanophones. Enfin, même vrai, 42 % ne fait pas une majorité.

Sa conclusion : l’avenir du pays doit reposer sur l’égalité des citoyens, et non sur une compétition de pourcentages ethniques.

Lire l’analyse d’Arian Nasiri

Un poète devenu fonctionnaire

Ikram al-Din Maftoon, poète de langue pashto connu sous le nom de Maftoon Gharq-o-Paraq, a donné une interview à un média local du Nangarhar. Selon l’agence Bazgasht, il y affirme que les personnes qui ne respectent pas le pashto ne devraient pas vivre en Afghanistan. Il justifie sa position par le fait que le pays est connu dans le monde sous le nom d’« afghan » et que le pashto y est reconnu. Il ajoute que les citoyens qui veulent être servis dans les administrations et parler avec les employés doivent apprendre le pashto.

« Ceux qui ne connaissent pas le pashto devraient quitter l’Afghanistan. »

Maftoon Gharq-o-Paraq, titre de sa déclaration rapportée par l’agence Bazgasht

L’homme n’est pas un simple artiste. Partisan déclaré de l’Émirat, il a été récompensé pour sa loyauté : en février 2026, un décret spécial l’a nommé chef des revenus de la municipalité de Jalalabad. Quand il exige l’usage du pashto dans l’administration, il parle aussi en fonctionnaire du régime. Ses propos montrent comment les politiques linguistiques et ethniques de l’Émirat profitent d’abord aux franges pashtounes les plus radicales, qui en deviennent les relais dans l’appareil d’État.

Une bibliothèque en cendres dans le Laghman

Au même moment, les taliban ont incendié une bibliothèque dans le district de Dolat Shah, province du Laghman, après une dispute sur le persan et le pashto. Selon le site afghan Jomhor News, qui reprend des informations du mouvement Rawand-e Sabz (RASA), il s’agit de la bibliothèque de l’école secondaire du village de Mananagal. Les livres ont été détruits par les agents de la Promotion de la vertu. La bibliothèque contenait surtout des ouvrages scientifiques, historiques et de littérature persane.

Le Laghman est voisin du Nangarhar. Pashtounes, Tadjiks et Pashaïs y vivent ensemble. Le district de Dolat Shah lui-même est peuplé à 70 % de Pashaïs et à 29 % de Tadjiks, pour 1 % seulement de Pashtounes selon les chiffres de 2019. Qu’une querelle de langue se termine par l’incendie de livres persans montre que la question ne se limite plus aux panneaux et aux circulaires. Rapproché des propos d’un responsable de Jalalabad, cet épisode témoigne d’une accélération des tensions ethnolinguistiques dans l’Est afghan.

Une politique, pas une suite d’incidents

Officiellement, les taliban affirment que le pashto et le dari restent les deux langues officielles du pays et qu’ils rejettent toute discrimination ethnique. Dans les faits, le persan recule partout depuis août 2021.

Les universités ont été les premières touchées. Le mot persan « daneshgah », qui signifie université, a été retiré de tous les panneaux et remplacé par le terme pashto « pohantoon ». À Balkh, le panneau trilingue de l’université est devenu bilingue, pashto et anglais. En 2023, le ministère de l’Enseignement supérieur a interdit des mots jugés « étrangers », comme tribunal, parquet, étudiant, université ou faculté, au profit de « termes nationaux ». Les manuels en persan ou imprimés en Iran ont été retirés des programmes, et toute la correspondance du ministère se fait désormais en pashto.

En mars 2026, un décret attribué à la direction taliban a ordonné aux administrations de créer des équivalents « islamiques et afghans » aux termes étrangers. En pratique, des mots persans courants comme daneshgah ou pazhuhesh, la recherche, sont traités comme étrangers.

La justice suit le même chemin. Dans les tribunaux de Kaboul, les agents poussent les usagers à rédiger leurs requêtes en pashto, sans qu’aucun texte ne l’impose. Les panneaux des ministères, des hôpitaux et des bureaux publics sont souvent écrits en pashto et en anglais seulement.

Même les noms de lieux changent. À Kaboul, les panneaux traduisent désormais les noms propres en pashto : Shahr-e Naw devient Nawi Shar, Bagh-e Daoud devient Daoud Ban. Ailleurs, des rues, des places et des unités militaires ont reçu des noms arabes. À Hérat, la place de l’Éducation s’appelle désormais Iqra.

