
Selon un rapport publié par l’ONG Mercy Corps, le niveau des nappes phréatiques de Kaboul a chuté de 25 à 30 mètres au cours de la dernière décennie. L’extraction dépasse désormais la recharge naturelle d’environ 44 millions de mètres cubes par an, un déficit que d’autres experts locaux évaluent plutôt autour de 76 millions de mètres cubes. Si cette trajectoire se poursuit, les projections de l’UNICEF évoquent un assèchement complet des aquifères de la capitale d’ici 2030, avec un risque de déplacement pour près de trois millions de résidents.
Repères chiffrés
· Population de Kaboul : moins d’un million d’habitants en 2001, environ six millions aujourd’hui
· Près de la moitié des puits souterrains de la capitale sont aujourd’hui à sec, selon l’UNICEF
· Jusqu’à 80% des eaux souterraines seraient contaminées (résidus d’eaux usées, arsenic, salinité excessive)
· Le réseau public, conçu il y a des décennies pour deux millions d’habitants, ne dessert que 20% de la population actuelle
· Plus de 120 000 puits non réglementés forés dans la seule ville de Kaboul
La majorité des Kaboulis dépendent de puits individuels ou de camions-citernes, facturés au moins deux fois plus cher que le service public, lui-même hors de portée de nombreux foyers. Dans un pays où 85% de la population vit avec moins d’un dollar par jour, cet arbitrage entre eau et nourriture est devenu, pour beaucoup de familles, un choix quotidien.
Le rapport de Mercy Corps qualifie la crise de Kaboul de « défaillance cumulée de gouvernance, de coordination humanitaire, de régulation de l’eau et de planification des infrastructures ». Plusieurs facteurs se superposent : le changement climatique, d’abord, qui a réduit les précipitations hivernales et accéléré la fonte des glaciers de l’Hindou Kouch dont dépendent les trois rivières alimentant la nappe de Kaboul, le Kaboul, le Paghman et le Logar. Entre octobre 2023 et janvier 2024, l’Afghanistan n’a reçu que 45 à 60% de ses précipitations hivernales moyennes.
À cela s’ajoute une urbanisation non planifiée : la population de Kaboul a été multipliée par six en un peu plus de vingt ans, sans extension correspondante des infrastructures. Le forage de puits, largement non réglementé, aggrave la course à la profondeur, les ménages aisés pouvant creuser plus profond que les plus pauvres, ce qui accentue la fracture sociale autour de l’accès à l’eau.
Kaboul n’est du reste pas un cas isolé. Un dossier thématique publié en juin 2026 par l’Afghanistan Analysts Network, rassemblant plusieurs années de reportages sur l’environnement afghan, situe la crise de la capitale dans un phénomène plus large de raréfaction de l’eau touchant l’ensemble des villes du pays, Hérat en tête, sur fond de sécheresses à répétition, quatre au cours des cinq dernières années, et de gouvernance urbaine partout défaillante.
Enfin, l’isolement du régime taliban pèse directement sur la capacité de réponse. Mercy Corps évalue à trois milliards de dollars le gel des financements internationaux destinés aux programmes eau, hygiène et assainissement depuis 2021. Des projets de recharge artificielle des nappes ont été suspendus, et l’entretien de base des canalisations, canaux et barrages existants s’est dégradé faute de pièces et d’expertise technique.
La crise de l’eau frappe de manière disproportionnée les femmes et les filles afghanes, déjà soumises aux restrictions croissantes imposées par les autorités de facto. Dans les zones rurales privées de raccordement, ce sont elles qui parcourent des kilomètres pour puiser l’eau dans des ruisseaux ou des puits, au prix de douleurs dorsales chroniques liées au transport de charges lourdes. L’UNICEF estimait en mai 2025 que 31% des Afghans n’avaient pas accès à l’eau potable et 42% à des produits d’hygiène de base, un fardeau que l’agence onusienne juge « encore plus lourd pour les femmes et les filles ».
