Hérat, l’ultime avertissement : quand l’apartheid de genre rencontre la révolte populaire

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À Hérat, ce n’est pas seulement le niqab qui est imposé par la force, c’est une architecture politique de la peur qui arrive à saturation. Les rafales tirées sur les manifestants de Jebrail disent plus sur la nature du régime taliban que tous les communiqués diplomatiques publiés depuis août 2021.

En quelques jours, une ville connue pour son érudition, sa culture et son cosmopolitisme a basculé dans un état d’exception permanent où le simple acte de sortir acheter du pain devient une prise de risque existentielle pour les femmes. La police des mœurs quadrille les rues, arrête, humilie et frappe des femmes parfois déjà entièrement voilées, coupables d’un masque absent, d’un manteau jugé inapproprié ou d’un trait de maquillage. Les témoignages se succèdent, décrivant une ville où l’on doit désormais « chercher pour apercevoir une femme » dans l’espace public.

Ce durcissement n’est pas un « excès » local mais un calcul politique. À Hérat, le gouverneur Noor Ahmad Islamjar joue sa survie en redoublant de zèle pour prouver sa loyauté à Hibatullah Akhundzada : l’oppression des femmes devient monnaie d’échange dans la compétition interne au sein du mouvement taliban. Dans ce système, plus un responsable est brutal avec les femmes, plus il espère s’acheter une forme de légitimité auprès du « guide suprême ».

L’oppression n’est pas une dérive morale : c’est une stratégie de gouvernement. Elle repose sur une équation simple – contrôler le corps des femmes pour contrôler l’ensemble de la société – et s’inscrit dans une architecture juridique et religieuse forgée sur mesure : lois sur la « propagation de la vertu », interdiction de la voix des femmes, obligation de la burqa ou du niqab, punition des « coupables » et de leurs tuteurs masculins.

La répression des manifestations de Jebrail a cependant révélé une fissure majeure dans ce dispositif de terreur. Ce sont des arrestations de femmes au nom du « voile non conforme » qui ont mis le feu aux poudres, entraînant femmes et hommes dans la rue – certains entièrement voilés – pour dire non à un régime qui confisque jusqu’au droit de respirer à visage découvert. La réponse des talibans – des tirs à balles réelles, des blessés, au moins un mort selon des témoins – montre que ce pouvoir n’a plus d’autre langage que celui des armes.

La séquence qui s’ouvre à Hérat porte une charge symbolique considérable. D’un côté, un régime qui nie l’évidence en expliquant que les arrestations ne seraient que des « rumeurs », tout en diffusant des directives menaçant d’emprisonnement toute femme qui ne porte pas burqa et niqab. De l’autre, une société civile dispersée, mais pas éteinte : mouvements féministes, anciens responsables politiques, ONG, rapporteurs de l’ONU, tous nomment ce qui se joue pour ce qu’il est : une politique systématique d’effacement des femmes, qualifiée de plus en plus clairement d’« apartheid de genre ».

Les réactions internationales – déclarations d’Amnesty International, de Human Rights Watch, de Richard Bennett, d’UNAMA – ont une constante : elles parlent de « choc », de « profonde inquiétude », de « graves préoccupations ». Mais pour les femmes de Hérat, le choc n’est plus un événement, c’est la texture quotidienne du réel. Quand une jeune femme raconte qu’elle récite ses prières tout au long du trajet pour traverser la ville, quand une autre explique que l’on doit désormais « fouiller du regard » pour voir une silhouette féminine dans la rue, nous ne sommes plus dans le registre abstrait des droits humains mais dans la description clinique d’une société placée sous régime d’effacement.

La responsabilité ne se limite pas aux talibans. Chaque jour qui passe sans que l’apartheid de genre soit pris au sérieux comme crime politique engage ceux qui se taisent, ceux qui relativisent, ceux qui prétendent qu’il s’agit d’« affaires internes afghanes ». Les États qui normalisent leurs relations avec Kaboul, les acteurs qui plaident pour une reconnaissance de facto tout en fermant les yeux sur Hérat, participent de cette mécanique de banalisation.

Hérat est un avertissement adressé à l’ensemble du pays, mais aussi à la communauté internationale : si l’on accepte qu’une ville entière soit transformée en laboratoire de terreur vestimentaire et de ségrégation de genre, alors il faut avoir le courage de dire que les grandes déclarations sur les droits des femmes n’étaient que des slogans. La liberté ne se « discute » pas avec ceux qui tirent sur des manifestants pacifiques ; elle se défend aux côtés de celles et ceux qui, comme les habitants de Jebrail, descendent dans la rue malgré les armes.

« La liberté doit être conquise », rappelle Rangin Dadfar Spanta. À Hérat, cette phrase a cessé d’être un principe abstrait : elle est devenue la ligne de front entre un régime qui veut faire des femmes des ombres, et une société qui refuse de disparaître. La question n’est plus de savoir si le monde regarde l’Afghanistan, mais ce qu’il accepte de voir – et ce qu’il est prêt à laisser faire en silence.


Documentation

Sources sur la répression à Hérat

Sélection de sources permettant de documenter les arrestations de femmes, la répression des manifestations à Hérat et les réactions d’organisations de défense des droits humains.

09 juin
2026
8am Media Réaction politique

Rangin Dadfar Spanta réagit à la répression des manifestations à Hérat

Réaction de l’ancien ministre afghan, qui présente la solidarité avec les manifestants de Hérat comme un devoir national.

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09 juin
2026
Amnesty International Droits humains

Les manifestants à Hérat ne doivent pas être accueillis par des balles et la violence

Déclaration dénonçant les tirs et l’usage présumé de munitions réelles contre des manifestants protestant contre la détention de femmes.

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09 juin
2026
Human Rights Watch Répression

Les talibans doivent s’abstenir de toute violence contre les manifestants à Hérat

Prise de position de Fereshta Abbasi après la dispersion violente des rassemblements dans la zone de Jebrail.

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09 juin
2026
8am Media Analyse locale

Loyauté envers Akhundzada : l’oppression des femmes est-elle devenue un jeu de pouvoir chez les talibans ?

Article reliant le durcissement à Hérat aux dynamiques internes de loyauté et de consolidation du pouvoir au sein du régime taliban.

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08 juin
2026
8am Media Arrestations

Le port forcé du niqab et une atteinte à la dignité humaine

Récits de témoins sur les arrestations de femmes dans les rues de Hérat, les humiliations et la chute de leur présence dans l’espace public.

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08 juin
2026
8am Media Chronique

Hérat : une ville devenue un lieu de peur pour les femmes

Texte sur le climat de peur, l’effacement progressif des femmes de l’espace public et l’impact social de la répression.

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09 juin
2026
Reuters Manifestation

Crackdown on anti-hijab protests in Herat

Couverture de la dispersion de la manifestation à Hérat, avec des témoins évoquant des blessés après l’intervention des forces talibanes.

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