HASHT E SUBH DAILY

Badakhshan : les commandos rêvent de liberté sur un terrain accidenté
Par Heshmat Radfar
23 mai 2026 — Exclusif
https://8am.media/fa/badakhshan-rangers-dreaming-of-freedom-in-the-rough-terrain/
L’annonce de la présence des commandos du Front de la liberté dans les montagnes stratégiques de la province du Badakhshan a suscité un large écho dans les médias et sur les réseaux sociaux afghans. Cet événement est important car il pourrait remettre en cause de nombreuses représentations et campagnes médiatiques visant à consolider l’idée d’une domination absolue des Talibans dans les rapports de guerre et de paix en Afghanistan, ainsi qu’à minimiser les mouvements des fronts anti-talibans. Cette approche différente de la lutte a attiré l’attention de l’opinion publique et semble annoncer l’ouverture d’une nouvelle phase des évolutions militaires et politiques dans la géographie afghane.
Dans cette note, nous tenterons d’examiner les motivations et les conséquences du nouveau déploiement des fronts opposés aux Talibans au Badakhshan.
Une perception dominante
La chute de Kaboul aux mains des Talibans, puis la conquête des vallées stratégiques du Panchir et d’Andarab en 2021, ont donné l’image d’une domination incontestée des Talibans sur l’ensemble du territoire afghan. Le silence significatif de la société face à ce changement rapide a conduit les acteurs internationaux ainsi qu’une partie de la société afghane à penser que la résistance aux Talibans — notamment sous une forme armée et sur le terrain — avait perdu toute pertinence. Parallèlement, l’alignement des pays de la région sur les Talibans et la diminution de l’intérêt de la communauté internationale pour une reprise du conflit armé ont renforcé l’idée que le dossier de l’opposition militaire à l’ordre taliban était clos pour un avenir indéterminé.
L’idée selon laquelle l’instauration de l’émirat taliban aurait mis fin à quarante années de guerre en Afghanistan continue, malgré les restrictions massives, la répression des libertés et les pressions sociales — particulièrement contre les femmes — de trouver des partisans parmi certains observateurs et même au sein d’une partie de la diaspora proche des Talibans. Dans un tel contexte, une partie de la communauté internationale et régionale a largement ignoré les violations du droit de la guerre, la répression des opposants dans le Panchir, Andarab, les districts de Khost au Baghlan, le Badakhshan, le Salang sud et d’autres régions, afin de préserver l’image d’« invincibilité des Talibans », construite au fil des années à travers le processus politique de Doha et les soutiens financiers et diplomatiques.
Dans le même temps, l’afflux d’aides financières étrangères, l’impression de monnaie afghane à l’extérieur du pays, l’entrée de capitaux opaques, les lourdes taxes imposées à la population et l’exploitation des ressources naturelles, combinés à l’économie fragile de l’Afghanistan, ont renforcé l’impression que les Talibans contrôlent entièrement les structures du pouvoir ; alors même que, selon les rapports des organisations internationales, une grande partie de la population continue de faire face à la pauvreté et à l’insécurité alimentaire.
Les femmes au centre, les fronts en marge
Le mouvement de protestation des femmes, apparu dès les premiers jours du pouvoir taliban à Kaboul et dans plusieurs grandes villes, a été violemment réprimé. Mais sa continuité sur la scène internationale a mis à mal l’image des « Talibans modérés » et fait échouer de nombreuses tentatives diplomatiques visant à légitimer ce groupe.
Au cours des cinq dernières années, alors que les activités des fronts anti-talibans ont souvent été accueillies avec prudence par les pays de la région et la communauté internationale, le mouvement des femmes afghanes, très présent dans les tribunes internationales, a empêché que la contestation sociale en Afghanistan soit reléguée à la marge. Cette présence a constitué l’un des facteurs majeurs du maintien du débat sur les violations des droits humains en Afghanistan à l’échelle mondiale.