Les livres sont visés. Les agents du ministère de la Culture et du renseignement saisissent dans les librairies les ouvrages sur l’histoire des Tadjiks, sur la résistance, sur Ahmad Shah Massoud ou Abdul Ali Mazari, sur les Hazaras et sur le chiisme. Les fêtes aussi : la loi sur la promotion de la vertu, adoptée en 2024, classe Nowruz et la nuit de Yalda parmi les pratiques contraires à l’islam et en interdit la célébration.

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Les Ouzbeks et les Turkmènes aussi

En octobre 2023, les taliban ont retiré le terme ouzbek « Bilim Yurti » du panneau de l’université de Djozdjan. La mobilisation des personnalités ouzbèkes a obtenu son rétablissement. Au tournant de 2026, ils ont retiré l’ouzbek et le persan du panneau de l’université de Samangan, pour ne garder que le pashto et l’anglais. Le ministère a refusé par écrit d’y inscrire l’ouzbek.

Les professeurs d’ouzbek n’ont plus le droit de traduire des ouvrages universitaires dans leur langue, alors que cette pratique ancienne conditionnait leur avancement. Dans la province de Faryab, en janvier 2025, des diplômés en langue et littérature ouzbèke et turkmène ont été écartés des concours de recrutement public, au motif que la banque de questions ne couvrait pas leurs matières. Les médias ont aussi reçu l’interdiction de couvrir la Journée de la langue ouzbèke.

Les Hazaras : la langue, la foi et la terre

Pour les Hazaras, persanophones et chiites, la pression culturelle s’ajoute à une pression sur la terre. Des milliers de Hazaras ont été expulsés depuis 2021. Dans les vieux conflits fonciers rouverts avec les nomades kouchis pashtounes, les taliban ont le plus souvent tranché en faveur des Kouchis. Certaines expulsions ont été ordonnées par des responsables taliban locaux, d’autres menées par des Kouchis ou par des milices liées au régime.

Le Rapporteur spécial de l’ONU Richard Bennett documente ces expulsions dans le nord et à Bamyan. Il rapporte que des Hazaras, des Ouzbeks et des Turkmènes ont été déplacés de force par des groupes alignés sur les taliban, souvent par la violence et l’intimidation. Il a demandé au Conseil des droits de l’homme une enquête spécifique sur les attaques contre les Hazaras. Elle n’a pas été ouverte.

Dans le même temps, les livres chiites et les publications iraniennes sont retirés des bibliothèques universitaires. Les attentats de l’État islamique au Khorasan contre les écoles, les mosquées et les transports hazaras aggravent encore la situation. En septembre 2024, 14 civils hazaras chiites ont été tués par des hommes armés dans la province de Daykundi.

Un vieux projet, une idéologie nouvelle

Pendant des siècles, le persan a été la langue de la cour et de l’État afghans. Les élites pashtounes elles-mêmes, d’Ahmad Shah Durrani à Zahir Shah, ont grandi dans un milieu persanophone. Au XXe siècle, les gouvernements successifs ont voulu imposer le pashto comme langue nationale. La Constitution de 2004 a remplacé au dernier moment le mot « persan » par « dari », pour distinguer la langue des Afghans de celle de l’Iran. Elle reconnaissait toutefois le pashto et le dari comme langues officielles, et l’ouzbek, le turkmène, le pashaï, le nouristani, le baloutche et le pamiri comme langues officielles dans leurs régions.

Les taliban ont abrogé cette Constitution. Ils ajoutent au nationalisme pashtoun deux traits propres : une base sociale issue des campagnes du sud, où beaucoup de combattants ne parlent que le pashto, et une formation dans les madrasas deobandies. Ils présentent le persan comme une langue étrangère, iranienne, voire chiite. Le premier Émirat avait déjà montré la voie : terre brûlée dans la plaine tadjike de Shomali, massacres de Hazaras à Mazar-i-Sharif en 1998 et à Yakawlang en 2001, pillage de la bibliothèque de la Fondation Nasir-i Khusraw à Kaboul, qui détenait environ 55 000 livres.

Linguicide : le mot juste

La notion de linguicide a été développée par les linguistes Tove Skutnabb-Kangas et Robert Phillipson. Elle ne désigne pas seulement la disparition d’une langue. Elle vise aussi l’ensemble des mesures par lesquelles un pouvoir retire à une langue sa place dans l’État, l’école, la justice et l’espace public, et réserve le pouvoir et les ressources aux locuteurs de la langue dominante.

