
Cet article est né d’un échange avec la présidente d’une association franco‑afghane, confrontée au quotidien à des témoignages que l’on n’entend presque jamais dans l’espace public. Il ne s’agit pas ici de traiter le trafic de filles afghanes comme un « sujet choc » destiné à frapper les esprits, mais au contraire de mettre en lumière un angle mort, au croisement de la crise économique, des violences de genre et des nouvelles règles imposées par les talibans, qui autorisent le mariage de fillettes sans fixer d’âge minimum. Dans un paysage médiatique où l’attention se détourne rapidement de l’Afghanistan, la traite des mineures vers le Pakistan et la péninsule Arabique reste un phénomène largement invisibilisé, alors même qu’il touche au cœur la société afghane. L’ambition de ce texte est donc d’offrir aux lectrices et lecteurs qui suivent l’Afghanistan des éléments factuels et documentés sur une réalité dérangeante, mais indispensable à connaître pour comprendre jusqu’où vont aujourd’hui les mécanismes de prédation qui s’exercent sur les filles afghanes.
En Afghanistan, la crise a désormais un visage : celui de filles trop jeunes pour choisir, mais déjà assez vulnérables pour être mariées, déplacées, vendues ou exploitées. Écartées de l’école, exclues de l’espace public et enfermées dans une économie familiale en ruine, les mineures afghanes sont devenues l’une des premières variables d’ajustement de la survie domestique.
Les chiffres donnent l’ampleur du basculement : environ 28,7% des filles sont mariées avant 18 ans en Afghanistan, et près de 9–10% avant 15 ans. Des sources européennes et onusiennes signalent en parallèle une hausse des mariages précoces, de la vente d’enfants et de la traite depuis la reprise du pouvoir par les talibans.
Le danger ne s’arrête pas au mariage. Derrière certaines unions imposées se cachent des formes de servitude domestique, d’exploitation sexuelle ou de transfert vers d’autres provinces, vers le Pakistan, l’Iran ou, plus loin, vers le Golfe. Quand une famille croule sous les dettes, qu’une fille n’a plus accès à l’école et que les mécanismes de protection ont disparu, la frontière entre mariage forcé, vente et traite devient parfois presque inexistante.
Trafic de filles afghanes vers le Pakistan et l’Arabie Saoudite : état des connaissances
Un phénomène d’abord interne, ancré dans la crise économique
Selon les organisations internationales, la situation économique désastreuse, l’instabilité politique, et des facteurs comme la sécheresse dans plusieurs provinces aggravent le problème des familles qui « vendent » leurs filles en mariage, y compris dans des cas impliquant des membres des talibans. Les rapports de l’ONU et de SIGAR soulignent que la combinaison des sanctions, de l’effondrement de l’aide internationale et des restrictions professionnelles imposées aux femmes a poussé de nombreux ménages à recourir au mariage précoce comme stratégie de survie économique.[khaama]
En 2023, environ 28,7% des filles de moins de 18 ans étaient mariées en Afghanistan, et près de 9–10% des filles de moins de 15 ans. La prévalence est particulièrement élevée dans plusieurs provinces rurales pauvres, où les taux de mariage avant 18 ans dépassent 45–50%. Dans ce contexte, certaines filles vendues en mariage à des hommes adultes se retrouvent ensuite dans des situations d’exploitation sexuelle commerciale ou de servitude domestique assimilables à la traite, comme le documentent les rapports internationaux consacrés à la traite des personnes en Afghanistan.[childmarriagedata]
Le Pakistan : destination et plateforme de transit
Le Pakistan fonctionne à la fois comme destination pour les filles afghanes trafiquées et comme point de transit vers les États du Golfe. Les rapports sur la traite des personnes du Département d’État américain et les études consacrées au contexte afghan décrivent le Pakistan comme un pays de destination et de transit pour les femmes et filles afghanes, aux côtés de l’Iran.[en.wikipedia]
Il est devenu un territoire de recrutement où des filles afghanes et pakistanaises sont achetées puis acheminées vers les Émirats arabes unis et l’Arabie Saoudite, souvent sous couvert de mariage ou de promesses d’emploi domestique. La province du Khyber Pakhtunkhwa (anciennement NWFP) enregistre une hausse constante des cas de trafic de femmes à des fins de prostitution, et plusieurs sources indiquent que les victimes afghanes y sont surreprésentées.[respect]
Certaines femmes et filles afghanes vendues à des maris en Afghanistan, en Inde, en Iran et au Pakistan sont exploitées dans la traite sexuelle ou la servitude domestique par leurs nouveaux époux. Les fiches pays consacrées à l’Afghanistan dans les rapports internationaux sur la traite décrivent ce mécanisme de « mariage‑traite », qui combine dot, achat, migration et exploitation.[en.wikipedia]
Les routes vers l’Arabie Saoudite et le Golfe
Les femmes et filles afghanes font l’objet d’un trafic en interne, puis vers le Pakistan, l’Iran, l’Arabie Saoudite, Oman et d’autres pays du Golfe, à des fins d’exploitation sexuelle commerciale. Les routes les plus fréquemment citées passent par le Pakistan ou l’Iran comme étapes de transit avant la péninsule Arabique.[respect]
Des enfants afghans sont aussi emmenés en Arabie Saoudite pour la mendicité forcée et le travail dans les rues, un phénomène déjà documenté dans les rapports antérieurs sur la traite d’enfants en lien avec la péninsule Arabique.[unodc]
Rôle des réseaux transfrontaliers dans la traite des personnes