Les fronts anti-talibans, notamment le Front de la liberté, ont maintenu leur ligne d’opposition malgré les pressions, l’indifférence et les restrictions politiques et médiatiques. Certes, les rapports des Nations unies évoquent généralement les activités limitées de ces fronts et soulignent qu’ils n’ont pas réussi à représenter une menace sérieuse pour le contrôle sécuritaire des Talibans. Toutefois, ces groupes rappellent ponctuellement leur présence dans les équilibres politiques et sécuritaires afghans par des opérations limitées ou des prises de position politiques.
Un affrontement inégal
Entre 2021 et 2023, des centaines d’opposants aux Talibans ont été tués dans des affrontements inégaux dans les provinces du Panchir, Baghlan, Sar-e Pol, Parwan, Badakhshan, Takhar et Kapisa. Dans le même temps, selon certains rapports, des milliers de personnes accusées d’activités politiques ou militaires contre les Talibans seraient détenues dans les prisons et centres de détention du groupe.
Malgré cette pression, les forces opposées ont, à plusieurs reprises, offert des scènes de résistance qui ont transformé le concept même de résistance : d’un phénomène marginal, il est devenu un discours vivant dans l’espace politique afghan.
L’événement sanglant du printemps 2023, au cours duquel sept combattants du Front de la liberté ont perdu la vie dans une bataille inégale, a constitué un coup dur pour ce front. Mais la réaction massive des migrants afghans dans plus de quarante villes du monde a montré la profondeur de son impact social. Les prières funéraires symboliques et les manifestations dans les rues et sur les réseaux sociaux ont révélé la persistance d’une forte sensibilité de l’opinion publique à la situation afghane.
Le message principal de ces évolutions est peut-être que la résistance aux Talibans, bien qu’extrêmement coûteuse et difficile, n’est pas impossible. Le lien émotionnel entre une partie de la société et les forces contestataires montre que l’Afghanistan n’a toujours pas atteint un état de stabilité et que le discours du pouvoir reste un terrain de confrontation.
Et maintenant, le Badakhshan
Décrire la situation politique et sociale du Badakhshan n’est pas l’objet principal de ce texte. Toutefois, l’importance stratégique actuelle de cette province mérite d’être soulignée sous au moins deux angles.
D’abord, sa position géographique : le Badakhshan partage des frontières avec la Chine, le Pakistan et l’Asie centrale, ce qui en fait depuis longtemps une zone d’attention pour les puissances régionales. La vulnérabilité des pays d’Asie centrale face à l’exportation de l’extrémisme et du terrorisme depuis l’Afghanistan a encore accru l’importance de cette région. Le fait que le Badakhshan soit devenu l’un des talons d’Achille de l’ancienne République dans le nord du pays résulte en grande partie de ces rivalités régionales, qui ont permis l’implantation des Talibans et de plusieurs autres groupes terroristes. À cela se sont ajoutés la corruption politique, les arrangements entre chefs locaux, les rivalités autour des riches ressources naturelles, l’exploitation minière, les pierres précieuses et le trafic de drogue.
Ensuite, la colère croissante de la population face au pillage des ressources naturelles du Badakhshan, largement orchestré par des réseaux mafieux proches des Talibans. De plus, les forces talibanes envahissent chaque année les champs — et même les maisons — sous prétexte de lutter contre la culture du pavot, réprimant violemment les protestations locales. Ces pratiques ont renforcé chez les Talibans originaires du Badakhshan le sentiment d’être devenus une simple force militaire bon marché au service de la structure du pouvoir taliban, plutôt que de véritables partenaires.
Ces derniers mois, de nombreuses vidéos et enregistrements audio exprimant le mécontentement des commandants et combattants talibans locaux ont circulé. Leur contenu révèle que le fossé entre les Talibans locaux du Badakhshan et les commandants majoritairement originaires du sud du pays se creuse de plus en plus. Ce mécontentement ne se limite plus aux combattants de terrain mais atteint désormais les cercles supérieurs des Talibans locaux.
Dans ces conditions, la montée du mécontentement populaire et la complexification des équilibres régionaux créent un terrain favorable à l’influence des opposants armés et à la mobilisation des jeunes frustrés et marginalisés du Badakhshan et des régions voisines. Certes, ces dernières années, les mouvements des fronts anti-talibans dans la province ont été réprimés avec une extrême violence et les Talibans n’ont montré aucune souplesse face aux revendications populaires. Mais la situation actuelle semble différente.
