Sur Airport Road, à Kaboul, un homme a tenté de s’immoler. Il se présente comme diplômé de la Faculté d’ingénierie. Il dit qu’il frappe aux portes depuis des mois. Il dit que personne ne veut de lui. Ce geste, transmis par des sources locales, n’est pas un fait divers. C’est le résumé d’un pays. Celui d’une nation où la formation ne mène plus nulle part, où le travail n’existe plus, où l’avenir a été méthodiquement confisqué par un régime qui a fait de l’exclusion un instrument de gouvernement.
L’Aïd al-Adha approche. Dans tout le monde musulman, cette fête est celle du sacrifice, du partage, de l’abondance offerte aux siens. En Afghanistan, elle est devenue le miroir d’une misère que les chiffres peinent à restituer. Des millions de familles n’ont pas de quoi se nourrir au quotidien. Comment pourraient-elles envisager de fêter quoi que ce soit, sans travail, sans revenu, sans perspective ? La fête est là, sur le calendrier. Mais elle n’existe plus pour une grande partie du peuple afghan.
Ce que vivent les Afghans aujourd’hui n’est pas une crise conjoncturelle. C’est un effondrement structurel, documenté, chiffré, et pourtant à peine audible dans les chancelleries où l’Afghanistan a cessé d’être un sujet prioritaire.
Un tiers de l’économie disparu en quatre ans
Depuis la prise de pouvoir des talibans en août 2021, l’économie afghane s’est contractée de près d’un tiers. Le PIB réel par habitant a reculé de plus de 31 % entre 2021 et 2022, selon la Banque mondiale, ramenant le pays à des niveaux de revenus comparables à ceux de 2008. Le PNUD a qualifié, dès mars 2024, l’économie afghane d’effondrement fondamental. Un rapport publié le 13 mai 2026 confirme et aggrave ce diagnostic : trois Afghans sur quatre, soit environ 28 millions de personnes, sont incapables de répondre à leurs besoins les plus élémentaires en 2025. Plus de 80 % des ménages sont endettés. Près des trois quarts survivent grâce à des stratégies d’adaptation négatives : vente de biens, emprunts contractés sans perspective de remboursement, privations alimentaires.
L’aide internationale, censée contenir la catastrophe, diminue au moment même où les besoins augmentent. Elle a reculé de 16,5 % en 2025. Plus de 440 cliniques ont dû fermer ou réduire leurs services, et la proportion d’Afghans incapables d’accéder aux soins de santé est passée de 16 % en 2024 à 23 % en 2025. Le déficit commercial du pays a atteint un record de 11,3 milliards de dollars, soit environ 60 % du PIB nominal.
Kaboul et les villes : la misère des diplômés
Dans les villes afghanes, la pauvreté a un visage particulièrement cruel : celui de la compétence rendue inutile. Des milliers de diplômés, d’anciens fonctionnaires, de médecins, d’ingénieurs, d’enseignants se retrouvent sans emploi dans un tissu économique qui s’est évaporé depuis août 2021. Le gel des avoirs de la Banque centrale afghane, l’exclusion du système financier international, la fuite des investisseurs et la paralysie de la fonction publique ont détruit les structures qui absorbaient autrefois une main-d’oeuvre qualifiée.
Le taux de chômage officiel, qui était d’environ 12 % en 2021, a dépassé 14 % en 2022. Mais ces chiffres sous-estiment largement la réalité. Le sous-emploi est massif, le secteur informel saturé, et les grandes villes comme Kaboul, Herat ou Mazar-e-Sharif ont vu disparaître les entreprises, les ONG, les agences internationales qui constituaient l’essentiel du marché du travail urbain. Dans les provinces à fort taux de retours de population, à peine 3 % des rapatriés ont un emploi formel. Les autres survivent du travail journalier quand ils en trouvent, dans une économie de l’attente et de la débrouille.
Le chômage des jeunes dépasse 40 % dans certaines régions. Même les diplômés se heurtent au vide, comme cet ingénieur d’Airport Road dont le geste résume une tragédie collective. Former des hommes et des femmes que nul régime ne laissera travailler : c’est aussi une forme de violence, silencieuse et systématique.
