La Lettre d’Afghanistan
LES TALIBAN MENDIENT, L’ONU AVERTIT
Incapables de gouverner sans l’aide internationale, les taliban offrent la prise que les femmes afghanes attendent depuis cinq ans
En quarante-huit heures, Kaboul a aligné trois ministres devant la même délégation onusienne, Hanafi, Baradar, puis Muttaqi, pour adresser, chaque fois, la même demande, financez nos infrastructures, nos rapatriés, nos emplois. Cette dépendance affichée n’est pas un détail de communication. C’est un aveu.
Mardi, Abdul Salam Hanafi demandait aux responsables du PNUD et du HCR de concentrer leur aide sur le logement, l’emploi et les infrastructures pour huit millions de rapatriés. Le même jour, Amir Khan Muttaqi, ministre des Affaires étrangères, recevait à son tour Alexander De Crow et Braham Saleh pour affirmer que l’aide humanitaire ne suffisait plus et réclamer un investissement mondial dans le développement du pays. Mercredi, Mullah Abdul Ghani Baradar, vice-premier ministre pour les affaires économiques, recevait Filippo Grandi et remerciait l’ONU pour son assistance humanitaire, avant de demander, dans les mêmes termes que ses deux collègues, davantage de projets de développement, logement, éducation, électricité, eau potable, emploi. Trois rencontres, trois ministres, une seule requête répétée à l’identique en quarante-huit heures. Un gouvernement qui gouvernait effectivement son territoire n’aurait pas besoin de la quémander trois fois de suite à la même délégation.
Muttaqi a d’ailleurs présenté l’interdiction de la culture du pavot comme une concession de poids, appelant en échange à des investissements dans le secteur agricole et à la création d’emplois alternatifs pour les cultivateurs. Les taliban raisonnent donc déjà en termes de contrepartie, une politique cédée contre un financement obtenu. Ce marchandage existe, il est assumé publiquement par Kaboul lui-même. Il n’a simplement jamais été étendu aux droits des femmes.
Cinq ans après leur retour au pouvoir, les taliban n’ont ni les recettes fiscales, ni l’appareil administratif, ni l’expertise technique nécessaires pour absorber seuls le retour de huit millions de personnes, loger les rapatriés, faire fonctionner un réseau électrique, garantir l’accès à l’eau potable. L’État qu’ils prétendent diriger tient debout parce que des agences extérieures financent, à sa place, les fonctions les plus élémentaires de la souveraineté. Ce constat, que Kaboul formule lui-même semaine après semaine devant chaque visiteur onusien, devrait être lu pour ce qu’il est, non pas une preuve de bonne volonté, mais l’aveu d’une incapacité structurelle à gouverner. Le PNUD lui-même, dans son rapport annuel Afghanistan Socioeconomic Review publié en mai 2026, est allé plus loin que ce simple constat d’échec économique, il affirme que l’Afghanistan ne peut reconstruire son économie ni assurer ses services essentiels sans les femmes, et documente près de cent décrets restrictifs toujours en vigueur depuis 2021, qui continuent de réduire la force de travail et le potentiel économique du pays. L’aveu ne vient donc pas seulement de Kaboul, il vient aussi de l’organisation que Kaboul sollicite, et il porte, cette fois, un nom, les femmes.
Un régime qui mendie l’aide internationale trois fois en deux jours n’est pas en position d’en dicter les conditions. C’est l’inverse qui devrait être vrai.
Cette dépendance est précisément le levier que les chancelleries occidentales et les agences onusiennes se refusent à utiliser. Chaque projet de développement demandé par Hanafi, Muttaqi ou Baradar pourrait être conditionné, non pas dans l’abstrait, mais projet par projet, à des engagements vérifiables, réouverture des écoles secondaires aux filles, levée de l’interdiction faite aux femmes de travailler dans les organisations humanitaires, respect des engagements pris à Doha en février 2020, retour aux négociations intra-afghanes que ce texte prévoyait et que les taliban ont enterrées dès leur entrée à Kaboul. Rien n’empêche techniquement de subordonner le financement d’un réseau électrique ou d’un programme de logement à une inflexion mesurable sur ces points. Ce qui manque n’est pas le moyen de pression, c’est la volonté politique de s’en servir.