Les crues subites, conséquence paradoxale du dérèglement climatique, aggravent parfois la situation plutôt que de la soulager : dans la province de Maidan Wardak, des puits ont été bouchés par des inondations de juin qui ont détruit les habitations sans reconstituer les réserves d’eau, forçant les femmes à partager des installations sanitaires avec les hommes du village, dans un contexte de ségrégation de genre renforcée depuis 2021.
Sameera Noori, directrice de l’ONG afghane COAR, souligne que les difficultés d’accès à l’eau des femmes pourraient être atténuées en les associant à la conception des programmes humanitaires, comme cela se pratiquait avant le retour au pouvoir des taliban. Cette participation reste aujourd’hui entravée par les restrictions imposées aux Afghanes dans l’espace public et dans le travail humanitaire.
Le ministère taliban de l’Eau et de l’Énergie affirme travailler à la déviation d’une partie de la rivière Panjshir vers Kaboul, un projet dont le lancement dépend toutefois de la collecte de 300 à 400 millions de dollars, selon l’un de ses porte-parole. D’autres chantiers, allant du recyclage des eaux usées à la construction de plusieurs centaines de petits barrages provinciaux, ont été engagés, mais restent, selon les experts cités par l’AFP et Al Jazeera, très inférieurs à l’ampleur du problème.
Le projet de barrage de Shah Toot, censé sécuriser une partie de l’approvisionnement de la capitale, avait été signé en 2021 avec l’Inde sous le gouvernement Ghani. Son sort demeure incertain depuis la prise de Kaboul par les taliban. Les autorités de facto appellent régulièrement les organisations non gouvernementales à reprendre leurs projets d’infrastructure hydrique et climatique, sans que cet appel ne suffise à lever les réticences des bailleurs occidentaux, peu désireux d’être associés à un régime non reconnu par la communauté internationale.
Derrière les chiffres, des habitants de plusieurs quartiers de la capitale décrivent à 8am.media un rationnement devenu structurel. Dans le 6e arrondissement, une résidente raconte que les puits de son quartier sont taris depuis longtemps et que l’eau courante, quand elle arrive, n’est distribuée que deux fois par semaine, sans horaire fixe, et jamais en même temps que l’électricité nécessaire pour la pomper. Elle complète son approvisionnement auprès de vendeurs ambulants, sans toujours savoir dans quelles conditions cette eau a été traitée.
Dans le 7e arrondissement, un habitant décrit une eau salée et chargée de sédiments, distribuée à peine une heure sur vingt-quatre, en quantité si faible qu’elle ne suffit pas à remplir un bidon. Les familles les plus pauvres seraient contraintes de faire bouillir cette eau et de la consommer malgré tout. Dans certains quartiers construits en hauteur, la distribution municipale peut se limiter à quelques heures par semaine, le reste de l’approvisionnement reposant sur les camions-citernes.
Le coût mensuel de l’eau, de quartier en quartier
· Une habitante du 11e arrondissement rapporte une dépense d’environ 7 000 afghanis par mois, soit près de 100 dollars, pour l’eau embouteillée et les livraisons par camion-citerne
· Son puits, initialement foré à 180 mètres, a dû être rallongé l’an dernier faute d’atteindre encore la nappe
· Dans le quartier de Sarai Shamali, une habitante évoque environ 200 afghanis dépensés chaque jour pour l’eau, en plus d’un loyer déjà en forte hausse
· Dans le district 4, une famille explique que les camions-citernes refusent parfois de se déplacer pour moins de 1 000 afghanis, jugeant certaines rues trop excentrées ou mal desservies
Plusieurs habitantes insistent sur la charge physique que représente la collecte de l’eau, notamment pour les femmes vivant en étage dans des immeubles sans ascenseur, contraintes de monter des bidons sur plusieurs volées d’escaliers, parfois avec de jeunes enfants à charge. Ces témoignages recoupent les données scientifiques disponibles : une étude parue dans la revue Environmental Earth Sciences confirme un recul marqué des nappes phréatiques dans les zones urbaines de Kaboul depuis le début des années 2000, avec une dégradation parallèle de la qualité de l’eau liée aux eaux usées et à divers polluants.