La traite des filles afghanes vers le Pakistan et les pays du Golfe s’inscrit dans des réseaux transfrontaliers déjà rodés, initialement structurés autour du passage de migrants, de la contrebande et des routes de l’opium. Ces réseaux articulent des relais en Afghanistan, au Pakistan, en Iran et dans la péninsule Arabique : recruteurs dans les villages ou les camps, passeurs aux frontières, fausses agences d’emploi, propriétaires de maisons de transit et employeurs finaux dans les pays de destination.[sherloc.unodc]
Ils opèrent sur des corridors largement connus – Afghanistan–Pakistan–Iran–Golfe –, utilisant les mêmes chemins que ceux décrits pour le trafic de migrants et, dans certains cas, pour le trafic de drogue. Le Pakistan et l’Iran jouent un double rôle de pays de destination et de transit : des études montrent que les réseaux spécialisés dans le passage irrégulier vers les Émirats ou l’Arabie Saoudite offrent aussi des « services » permettant la mise au travail ou l’exploitation sexuelle des femmes migrantes.[gulfnews]
La distinction juridique entre trafic de migrants et traite des personnes s’estompe souvent dans cette région : des familles contractent une dette pour faire partir un proche, mais le basculement se fait vers la traite lorsque l’exploitation – travail forcé, prostitution forcée, servitude domestique – devient la contrepartie imposée du voyage. Dans ce dispositif, les filles afghanes – mineures, souvent sans documents, issues de familles endettées ou déplacées – représentent une cible idéale pour des réseaux qui maximisent leurs profits en combinant migration irrégulière, endettement, contrôle des corps et menace permanente de dénonciation aux autorités migratoires.[interpol]
La situation en 2024–2025 : une vulnérabilité accrue
Selon plusieurs rapports récents, les restrictions imposées par les talibans aux femmes et aux filles ont fortement accru leur vulnérabilité à la traite, augmentant de façon significative les risques de mariages forcés et de mariages précoces. La fermeture quasi totale de l’espace éducatif et professionnel pour les femmes, associée à l’interdiction de la plupart des emplois féminins, réduit les alternatives économiques et renforce le recours aux mariages de survie. Les familles dirigées par des femmes, notamment les veuves, figurent parmi les plus exposées.[pmc.ncbi.nlm.nih]
Les minorités ethniques et religieuses, notamment les Hazaras chiites, les Sikhs, les hindous et les chrétiens, sont de plus en plus vulnérables à l’exploitation en raison des menaces que font peser sur elles les talibans et des groupes comme l’EI‑K. Ces populations, contraintes de se cacher ou de fuir, basculent dans l’irrégularité et la précarité économique, ce qui les expose particulièrement aux réseaux de passeurs et de trafiquants.[en.wikipedia]
Parallèlement, des centaines de milliers d’Afghans, dont des dizaines de milliers de réfugiés enregistrés, ont été expulsés vers l’Afghanistan depuis le Pakistan et l’Iran. Ces rapatriés de force sont particulièrement vulnérables à la traite en raison de leur instabilité économique, de l’absence de moyens de subsistance à la frontière et du surendettement contracté pour financer leur déplacement initial. Les organisations humanitaires rappellent que cette situation crée un terrain propice au travail forcé, à l’exploitation sexuelle et à la servitude domestique.[unodc]
L’Arabie Saoudite : des lacunes structurelles dans la lutte contre le trafic
En Arabie Saoudite, des rapports indiquent que les autorités détiennent, condamnent à des amendes ou emprisonnent régulièrement des travailleurs migrants étrangers, dont des victimes potentielles de la traite, pour des infractions à la législation sur l’immigration ou des délits de « prostitution » commis à la suite d’un trafic. Dans certains cas, notamment dans les communautés rurales, la police renvoie des individus présentant des indicateurs de traite à leurs employeurs sans évaluation préalable, augmentant le risque de re‑victimisation.[2009-2017.state]
Les rapports internationaux soulignent que la criminalisation des infractions liées au statut migratoire ou à la prostitution freine l’identification des victimes, qui risquent la détention ou la déportation plutôt que la protection. Le maintien de formes de parrainage de type kafala, malgré les réformes annoncées, continue de placer de nombreux travailleurs migrants en situation de dépendance extrême vis‑à‑vis de leurs employeurs. La corruption et la complicité de responsables dans les crimes de traite sont régulièrement mentionnées comme des obstacles majeurs aux poursuites et limitent l’efficacité des forces de l’ordre.[lastradainternational]
Contexte global
Selon le Rapport mondial 2024 de l’UNODC sur la traite des êtres humains, le nombre global de victimes détectées a augmenté d’environ 25% entre 2019 et 2022, avec une hausse particulièrement marquée des cas impliquant des enfants. Le nombre d’enfants victimes détectés a augmenté de 31% sur la période, et la hausse atteint 38% pour les filles. Les populations déplacées de force – réfugiés, déplacés internes, rapatriés – constituent une cible privilégiée des trafiquants, et les Afghans figurent parmi les groupes les plus affectés à l’échelle mondiale.[unipd-centrodirittiumani]
Les circonstances engendrées ou exacerbées par les conflits armés – déplacements, affaiblissement de l’état de droit, difficultés socio‑économiques, éclatement des familles – augmentent la vulnérabilité des personnes à la traite des êtres humains. Dans ce cadre, la situation afghane illustre de manière aiguë la convergence entre crise humanitaire, fermeture des voies migratoires régulières, durcissement des régimes de visas et montée en puissance de réseaux transfrontaliers capables de capitaliser sur la détresse des populations.[ungeneva]