C’est exactement ce qui se passe en Afghanistan. Le persan ne risque pas de disparaître dans le monde, mais il est chassé de la vie publique afghane. L’ouzbek et le turkmène, plus fragiles, sont menacés dans le pays même. En s’attaquant aux langues, les taliban s’attaquent aux groupes qui les parlent : Tadjiks, Hazaras, Ouzbeks, Turkmènes, Pashaïs.

D’autres termes existent. L’ethnocide désigne la destruction de la culture d’un groupe sans destruction physique. Le génocide culturel, notion forgée par Raphael Lemkin en 1944, a été écarté de la Convention sur le génocide de 1948. Aucun de ces mots n’a de valeur juridique. Pour qualifier en droit la politique des taliban, le terme à employer est celui de persécution ethnique et culturelle.

Ce que dit le droit international

L’Afghanistan reste lié par les traités qu’il a ratifiés, quel que soit le pouvoir en place. Le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, ratifié en 1983, interdit la discrimination fondée sur la langue (article 26) et protège le droit des minorités à employer leur propre langue (article 27). La Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale, ratifiée la même année, couvre la discrimination fondée sur l’origine ethnique dans l’accès à l’emploi public, au logement et à la vie culturelle : les concours fermés aux diplômés d’ouzbek et les expulsions de Hazaras en relèvent.

Le Pacte relatif aux droits économiques, sociaux et culturels garantit le droit à l’éducation et le droit de participer à la vie culturelle. La Convention relative aux droits de l’enfant protège le droit de l’enfant issu d’une minorité d’utiliser sa langue. Nowruz est inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, notamment au nom de l’Afghanistan depuis 2016. Ces textes engagent l’État, mais ne permettent pas de poursuivre des personnes.

Le Statut de Rome, ratifié par l’Afghanistan en 2003, va plus loin. Son article 7 fait de la persécution un crime contre l’humanité : la privation grave et intentionnelle de droits fondamentaux en raison de l’identité d’un groupe, notamment pour des motifs ethniques ou culturels. Trois conditions doivent être réunies : une attaque généralisée ou systématique contre des civils menée en application d’une politique, une privation grave de droits visant un groupe identifiable, et un lien avec un autre crime du Statut. L’effacement d’une langue ne suffit pas seul. Il doit être rattaché, par exemple, aux transferts forcés de population subis par les Hazaras, les Ouzbeks et les Turkmènes.

La Cour pénale internationale a déjà suivi ce raisonnement. Le 8 juillet 2025, elle a délivré des mandats d’arrêt contre Haibatullah Akhundzada et Abdul Hakim Haqqani pour persécution fondée sur le genre et sur des motifs politiques. Le même montage peut être construit pour la persécution ethnique et culturelle. Un mécanisme d’enquête indépendant, créé en 2025 par le Conseil des droits de l’homme, est chargé de rassembler et de conserver les preuves des crimes graves commis en Afghanistan.

La qualification de génocide reste en revanche hors de portée. La Convention de 1948 exige l’intention de détruire physiquement tout ou partie d’un groupe, et la destruction culturelle seule n’en fait pas partie. La Cour internationale de justice a rappelé en 2007 que l’expulsion d’un groupe hors d’un territoire ne constitue pas en soi un génocide. La destruction délibérée de bibliothèques ou de symboles peut cependant servir de preuve d’une intention génocidaire si d’autres actes sont établis.

Les faits décrivent un linguicide : une politique cohérente qui chasse le persan et l’ouzbek de l’État, de l’université, de la justice et des noms de lieux, au profit du pashto, et qui s’accompagne pour les Hazaras, les Ouzbeks et les Turkmènes de déplacements forcés. Qu’un fonctionnaire de l’Émirat invite publiquement les non pashtophones à quitter le pays en dit long sur la direction prise.