À cela s’ajoute le choc des retours. Près de 5 millions d’Afghans sont revenus entre 2023 et 2025, expulsés d’Iran et du Pakistan, souvent nés à l’étranger, sans réseau ni logement, arrivant dans un pays qu’ils ne connaissent pas. En 2025 seulement, 2,9 millions de personnes ont été renvoyées. Leur vulnérabilité est extrême : 92 % d’entre eux sont en situation d’insécurité de subsistance, contre 74 % au niveau national. Ils s’entassent dans des villes qui n’ont plus rien à leur offrir.
La campagne afghane : la terre qui ne nourrit plus
En zone rurale, c’est une autre version du même désastre. Environ 70 % des Afghans vivent à la campagne, et le secteur agricole représente au moins 25 % du PIB national. Selon la FAO, 80 % de tous les moyens de subsistance dépendent directement ou indirectement de l’agriculture. Cette dépendance écrasante rend la population rurale particulièrement vulnérable aux chocs climatiques, qui se sont considérablement intensifiés.
En 2025, la prévalence de la sécheresse a presque doublé, touchant 64 % du territoire. L’accès à une eau potable adéquate a chuté de 44 % au niveau national, contre 59 % l’année précédente. Les paysans vendent leur bétail, s’endettent, abandonnent leurs terres. Ceux qui restent cultivent dans des conditions de plus en plus précaires, sans intrants, sans crédit, sans marché fiable. L’interdiction talibane du pavot à opium, aussi légitime soit-elle sur le plan moral, a privé les ménages ruraux d’environ un milliard de dollars de revenus annuels, sans que rien ne vienne compenser cette perte.
Dans les régions les plus reculées, les familles en sont réduites aux stratégies les plus désespérées : mariage précoce des filles contre une dot, travail des enfants dès l’âge de cinq ou six ans, vente des quelques actifs restants. L’insécurité alimentaire aiguë touche 14,8 millions de personnes, dont 3,1 millions confrontées à des niveaux d’urgence de la faim, le stade juste avant la famine. Le PAM, en 2024, n’a pu couvrir que 41 % des besoins pendant la phase d’intensification hivernale.
Les femmes, premières victimes d’un apartheid économique
L’exclusion des femmes du travail et de l’éducation n’est pas un choix culturel. C’est une destruction économique délibérée. Le PNUD estime que le coût annuel de l’interdiction de l’emploi des femmes représente 1 milliard de dollars, soit 5 % du PIB. Le taux de participation des femmes à la population active, qui atteignait 19 % en 2020, est tombé à moins de 5 % en 2023. Près de 100 décrets émis depuis 2021 restent en vigueur, limitant l’emploi, l’éducation et la liberté de circulation des femmes. La fréquentation scolaire des filles est restée à 42 %, contre 73 % pour les garçons.
Ce que les talibans ont fait à l’Afghanistan en privant les femmes de toute vie économique, c’est amputer le pays de la moitié de ses forces vives pour des décennies. En zone rurale comme en ville, les femmes assument l’essentiel du travail domestique non rémunéré tout en étant exclues de tout revenu. Certaines entrent sur le marché informel par pure nécessité, dans des conditions sans protection ni garantie. Les projections sont vertigineuses : si rien ne change, l’économie afghane pourrait perdre 9,6 milliards de dollars d’ici 2066 du seul fait de l’interdiction d’accès des femmes à l’enseignement supérieur.
Un effondrement qui ne doit rien au hasard
Ce que vivent les Afghans n’est pas la conséquence exclusive de facteurs exogènes, sanctions ou aléas climatiques. C’est le produit de choix délibérés, de décisions politiques assumées, d’une vision du monde qui préfère la pureté idéologique à la survie de ses propres administrés. Un régime qui interdit à la moitié de sa population de travailler, qui ferme les lycées aux filles, qui expulse les travailleurs humanitaires, qui prive l’État de toute capacité technique, ne subit pas l’effondrement économique : il le produit.
Cet ingénieur sur Airport Road n’a pas agi par désespoir personnel. Il a agi au nom de millions de personnes que la gouvernance talibane a rendues inutiles dans leur propre pays. Ce geste, même si le monde ne l’entend pas, mérite d’être dit.