
Depuis le retour des talibans au pouvoir en août 2021, les articles, enquêtes et rapports consacrés à la santé des femmes afghanes dessinent une trajectoire cohérente et glaçante. Au départ, beaucoup ont voulu voir dans la dégradation sanitaire du pays l’effet presque mécanique de la pauvreté, de l’effondrement économique, de l’isolement diplomatique et de la baisse de l’aide internationale. Tout cela est vrai. Mais cela ne suffit plus à expliquer ce qui se passe. Ce que montrent désormais, de manière convergente, les textes publiés depuis quatre ans, c’est qu’en Afghanistan la santé des femmes n’est pas seulement victime du chaos : elle est visée par un projet politique.
Dès les premiers mois du régime taliban, les restrictions imposées aux femmes sur le travail, les déplacements, l’éducation et l’accès à l’espace public ont commencé à produire leurs effets sanitaires. Human Rights Watch expliquait déjà en 2024 que les femmes et les filles étaient touchées de façon disproportionnée par la crise du système de santé, précisément parce que les politiques talibanes entravaient leur liberté de mouvement, leur emploi dans les organisations humanitaires et la formation des futures soignantes. Le rapport parlait d’un désastre prévisible. Le mot était juste. Ce qui se déroulait n’était pas un accident, mais une logique.
Très vite, une évidence s’est imposée à tous les observateurs sérieux : dans un pays où les normes imposées par les talibans rendent souvent indispensable la présence de soignantes pour traiter les patientes, interdire aux filles d’étudier revenait à miner tout l’édifice médical féminin. Quand les talibans ont fermé l’école secondaire aux adolescentes, puis l’université aux jeunes femmes, ils n’ont pas seulement frappé l’éducation. Ils ont commencé à assécher la source même du soin. Des articles et reportages ont alors montré, les uns après les autres, la montée de la pénurie de sages-femmes, d’infirmières, de gynécologues et de médecins femmes, notamment dans les zones rurales où l’accès était déjà dramatique.
Le verrou décisif a été posé en décembre 2024, lorsque les talibans ont interdit aux femmes de fréquenter les instituts de formation médicale. Human Rights Watch a alors souligné que l’une des dernières ouvertures encore accessibles aux Afghanes venait d’être refermée. Cette décision a une portée immense. Elle signifie qu’après avoir exclu les femmes de l’école et de l’université, le régime s’attaque désormais au renouvellement même du personnel de santé féminin. Richard Bennett l’a rappelé en février 2026 : cette interdiction met en péril tout le système de santé, car elle coupe la chaîne de formation des professionnelles appelées à soigner les Afghanes demain.
À partir de là, les articles ne décrivent plus seulement une dégradation. Ils décrivent une asphyxie. Les grands reportages de 2025 et 2026 racontent des maternités débordées, des centres de santé qui ferment, des équipes féminines décimées par l’exil ou l’interdiction, des patientes contraintes de parcourir des heures pour espérer trouver une consultation. Dans certaines régions, les obstacles ne sont même plus seulement matériels. Ils sont réglementaires, policiers, idéologiques. Reuters rapportait fin février 2026 que des femmes malades ou blessées pouvaient se voir refuser des soins d’urgence si elles n’étaient pas accompagnées d’un homme, si elles ne respectaient pas un code vestimentaire imposé ou si les règles de ségrégation n’étaient pas remplies. Le rapport Bennett cite même le cas d’une femme forcée d’accoucher seule à la porte d’un hôpital faute d’accompagnateur masculin. Dans n’importe quel autre pays, un tel fait provoquerait un scandale mondial durable. En Afghanistan, il risque de devenir banal.
À cette persécution réglementaire s’est ajoutée une autre lame de fond : l’effondrement du financement. L’OMS avertissait dès mars 2025 que 167 structures de santé avaient déjà fermé, privant 1,6 million de personnes de soins, et que plus de 220 autres risquaient de cesser leurs activités d’ici juin. L’organisation prévenait que 80 % des services qu’elle soutenait en Afghanistan étaient menacés. Ce type de données pourrait sembler abstrait. Il ne l’est pas. Derrière ces fermetures, il y a des femmes qui accouchent chez elles sans assistance, des grossesses surveillées trop tard, des hémorragies non traitées, des enfants perdus parce que le centre le plus proche a disparu. Quand le système recule, ce sont d’abord elles qui tombent hors du soin.