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Sources

Agence Bazgasht (Telegram)Déclarations de Maftoon Gharq-o-Paraq et incendie de Dolat ShahSeptembre 2026, en persanLire la source

Jomhor NewsIncendie de la bibliothèque de Mananagal, district de Dolat ShahSeptembre 2026, en persanLire la source

Hasht-e SubhLa déclaration d’Islamabad et le mythe des 42 pour centArian Nasiri, 3 octobre 2026Lire la source

Hasht-e SubhLinguistic Purge from Streets to UniversitiesJanvier 2026Lire la source

Hasht-e SubhPersian Correspondence Vacated from Courts in Favor of PashtoMai 2024Lire la source

Hasht-e SubhConquest of the Publications: The Never-ending Battle Between Taliban and the BookJanvier 2024Lire la source

Hasht-e SubhNowruz in Afghanistan: Growing Concerns Over RestrictionsJuin 2026Lire la source

Hasht-e SubhUniversity Professors Banned from Translating Academic Works into UzbekAoût 2024Lire la source

Zan TimesFive years of Taliban rule: How has Afghanistan’s higher education changed?Septembre 2026Lire la source

The DiplomatDecoding the Taliban’s Anti-PersianismAoût 2023Lire la source

ShafaqnaNew Taliban orders urge universities to prohibit using of Persian wordsJuin 2023Lire la source

RFE/RLTaliban’s Name-Changing Campaign In AfghanistanJuin 2024Lire la source

The Times of Central AsiaTaliban Remove Uzbek Language from Samangan University SignJanvier 2026Lire la source

Amu TVUzbek and Turkmen literature graduates excluded from hiring exams in FaryabJanvier 2025Lire la source

Amu TVUN report warns of worsening human rights crisis in AfghanistanMars 2025Lire la source

Agence de l’Union européenne pour l’asile (EUAA)Country Guidance Afghanistan 2024 : Hazaras et chiites2024Lire la source

BOLAQThe Persecution of Hazaras and Women in AfghanistanSeptembre 2026Lire la source

Cour pénale internationale, Bureau du ProcureurDélivrance de mandats d’arrêt dans la situation en Afghanistan8 juillet 2025Lire la source

Textes juridiquesStatut de Rome (article 7), Convention sur le génocide (1948), PIDCP (articles 26 et 27), CERD (article 5), PIDESC (articles 13 et 15), Convention relative aux droits de l’enfant (article 30), CIJ, Bosnie-Herzégovine c. Serbie-et-Monténégro (2007)

Archives — Démographie
Le recensement que l’Afghanistan n’a jamais fait
Un seul comptage national en un siècle et demi, amputé de sa question ethnique la veille de son lancement. Retour sur le moment où l’État afghan a choisi de ne pas savoir.

Toutes les répartitions ethniques de l’Afghanistan qui circulent dans la presse et dans les rapports internationaux sont des estimations. Aucune ne repose sur une mesure. Ce n’est pas une lacune accidentelle : c’est le résultat d’une série de décisions politiques, dont certaines sont documentées avec précision.

Un seul recensement, et il est amputé

L’Afghanistan a longtemps figuré parmi les rares pays au monde n’ayant jamais conduit de recensement. Les comptages du dix-neuvième siècle étaient locaux et de qualité médiocre. L’état civil instauré à partir de 1954 s’éternise : vingt ans plus tard, soixante districts sur 325 en sont encore dépourvus.

Le projet de recensement complet est lancé en 1975, avec le financement et l’assistance technique du Fonds des Nations unies pour la population. La préparation dure plus de deux ans : correction des cartes topographiques, numérotage à la peinture rouge des portes de toutes les habitations du pays, découpage en dix mille zones de dénombrement. Deux recensements pilotes ont lieu, en octobre 1977 et en juillet 1978.

Le recensement principal, prévu pour septembre 1978, est repoussé de neuf mois par le coup d’État d’avril. Il se déroule finalement du 15 juin au 4 juillet 1979, à la veille de l’intervention soviétique. Sur dix mille agents recenseurs, tous des enseignants formés pour l’occasion, environ quatre-vingts sont tués. Des questionnaires remplis sont détruits avant d’atteindre Kaboul, dont l’intégralité des feuilles de la province de Badghis. La couverture finale est quasi complète en ville, mais de l’ordre de 40 pour cent pour la population rurale sédentaire et de 15 pour cent pour les nomades. Seuls des résultats préliminaires ont été publiés, en 1981.

Surtout, il ne comporte aucune donnée ethnique. Le géographe Daniel Balland l’a établi : la question relative à l’identité ethnique de chaque chef de ménage figurait bien dans le formulaire, conformément à la politique de promotion des cultures régionales en vigueur depuis 1978. Les autorités ont fait marche arrière à la dernière minute. C’est la veille même du début des opérations que l’on a appris, par une allocution radio-télévisée de Nour Mohammad Taraki, alors chef de l’État, que la question ne serait finalement pas posée.

Balland avance deux explications possibles : la crainte d’une remise en cause du dogme de la prééminence pachtoune, ou le souci tactique d’éviter tout ce qui risquait d’envenimer une conjoncture politique en voie de dégradation rapide.