Les Talibans locaux, qui sous la République tiraient leurs revenus du racket, du trafic de drogue et de l’exploitation illégale des mines, sont désormais plongés dans une concurrence économique féroce avec les réseaux mafieux liés aux figures influentes des Talibans. Cette situation les prive, même s’ils le souhaitaient, des capacités nécessaires pour répondre à la colère croissante de la population concernant les discriminations, le pillage des ressources et les tentatives de modification de la composition démographique de certaines régions du nord.
L’annonce largement relayée de la présence des guérilleros du Front de la liberté dans la vallée de Khostak, district de Jurm au Badakhshan — une zone qui constituait sous la République l’un des bastions des Talibans et de leurs combattants étrangers alliés — a replacé la lutte armée contre les Talibans au cœur des dynamiques politiques et sécuritaires du nord de l’Afghanistan. Cette évolution remet partiellement en cause l’idée d’une domination totale des Talibans sur le pays et soulève la possibilité d’une extension du phénomène à d’autres régions.
Dans un communiqué publié simultanément aux déclarations de ses forces au Badakhshan, le Front de la liberté a averti les groupes et courants qui, selon lui, contribuent en pratique à la survie des Talibans sous couvert d’opposition à la guerre :
« Le livre des crimes des Talibans est arrivé à ses dernières pages, et le peuple afghan ne confondra jamais paix et capitulation. Une paix sans liberté, sans loi et sans dignité humaine n’est rien d’autre que la prolongation de l’esclavage. »
Cette prise de position fait écho à l’atmosphère créée ces derniers mois, notamment après les tensions frontalières et les attaques contre les positions du Tehrik-e طالبان Pakistan, par les réseaux de propagande et de renseignement des Talibans. Ces réseaux tentent de mobiliser les sentiments ethniques et nationalistes afin de consolider le pouvoir taliban. Ces campagnes ont même conduit certaines figures politiques de l’époque républicaine à reprendre certains récits propagandistes des Talibans.
Parmi elles, des personnalités comme Hanif Atmar et Omar Daudzai ont décrit la lutte armée contre les Talibans comme une solution violente et contraire aux intérêts de l’Afghanistan, une position qui a suscité de nombreuses réactions dans l’espace public. Compte tenu de la dispersion des forces anti-talibanes et du ralentissement relatif de leurs activités militaires, ces déclarations ont alimenté de vastes débats sur les réseaux sociaux ; des débats qui, parfois, ont accentué les fractures ethniques et relégué au second plan le discours de la lutte contre les Talibans.
Cependant, il semble qu’après la diffusion des messages des combattants du Front de la liberté depuis les montagnes du Badakhshan, l’atmosphère générale ait quelque peu changé. Le regain d’espoir en un changement de situation et le recul de la croyance dans « l’invincibilité des Talibans » figurent parmi les conséquences de cette évolution. Dans le même temps, certaines figures politiques en exil ont de nouveau tenté, au nom de l’opposition à la guerre et à la violence, de marginaliser la lutte armée ; mais cette approche paraît aujourd’hui moins influente qu’auparavant.
L’examen des réactions dans les médias et sur les réseaux sociaux, notamment X et Facebook, montre que l’opinion publique afghane, les mouvements civils, le mouvement de protestation des femmes et même une partie des acteurs régionaux et internationaux suivent avec attention le moindre signe concret de présence des opposants aux Talibans. La fatigue et le désespoir de la population face aux politiques restrictives et discriminatoires des Talibans — particulièrement contre les femmes et les jeunes — ne cessent de croître.
Cette situation pourrait placer les opposants politiques, civils et militaires des Talibans dans une position plus favorable et rendre plus urgente encore une coordination stratégique entre eux. Car l’augmentation de la marge de manœuvre des guérilleros retranchés dans les montagnes ouvre des brèches d’espoir pour des populations opprimées et piégées dans le système de tromperie des Talibans.