Violence, rupture et mort : une lecture psychologique des propos du général Yasin Zia à la lumière de l’article du Dr Kobrin
Le général Mohammad Yasin Zia, dans la vidéo en question, se livre à une profonde comparaison sociologique et psychologique entre les forces nationales et populaires et les combattants taliban. Il souligne que lorsque quelques membres des forces nationales tombent en martyres, l’ensemble des médias et de la population compatit avec leurs familles et verse des larmes ; à l’inverse, des milliers de combattants taliban sont tués sans que leur mort ait le moindre écho, sans tombe, sans même une mère pour pleurer sur leur sépulture. Ce contraste et cette symétrie, chargés de sens, correspondent précisément au cadre théorique du Dr Nancy Kobrin sur la « culture de l’honneur et de la honte », l’« attachement maternel » et les racines psychologiques de l’extrémisme.
1. La rupture avec la mère et avec l’humanité : « Personne ne les pleure »
Observation dans la vidéo : le général Zia déclare :
« En vérité, si un taliban était un enfant de l’Afghanistan, il aurait un père et une mère pour le pleurer… Des milliers d’entre eux ont été tués, ils n’ont pas de tombe, on ignore où ils reposent, et personne ne les pleure. »
Analyse de l’article : selon la théorie de Kobrin, les groupes extrémistes et les radicaux détruisent systématiquement le lien humain premier et naturel avec la mère (l’attachement maternel) ainsi que le sentiment de compassion humaine. Dans les cultures fondées sur la honte et la violence, l’individu façonné par l’extrémisme ne parvient pas à se séparer sainement de la mère pour accéder à une identité autonome (le processus de séparation-individuation). En conséquence, il n’est pas traité comme un être humain vivant, doté de liens affectifs familiaux, mais comme un « objet consommable » (objet partiel) au service de l’idéologie du groupe, ce qui fait de lui une victime. L’absence de larmes et de deuil pour le combattant taliban traduit la déshumanisation de son identité au sein de la structure idéologique.
2. Le « soi collectif » et l’effacement de l’identité individuelle
Observation dans la vidéo : les combattants taliban n’ont ni signe d’identité individuelle, ni tombe marquée, ni deuil familial ; leur existence individuelle est totalement effacée.
Analyse de l’article : Kobrin explique que, dans les cultures de l’honneur et de la honte et dans les structures tribales ou terroristes, l’« identité individuelle » est réprimée au profit du « soi collectif » (ou soi collectif fusionnel). Dans l’extrémisme, l’individu perd sa singularité et son indépendance personnelle. Dès lors, la mort d’un combattant extrémiste n’est pas une perte humaine appelant un deuil, mais la dissolution d’un corps au sein du psychisme collectif et idéologique du groupe.
3. Le déclin de l’empathie et l’aliénation à l’égard de la société
Observation dans la vidéo : le général Zia insiste sur le lien affectif, l’empathie et la cohésion entre le peuple et les forces nationales, tandis qu’il perçoit les taliban comme des êtres étrangers à ce cercle affectif et à la société.
Analyse de l’article : l’article de Kobrin souligne que « l’empathie et le sentiment de bonté humaine » se forment dans les premières années de la vie, à travers un attachement sain entre la mère et l’enfant. Dans les environnements dominés par la violence domestique, l’humiliation et la répression des émotions, le sentiment d’empathie ne se développe pas. L’incapacité des taliban à se relier au tissu affectif et à l’empathie de la société afghane découle de cette éducation violente et de cette rupture initiale avec les émotions maternelles et humaines.
Conclusion
Les propos du général Yasin Zia mettent au jour une réalité concrète, de terrain et de société : les taliban ont perdu leur lien avec la société, la famille et les émotions humaines. L’article du Dr Kobrin en éclaire la raison psychologique : l’extrémisme, en réprimant les liens maternels, en détruisant le sens de l’empathie et en transformant les êtres humains en instruments de violence, vide l’individu de son identité humaine. C’est pourquoi la société afghane considère ses forces de défense comme ses propres enfants et les pleure, tandis que les combattants taliban deviennent des victimes, dans l’anonymat et l’indifférence absolue de leur propre structure idéologique.
ÉCLAIRAGE
« Nul ne naît terroriste, mais la petite enfance compte »
Dans un article publié en 2016 dans Perspectives on Terrorism, la psychanalyste et spécialiste du contre-terrorisme Nancy Kobrin avance une thèse centrale : les djihadistes ne possèdent qu’une pseudo-empathie, de nature narcissique, qui ne s’exerce qu’à l’intérieur de leur propre groupe et ne s’étend jamais au monde extérieur. Cette incapacité à éprouver une compassion authentique ne serait ni innée ni strictement idéologique, mais s’enracinerait dans la petite enfance. Les neurosciences rappellent que l’empathie s’acquiert très tôt, vers un ou deux ans, durant la phase d’attachement maternel, période où se posent aussi les fondements de la moralité. Lorsque cet attachement est perturbé par la violence, l’humiliation ou la répression des émotions, la capacité d’empathie ne se développe pas.
L’auteure situe ce mécanisme dans les « cultures de l’honneur et de la honte », où l’enfant est traité comme un objet et où l’identité individuelle s’efface au profit d’un « soi collectif » qui prime sur la personne. Elle insiste sur la place de la femme dévalorisée : vivant sous la menace du crime d’honneur, saturée d’hormones de stress, elle est pourtant celle qui façonne le développement cérébral de l’enfant, in utero et jusqu’à deux ans. Elle n’accède à une forme de « valeur » qu’en donnant naissance à un fils, aussitôt objectifié comme source d’honneur, ce qui perpétue une transmission intergénérationnelle du traumatisme.
Sa métaphore centrale est celle d’un « engin explosif improvisé psychologique » implanté dans l’âme de l’enfant élevé dans l’humiliation permanente, qui « détonera » des années plus tard sous l’effet de certains facteurs de stress, ce que l’on nomme alors « radicalisation ». Kobrin plaide pour l’ouverture, au sein des études sur le contre-terrorisme, d’un sous-champ consacré au développement de la petite enfance, afin de comprendre les racines de la violence et d’intervenir plus tôt.
SOURCE
Nancy Hartevelt Kobrin
Nobody Born a Terrorist, but Early Childhood Matters: Explaining the Jihadis’ Lack of Empathy
Perspectives on Terrorism, vol. 10, n° 5, octobre 2016, ISSN 2334-3745
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