Dahmiri n’est pas une exception : les Hazaras face à une guerre d’extermination lente

Le 10 avril 2026, dans le village de Dahmiri, district d’Injil, province d’Hérat, des familles chiites s’étaient retrouvées pour une journée de printemps autour d’un sanctuaire, mélange de recueillement religieux et de simple besoin de respirer, quelques heures, en dehors de la chape de plomb talibane.
Des hommes armés ont ouvert le feu sur la foule, sans distinction, tuant et blessant des dizaines de personnes, parmi lesquelles des femmes, des enfants, des personnes âgées – autrement dit, la population la moins politisée qui soit, celle qui croit encore avoir le droit de sortir de chez elle sans mourir.

Un canal attribué à l’État islamique – Province du Khorassan (EI‑K) a revendiqué l’attaque, comme il revendique depuis des années une longue série de massacres contre les chiites et, en particulier, contre les Hazaras.
Pour les survivants, les dignitaires chiites d’Hérat, les organisations de défense des droits humains et le Rapporteur spécial de l’ONU Richard Bennett, Dahmiri n’est pas un « incident » : c’est un épisode supplémentaire dans un schéma déjà documenté de violences systématiques visant une minorité religieuse et ethnique, que les talibans se montrent incapables – ou refusent – de prévenir et de punir.

Une guerre ancienne contre les chiites, et d’abord les Hazaras

En Afghanistan, être chiite – et plus encore hazara – signifie depuis plus d’un siècle vivre dans la conscience d’être potentiellement tuable, non pas en dépit de l’ordre politique, mais à cause de lui.
À la fin du XIXᵉ siècle, le royaume d’Abdur Rahman Khan lance des campagnes de conquête et de « pacification » du Hazarajat qui combinent massacres, déportations, esclavage et confiscations massives de terres, ouvrant une séquence que certains historiens n’hésitent plus à qualifier, rétrospectivement, de première tentative de destruction délibérée de la communauté hazara en tant que groupe.

Le XXᵉ siècle n’a pas mis fin à cette logique : les Hazaras restent relégués dans les régions centrales pauvres, sous‑représentés dans l’armée, l’administration et la diplomatie, régulièrement victimes de discriminations et de violences ciblées.
Dans les années 1990, la guerre civile et l’ascension des talibans rouvrent les vannes des massacres de masse, avec des tueries documentées à Mazar‑e Charif, Bamiyan et dans d’autres villes, où plusieurs milliers de civils hazaras sont exécutés après la prise de contrôle par l’Émirat islamique.

À partir de 2015, un nouvel acteur s’ajoute : EI‑K, qui fait des chiites d’Afghanistan, et des Hazaras en particulier, une cible privilégiée de sa stratégie de terreur.
Mosquées, centres éducatifs, hôpitaux, bus, marchés : la cartographie des attentats dessine un corridor de mort qui va du quartier de Dasht‑e Barchi à Kaboul jusqu’aux villes de province, avec des centaines de civils tués avant même le retour des talibans au pouvoir.

Cette histoire longue n’est pas un décor de fond : elle est le socle sur lequel se construit l’Afghanistan d’aujourd’hui, celui où le massacre de Dahmiri, en 2026, apparaît comme un acte de continuité, pas comme une rupture.

Depuis 2021 : l’Afghanistan taliban, terrain d’impunité pour les tueurs de chiites

Depuis août 2021, les talibans se présentent comme un pouvoir qui a « ramené la sécurité » dans le pays et qui, par contraste avec l’époque de la République, aurait réduit au silence la menace terroriste.
Les chiffres, eux, racontent autre chose : pendant la première année de l’émirat, au moins 222 Hazaras et chiites sont tués dans des attentats, selon l’Afghanistan Analysts Network, notamment lors des attaques massives contre des mosquées chiites à Kunduz et Kandahar en octobre 2021, qui font plus d’une centaine de morts.

En septembre 2022, c’est un centre éducatif, Kaaj, situé dans le quartier majoritairement hazara de Dasht‑e Barchi à Kaboul, qui est frappé : plus de 50 étudiants, pour la plupart des jeunes filles, sont tués lors d’un examen d’entrée universitaire, dans l’indifférence quasi générale des autorités de facto.
Tout au long de 2023 et 2024, d’autres attaques ciblent des lieux de vie chiites – quartiers de Jebrail à Hérat, zones hazaras de Daikundi, transports dans le nord –, ajoutant des dizaines de morts à un bilan que les organisations internationales situent aujourd’hui autour de 700 victimes tuées ou blessées depuis le retour des talibans, pour les seules attaques revendiquées ou attribuées à EI‑K contre cette minorité.

Dans ce contexte, l’attaque de Dahmiri n’a rien d’isolé : elle s’inscrit dans un pattern d’attaques répétées que Richard Bennett décrit, devant les instances de l’ONU, comme « systématiques » et susceptibles de relever des crimes contre l’humanité.
Lorsqu’un Rapporteur spécial explique que la répétition des massacres, le ciblage d’un même groupe et l’absence d’enquêtes sérieuses « portent les marques de crimes internationaux », il faut l’entendre : c’est la façon diplomatique de dire que nous sommes déjà dans la zone grise où le vocabulaire de la persécution de masse et du génocide hazara cesse d’être une hyperbole militante pour devenir une hypothèse juridique raisonnable.

Le rôle spécifique du régime taliban : plus qu’une simple “incapacité” à protéger

Les talibans aiment se présenter comme un rempart contre EI‑K, adversaire djihadiste concurrent avec lequel ils se livrent effectivement une lutte pour le contrôle du territoire et de la légitimité idéologique.
Mais leur propre idéologie et leurs politiques concrètes contribuent à faire de l’Afghanistan taliban un environnement idéal pour les massacres anti‑chiites, même lorsqu’ils ne sont pas matériellement les auteurs de l’attaque.