Le raisonnement qui consiste à accepter les demandes de Kaboul sans contrepartie, au nom de la stabilité régionale ou de la lutte contre la remigration, aboutit à l’exact inverse de l’effet recherché, il finance la pérennité d’un pouvoir qui n’aurait pas les moyens de se maintenir sans ce financement, et il le fait sans rien obtenir en retour.
La dépendance de Kaboul envers l’aide internationale n’est pas une raison de renoncer à l’exigence. C’est la condition qui rend cette exigence réalisable. Un régime aussi manifestement incapable de gouverner seul son territoire n’a pas les moyens de refuser indéfiniment ce que ses propres bailleurs de fonds pourraient exiger de lui.
Il faut noter, sur ce point précis, une inflexion. Le communiqué diffusé par les taliban eux-mêmes après la rencontre de mardi ne retenait que les compliments adressés à leur politique sécuritaire et antidrogue, sans un mot sur les femmes. Mais selon des comptes rendus afghans indépendants de la même mission, Alexander De Crow et Braham Saleh ont tenu, sur place, un langage nettement plus frontal, avertissant que la reconstruction économique de l’Afghanistan est impossible sans la participation pleine et sans restriction des femmes, et réclamant un accès sans entrave des employées des organisations humanitaires aux femmes et aux filles. C’est la version que Kaboul a choisi de censurer dans sa propre communication qui devrait faire référence, non celle que les taliban ont préféré diffuser.
Cette inflexion reste cependant déclaratoire. Avertir que la reconstruction échouera sans les femmes n’équivaut pas à conditionner un seul financement à leur participation effective. Si ce levier reste inutilisé, ce n’est pas faute de moyens, c’est faute de courage. La communauté internationale dispose de tous les instruments nécessaires, financiers, diplomatiques, institutionnels, pour subordonner son assistance à des résultats concrets pour les femmes afghanes. Elle choisit, réunion après réunion, de formuler l’avertissement sans jamais l’assortir d’une contrepartie chiffrée ou vérifiable. Un mot juste, prononcé sur place puis absent de tout mécanisme de conditionnalité, ne change rien à ce que les taliban obtiennent en pratique.
Il faut appeler les choses par leur nom. Cinq ans de communiqués qui vantent la coopération conjointe et la croissance inclusive, sans jamais faire de la levée des interdictions faites aux femmes une condition à quoi que ce soit, ne relèvent plus de la realpolitik. Ils relèvent de l’abandon. Les organisations qui se présentent comme les protectrices des droits des femmes afghanes et qui, dans la même semaine, financent sans condition le régime qui les prive de ces droits, ne peuvent pas prétendre défendre les deux à la fois. C’est une lâcheté institutionnelle, et elle mérite d’être nommée comme telle.
✦ ✦ ✦
SOURCES
Les taliban mendient, l’ONU avertit
Afghanistan International
Des responsables de l’ONU mettent l’accent sur la poursuite de l’aide humanitaire à l’Afghanistan
https://www.afintl.com/2026070703248am.media
Baradar urges UN to support deported refugees and internally displaced Afghans
https://8am.media/eng/baradar-urges-un-to-support-deported-refugees-and-internally-displaced-afghans/Afghanistan International
Reconstruction avec de l’argent mondial, le ministre des Affaires étrangères des taliban affirme que l’aide humanitaire ne suffit pas
https://www.afintl.com/202607079323Programme des Nations unies pour le développement (PNUD)
Afghanistan Socioeconomic Review (ASER)
https://www.undp.org/afghanistan/afghanistan-socioeconomic-reviewKabul Now
UN officials say Afghanistan cannot recover without women, urge Taliban to lift restrictions
https://kabulnow.com/2026/07/un-officials-say-afghanistan-cannot-recover-without-women-urge-taliban-to-lift-restrictions/