« le dogme de la prééminence pastun »

Daniel Balland, CNRS, 1988

Le témoignage de Soraya Baha

Un récit de première main éclaire ce qui s’est joué en amont. Soraya Baha, employée à l’administration centrale des statistiques de Kaboul en 1977, raconte dans son livre de souvenirs Raha dar Bad avoir été chargée de la compilation des formulaires du premier comptage pilote.

Les zones couvertes qu’elle cite sont le Nangarhar, Kama, le Laghman, le Kunar, Kamari et Shewaki. Selon elle, la compilation livre deux résultats : dans ces régions où la prédominance pachtoune était revendiquée, les Pachtounes ne dépassent pas 35 pour cent ; et environ 75 pour cent des habitants parlent persan, certaines personnes se déclarant pachtounes tout en indiquant le persan comme langue.

Elle dit avoir présenté ces chiffres lors d’une réunion au bureau du ministre des Statistiques Abdoul Karim Hakimi, en présence du ministre du Plan Ali Ahmad Khurram, d’un conseiller soviétique et de conseillers indiens. Hakimi aurait tenté d’interrompre l’exposé, puis admis devant l’assemblée que le gouvernement connaissait la réalité mais devait, pour des raisons liées à la question du Pachtounistan, présenter les Pachtounes comme majoritaires et retoucher les chiffres. Le conseiller indien aurait demandé à quoi servait de financer un recensement de plusieurs millions de dollars pour produire des données falsifiées.

Quelques jours plus tard, le 16 novembre 1977, Khurram est assassiné à Kaboul par un homme originaire du Nangarhar, qui affirme avoir tué pour des motifs religieux, tandis que le soupçon se porte sur la faction Khalq du parti communiste. Le récit s’achève sur le coup d’État d’avril 1978 et l’arrêt du recensement, annoncé par le nouveau ministre du Plan devant le personnel réuni, avec l’épuration des diplômés d’Occident et le renvoi de l’auteure elle-même.

Ce qui tient, ce qui ne tient pas

Le récit concorde avec la documentation académique sur quatre points indépendants : la période, puisque le pilote d’octobre 1977 est attesté ; les provinces testées ; le montage institutionnel, avec conseillers étrangers et financement onusien ; la date et les circonstances de l’assassinat de Khurram, ministre du Plan depuis 1974.

En revanche, le chiffre de 35 pour cent ne figure dans aucune source publiée : les données du pilote n’ont jamais été diffusées. Les dialogues sont reconstitués de mémoire, des décennies après les faits. Et le mobile du meurtre de Khurram n’est établi par aucune source indépendante : l’auteure rapporte là l’opinion de son supérieur hiérarchique, pas une preuve. Son livre est par ailleurs contesté, et elle n’est pas neutre : ancienne belle-sœur de Najibullah, elle règle dans ces pages des comptes avec une famille politique.

Son apport est ailleurs. Balland constate le retrait de la question ethnique sans pouvoir l’expliquer de l’intérieur, et propose deux hypothèses. Baha dit avoir entendu la première formulée explicitement par un ministre, dix-huit mois plus tôt.

Les nomades, une manipulation avérée

Si l’on cherche une preuve établie de falsification des chiffres de population à des fins politiques, elle est là. L’enquête préparatoire de 1978 est la seule enquête systématique et quasi exhaustive jamais réalisée sur une catégorie de la population afghane. Elle a dénombré 140 760 ménages nomades, soit environ 788 000 personnes, ce qui conduit Balland à un maximum absolu d’un million de nomades et semi-nomades.

Les autorités ont refusé de reconnaître officiellement ces résultats. Elles ont continué à revendiquer 2,5 millions de nomades, chiffre qui soutenait l’estimation officielle de 15 551 000 habitants, alors que le total réel était probablement d’environ 14 millions. À partir de 1984, l’estimation officielle a été brutalement ramenée à 1,5 million.

Les kuchis étant dans l’écrasante majorité comptés comme pachtounes, gonfler leur nombre d’un facteur deux ou trois gonflait mécaniquement la part pachtoune dans la population totale, sans qu’aucune question ethnique n’ait besoin d’être posée.