Loin de se limiter à Kaboul, la question de l’eau structure désormais une partie des relations de l’Afghanistan avec l’ensemble de ses voisins, taliban en ayant fait un instrument autant qu’un enjeu de souveraineté.
Lancé dès la prise de pouvoir de 2021, le canal de Qosh Tepa doit s’étendre sur 285 kilomètres dans le nord du pays pour irriguer plus de 500 000 hectares en détournant l’eau de l’Amou Daria. Selon le porte-parole des autorités de facto Zabihullah Mujahid, la deuxième phase du chantier serait achevée à plus de 90%. Le canal, une fois pleinement opérationnel, pourrait prélever jusqu’à 10 milliards de mètres cubes d’eau par an, soit près d’un tiers du débit du fleuve.
L’Afghanistan ne contribue qu’à hauteur de 2% à l’utilisation totale du débit de l’Amou Daria, contre 48,2% pour l’Ouzbékistan et 35,8% pour le Turkménistan, alors même que 30% du débit du fleuve prend sa source en territoire afghan. Kaboul revendique donc un rééquilibrage qu’aucun cadre juridique multilatéral ne vient aujourd’hui encadrer, l’Afghanistan n’étant partie à aucun des accords hérités de l’ère soviétique. Des analystes évoquent une possible réduction de 15% des approvisionnements pour l’Ouzbékistan et de 30 à 80% pour le Turkménistan selon les scénarios, avec un risque de dégradation supplémentaire pour la mer d’Aral. L’absence d’étude d’impact environnemental transfrontalier et de notification formelle aux États en aval nourrit la défiance, même si Tachkent a jusqu’ici privilégié le dialogue plutôt que la confrontation.
Un projet de barrage sur la rivière Kunar, lancé sur ordre direct du chef suprême Hibatullah Akhundzada, illustre la même logique : présenté par les autorités de facto comme un symbole de « récupération des ressources nationales », l’ouvrage vise en réalité aussi à faire pression sur Islamabad, dans un contexte de dégradation des relations bilatérales. La Kunar tire cependant l’essentiel de son débit, jusqu’à 75 à 80%, des glaciers et vallées pakistanaises de Chitral, ce qui expose le projet afghan à un risque hydrologique s’il n’obtient pas la coopération d’Islamabad. Le Pakistan a averti qu’il ne laisserait pas Kaboul ignorer ses propres droits sur l’eau.
Les tensions hydriques avec Téhéran ont déjà débordé vers l’affrontement direct : en mai 2023, des gardes-frontières iraniens et des combattants taliban s’étaient affrontés autour des droits d’usage du fleuve Helmand, un cours d’eau transfrontalier disputé de longue date entre les deux pays, faisant plusieurs morts. Cet épisode reste cité par les chercheurs comme un avertissement sur le potentiel d’escalade des différends hydriques afghans, dans une région où l’eau devient un facteur de sécurité à part entière.
Aucun expert cité dans la presse spécialisée ne conteste le droit de l’Afghanistan à exploiter ses propres ressources en eau, longtemps sous-utilisées du fait des décennies de guerre. Le problème identifié tient moins au principe qu’à l’absence de coordination régionale, à des méthodes de construction jugées dépassées et non étanches, et à l’incapacité du régime taliban, en raison de son isolement diplomatique, à négocier des cadres de partage de l’eau avec ses voisins. Pour Kaboul elle-même, faute d’un financement extérieur que les sanctions et la non-reconnaissance internationale continuent de freiner, l’échéance de 2030 avancée par l’UNICEF reste, selon les mots d’un expert local cité par l’AFP, le pire des scénarios plutôt qu’une certitude, mais aucun acteur ne prétend aujourd’hui disposer d’une solution à l’échelle du problème.