Sur le plan doctrinal, le mouvement taliban issu des madrasas déobandies refuse de reconnaître le chiisme comme une tradition religieuse légitime en Afghanistan et affirme que le pays ne connaît que la norme sunnite hanafite.
Neda Mohammad Nadeem, ministre taliban de l’Enseignement supérieur, l’a exprimé froidement en exigeant des étudiants un engagement en quatorze points, dont l’obligation de se déclarer sunnites hanafites pour accéder à l’université, verrouillant l’espace de savoir et d’ascension sociale aux non‑conformes.

Sur le plan institutionnel, les chiites sont complètement exclus des organes de pouvoir depuis 2021, l’enseignement du rite ja’farite a été suspendu dans des universités de régions à majorité chiite comme Bamiyan, les commémorations d’Achoura sont restreintes, et une partie de la littérature théologique chiite est désormais traitée comme « déviante » : livres confisqués, interdiction de vente, de distribution, de prêt.
L’université privée Ibn Sina, établissement chiite respecté de Kaboul, a été suspendue, tandis que des écoles et manuels sont interdits simplement parce que leurs auteurs sont chiites.

Sur le plan matériel, le régime a procédé à des expulsions forcées de familles hazaras dans plusieurs provinces – Daikundi, Uruzgan, Helmand, Balkh, Kandahar –, afin de redistribuer les terres à des combattants talibans ou à des alliés, recréant des dynamiques de dépossession qui résonnent avec le XIXᵉ siècle.
Et lorsqu’Amnesty documente le massacre de neuf hommes hazaras dans le district de Malistan (province de Ghazni) en juillet 2021 – six abattus, trois morts sous la torture –, l’organisation parle d’emblée de crimes de guerre et rappelle que ces homicides ciblés sont un avertissement sur ce que l’émirat entend faire des minorités sur lesquelles il pose la main.

Enfin, sur le plan de la sécurité, les talibans n’ont entrepris aucune enquête crédible après les grandes attaques anti‑chiites de ces dernières années ; ils se contentent de minimiser l’ampleur de la menace ou d’annoncer l’arrestation de cellules terroristes sans fournir la moindre transparence sur la chaîne de commandement, les motivations ou les réseaux.
Cette combinaison – idéologie anti‑chiite, exclusion politique, dépossession matérielle, impunité sécuritaire – envoie un message clair aux acteurs les plus extrémistes : s’en prendre aux Hazaras et aux chiites ne coûte rien.

Quand le mot “génocide” cesse d’être un tabou

Le mot « génocide » est chargé, juridiquement encadré, et trop souvent brandi à tort pour perdre son sens.
Mais face à la répétition des massacres, au ciblage d’une minorité définie à la fois par la religion et l’ethnicité, au discours de déshumanisation et à l’absence volontaire de protection, la question cesse d’être rhétorique : sommes‑nous en train d’assister, par accumulation d’actes, à un génocide des Hazaras, ou à tout le moins à une tentative d’épuration religieuse et ethnique à bas bruit ?

Des chercheurs et activistes hazaras, ainsi que des organisations internationales, commencent déjà à employer ce terme pour décrire la situation en Afghanistan, rappelant que l’histoire de la communauté, de 1891 à aujourd’hui, ressemble à une succession de cycles d’élimination, de dispersion et de survie précaire.
Le Rapporteur spécial de l’ONU lui‑même indique que les attaques répétées contre les Hazaras « portent les marques de crimes internationaux, y compris de crimes contre l’humanité », ce qui, dans le langage feutré du système multilatéral, n’est jamais anodin.

Dans ce contexte, continuer à décrire l’Afghanistan taliban comme un simple théâtre de confrontation entre « terrorisme » et « contre‑terrorisme » revient à effacer la dimension raciale et religieuse des violences, à rendre invisibles ceux qui, comme les habitants de Dahmiri, meurent non pas parce qu’ils ont pris les armes, mais parce qu’ils appartiennent au mauvais groupe dans le mauvais pays.

Ce que cela implique pour nous, pour La Lettre d’Afghanistan

La Lettre d’Afghanistan a pris l’habitude de tisser ensemble les fronts militaires, les voix de l’opposition politique, les résistances des femmes, les recompositions régionales, et ce fil des minorités persécutées, parmi lesquelles les Hazaras, a souvent été présent en arrière‑plan, dans nos brèves, nos portraits, nos reportages.
Le massacre de Dahmiri, en 2026, nous oblige à le placer au centre : écrire l’histoire de l’Afghanistan contemporain sans donner à cette guerre contre les chiites la place qu’elle mérite, c’est accepter la version talibane d’un pays réduit à un duel sécuritaire avec EI‑K, où les Hazaras ne sont qu’un « dommage collatéral ».

Nous n’acceptons pas ce récit.
Dans les prochains numéros, nous continuerons à documenter, autant que possible, les attaques, les politiques d’exclusion, les déplacements forcés et les voix hazaras – religieux, activistes, étudiants, femmes de la diaspora – qui refusent de disparaître.
Non par goût du catalogue macabre, mais parce que nommer la persécution, la qualifier, la relier à son histoire longue, est la condition minimale pour qu’un jour, peut‑être, la justice internationale reconnaisse ce que Dahmiri, Dasht‑e Barchi, Ghazni, Daikundi et tant d’autres noms disent déjà : qu’en Afghanistan, aujourd’hui, on peut être tué parce qu’on est hazara, et que cela n’est pas un accident, mais un système.