Des estimations qui vont du simple au double

Faute de mesure, il existe une série d’estimations, et leur dispersion est l’information principale. Les chiffres les plus couramment repris donnent 42 pour cent de Pachtounes, 27 pour cent de Tadjiks, 9 pour cent de Hazaras et 9 pour cent d’Ouzbeks. Une enquête de l’Asia Foundation menée en 2014 auprès de plus de neuf mille personnes donne 43, 27, 15 et 8. La littérature francophone des années 1990, s’appuyant sur le Département d’État américain, donnait 38, 25, 19 et 6. L’Académie des sciences d’Afghanistan, elle, avance 62,7 pour cent de Pachtounes, chiffre contesté publiquement par le directeur de l’administration centrale des statistiques elle-même.

L’écart sur les Pachtounes va donc de 38 à 63 pour cent, celui sur les Hazaras de 9 à 19. Un tel intervalle n’est pas une marge d’incertitude statistique : c’est le signe que ces chiffres ne mesurent pas la même chose, ou qu’ils ne mesurent rien. Selon que l’on compte par déclaration, par langue ou par ascendance, on n’obtient pas les mêmes résultats.

Le blocage n’a jamais cessé

L’accord de Bonn de 2001 prévoyait un recensement complet dans les 34 provinces. Une tentative échoue en 2008, une autre est lancée en 2013. L’enquête province par province menée avec l’appui du Fonds des Nations unies pour la population à partir de 2011 devait couvrir tout le pays : elle n’a atteint que treize provinces, et ne comportait pas de question ethnique.

Le conflit s’est alors déplacé sur la carte d’identité électronique. En juillet 2013, le débat parlementaire sur l’inscription de l’appartenance ethnique dégénère : un large groupe de députés quitte la salle et le vote passe en force dans la confusion. En 2018, le décret d’Ashraf Ghani faisant figurer la mention afghane comme nationalité déclenche l’opposition frontale des groupes non pachtounes ; le projet d’utiliser la carte pour les élections d’octobre est abandonné. En mars 2021, l’ajout de 54 sous-groupes non pachtounes comme catégories distinctes dans la base de données provoque une nouvelle levée de boucliers.

Entre 1979 et 2021, sous quatre régimes successifs, le même point a bloqué à chaque fois. Chaque camp redoute le résultat, et le redoute assez pour préférer l’absence de donnée à une donnée contraire.

Ce que l’on peut dire

On ne connaît pas la composition ethnique de l’Afghanistan. Cette ignorance est en partie voulue. Il existe au moins un cas avéré de maintien délibéré d’un chiffre faux dont l’effet mécanique était de gonfler la part pachtoune. Et aucune estimation sérieuse ne donne à un groupe la majorité absolue.

La thèse de la majorité pachtoune a structuré un siècle de politique afghane. Elle a servi de fondement à la revendication du Pachtounistan, à la répartition des postes dans l’appareil d’État, aux quotas discutés après 2001, et elle sous-tend aujourd’hui encore la légitimation du pouvoir taliban. Elle n’a jamais été établie par une mesure.

Le témoignage de Soraya Baha ne prouve pas que les Pachtounes n’étaient que 35 pour cent dans l’est du pays en 1977. Il apporte autre chose, et peut-être davantage : le récit, par une personne qui y était, du moment où l’appareil d’État a choisi de ne pas savoir.

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Sources
Encyclopaedia Iranica
Census ii. In Afghanistan
Daniel Balland, vol. V, fasc. 2, p. 152-159 — accès libre
Consulter
CNRS Éditions
Contribution à l’étude du changement d’identité ethnique chez les nomades d’Afghanistan
Daniel Balland, dans Jean-Pierre Digard (dir.), Le Fait ethnique en Iran et en Afghanistan, 1988, p. 139 et suiv.
Consulter sur Cairn
CNRS Éditions
Ethnies et appartenances politiques en Afghanistan
Olivier Roy, même volume, 1988, p. 201-209
Consulter sur Cairn
Armand Colin
Tribus, ethnies et nation en Afghanistan
Pierre Centlivres, dans Hosham Dawod (dir.), Tribus et pouvoirs en terre d’Islam, 2004, p. 123-154
Consulter sur Cairn
The Asia Foundation
Afghanistan in 2014: A Survey of the Afghan People
Enquête auprès de 9 271 personnes dans les 34 provinces
Afghanistan Analysts Network
The Troubled History of the E-tazkera
Série d’enquêtes sur le conflit autour de la carte d’identité électronique
Soraya Baha
Raha dar Bad
Livre de souvenirs en persan, extrait diffusé en ligne sur le recensement de 1356
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