Le plus terrible est que les textes les plus récents montrent un glissement supplémentaire : on ne parle plus seulement d’accès limité aux soins, mais d’une véritable contrainte reproductive. L’enquête publiée par le Guardian et Zan Times en janvier 2026 a documenté l’interdiction informelle de la contraception, diffusée sans décret écrit mais avec une efficacité redoutable : pilules et injections qui disparaissent, personnels soignants intimidés, cliniques menacées, grossesses à répétition, fausses couches non traitées, femmes épuisées physiquement et psychiquement, condamnées à porter encore et encore des enfants qu’elles ne peuvent ni espacer ni prévenir. Ce texte marque un tournant. Il montre que l’attaque contre les femmes ne se limite plus à leur exclusion de la vie publique. Elle s’inscrit jusque dans leur corps, dans leur utérus, dans leur droit élémentaire à survivre à une grossesse.
Les informations venues d’Hérat au début d’avril 2026 vont dans le même sens. Selon des sources relayées par Hasht-e Subh et reprises par 8am.media, la police des mœurs talibane a fait irruption dans la maternité de la ville, fermé plusieurs services mère-enfant, interrogé des femmes médecins et menacé les soignants qui continueraient à fournir contraceptifs ou préservatifs. Là encore, le message politique est limpide : il ne suffit pas au régime de contrôler les femmes dans la rue, à l’école, au travail ou chez elles ; il lui faut aussi contrôler ce qui touche à la naissance, à la sexualité, à la maternité et à l’autonomie corporelle.
Ce basculement vers la contrainte reproductive est d’autant plus grave qu’il s’inscrit dans un pays où la santé maternelle était déjà extrêmement fragile. Les avertissements s’accumulent sur le risque d’une hausse durable de la mortalité maternelle et infantile. L’ancienne ministre afghane de la Santé, Suraya Dalil, l’a dit clairement aux côtés de Richard Bennett : si l’on continue à restreindre systématiquement la main-d’œuvre sanitaire féminine, il faut s’attendre à une aggravation des décès liés à l’accouchement. Les données humanitaires récentes vont dans le même sens. Dans son aperçu 2026, l’UNFPA indique qu’à la suite des coupes budgétaires, 23 centres de santé ont perdu tout ou partie de leur soutien, entraînant la perte de soins maternels essentiels pour 4 000 femmes et l’interruption de services de planification familiale pour 6 000 autres.
Il faut aussi entendre un autre signal, plus silencieux mais tout aussi grave : celui de la santé mentale. Le rapport Unhealthy Obsessions, publié par le Centre for Women, Peace and Security de la LSE, montre que les politiques talibanes entraînent une détérioration rapide de la santé physique et mentale des femmes afghanes. Là encore, les articles récents confirment ce que beaucoup d’Afghanes disent depuis longtemps : la violence du régime ne se mesure pas seulement en fermetures d’écoles ou en décrets moraux. Elle se lit aussi dans l’anxiété chronique, l’épuisement, l’isolement, la peur de tomber malade, la peur de ne pas pouvoir accoucher, la peur d’être enceinte une fois de plus sans issue possible.
Au fond, tous les articles importants publiés depuis le retour des talibans racontent désormais la même chose sous des formes différentes. Ils parlent d’un système où les femmes ne peuvent plus apprendre à soigner, où celles qui soignent sont surveillées, où celles qui veulent être soignées sont humiliées, retardées ou refoulées, et où celles qui voudraient simplement éviter une grossesse sont ramenées de force à la soumission biologique. Il ne faut plus parler seulement de crise sanitaire. Il faut parler d’une politique de démantèlement ciblé. En Afghanistan, la guerre contre les femmes se mène aussi dans les dispensaires, dans les salles d’accouchement, dans les écoles de sages-femmes et dans les pharmacies. Et c’est peut-être là que le projet taliban révèle le mieux sa nature : non seulement exclure les femmes du monde, mais les rendre dépendantes jusque dans leur survie la plus intime.