Lutte interne chez les talibans : tensions ouvertes entre les radicaux et le réseau Haqqani

rudabe.org /archives/31269

25/01/2026


Par Navid Hussain

Agence de presse RASC : L’Afghanistan sous le régime taliban ne s’est pas effondré, mais les signes d’érosion structurelle au sein du régime sont plus évidents que jamais. Ce qui était présenté en 2021 comme une « victoire unifiée » s’est mué en un réseau de fractures internes, de rivalités tribales et de luttes de pouvoir. Dès le départ, les talibans n’ont jamais constitué un mouvement idéologique pleinement cohérent ; il s’agissait d’une coalition hétérogène de combattants, de religieux, de factions tribales et de réseaux paramilitaires, unis avant tout par l’objectif d’expulser les forces étrangères. Une fois cet objectif atteint, les tensions refoulées ont ressurgi au niveau de la gouvernance.

Au cœur de cette crise se trouve le fossé grandissant entre la faction cléricale Qandahari, noyau idéologique des talibans, et le réseau Haqqani, bras armé et sécuritaire du groupe. Les Haqqani, qui ont payé le plus lourd tribut humain durant des décennies de conflit, se sentent désormais marginalisés au sein de la structure de gouvernance. Cette tension souligne l’absence de modèle de gouvernance viable pour les talibans, qui gouvernent plutôt grâce à un équilibre fragile entre coercition, légitimité religieuse et monopole tribal.

Un enregistrement audio divulgué, attribué au chef taliban Hibatullah Akhundzada, dans lequel il met en garde contre l’effondrement potentiel de l’« Émirat islamique », constitue une reconnaissance indirecte de la crise de légitimité interne qui frappe le régime. Réalisé à Kandahar, cœur idéologique des talibans, cet enregistrement illustre les difficultés rencontrées même par le guide suprême pour gérer les divisions croissantes. La conséquence immédiate est un affaiblissement de l’autorité de Kaboul et une résurgence des forces d’opposition dans le nord de l’Afghanistan.

La lutte pour le pouvoir débuta presque immédiatement après la chute de Kaboul. Les factions kandaharies cherchèrent à écarter le réseau Haqqani des postes clés. Sirajuddin Haqqani, qui ambitionnait le poste de Premier ministre, se heurta à une vive opposition de la part des dirigeants kandaharies. Le conflit dégénéra même en affrontements physiques entre leurs partisans. Finalement, avec le soutien tacite d’Akhundzada, les Kandaharies conservèrent le contrôle des conseils et placèrent leurs adjoints à la tête des ministères supervisés par des affiliés du réseau Haqqani, marginalisant de fait ce dernier du pouvoir exécutif.

Ce schéma démontre que les talibans gouvernent non pas par le biais d’institutions, mais grâce à une ingénierie du pouvoir tribale, un système intrinsèquement instable, autoritaire et opaque. Les dirigeants de Qandahar ont encore affaibli le réseau Haqqani par le biais de commissions présentées comme des organismes de « réconciliation » et même en ciblant les écoles gérées par des familles Haqqani. Le départ temporaire de Sirajuddin pour Dubaï en 2025 a mis en lumière la crise interne, et les négociations qui ont suivi avec la direction talibane se sont soldées par une humiliation publique, Akhundzada le qualifiant d’« agent du Pakistan et des États-Unis ».

Les divisions au sein des talibans ne sont pas seulement politiques, elles sont profondément idéologiques. Le réseau Haqqani adopte une position plus pragmatique, cherchant à réduire la pression internationale, tandis que les radicaux du réseau Qandahari imposent des politiques extrêmes telles que l’interdiction de l’éducation des filles, la censure des médias et le contrôle de l’accès à Internet. Cette divergence illustre une crise de définition de l’« islam politique » au sein du mouvement, ne proposant aucun projet de gouvernance viable pour la société afghane.

L’interdiction d’accès à l’éducation pour plus de 2,2 millions de filles a non seulement isolé l’Afghanistan sur la scène internationale, mais a également exacerbé les divisions internes. Des personnalités comme Abbas Stanikzai, qui s’opposaient à ces politiques, ont été destituées, illustrant ainsi l’intolérance même à l’égard de la dissidence au sein d’un même parti. Un régime qui perçoit l’éducation des femmes comme une menace pour la sécurité se place de fait contre la société et compromet l’avenir du pays.

Les considérations ethniques demeurent centrales dans la gouvernance des talibans. La domination pachtoune persiste, tandis que les Tadjiks, les Ouzbeks et les Hazaras sont exclus des postes clés. Les ressources, les mines et les routes commerciales sont concentrées au sein des cercles qandahari et de certaines familles. Des rapports font état d’une corruption familiale, d’un monopole du capital et d’une répartition du pouvoir entre les mains de quatre grandes familles talibanes. Cette dynamique transforme les talibans, d’une organisation paramilitaire, en une oligarchie tribale.

Les analystes estiment que la combinaison de divisions idéologiques, de concurrence pour les ressources, de corruption structurelle et d’exclusion ethnique érode progressivement les fondements du régime taliban. Malgré une apparence d’unité, ce dernier est confronté à une crise interne plutôt qu’à une menace extérieure.

En concentrant le pouvoir, Akhundzada a transformé le gouvernement en un système fortement personnalisé. Le Premier ministre lui-même se considérerait comme un simple exécutant. Les décisions sont prises depuis Kandahar, marginalisant ainsi Kaboul.

Face à ces divisions croissantes, des groupes d’opposition tels que le Front de résistance nationale et le Front de liberté afghan ont intensifié leurs attaques. Rien qu’en décembre 2025, plus de 16 attaques ont eu lieu dans plusieurs provinces, soulignant l’incapacité des talibans à maintenir un contrôle durable sur la situation.

Aujourd’hui, les talibans sont victimes de leurs propres contradictions : un régime fondé sur la coercition est gouverné par la coercition et s’érodera par la coercition. L’affrontement entre les Qandaharis radicaux et les Haqqanis pragmatiques, l’exclusion systématique des groupes non pachtounes, la centralisation extrême et les crises de légitimité sociale indiquent tous que l’« Émirat islamique » est dépourvu de toute capacité de gouvernance durable.

Si les talibans ont gagné la guerre, ils ont perdu la paix. La véritable menace qui pèse sur leur survie ne vient pas de l’extérieur, mais de l’intérieur même de leur structure en déclin.

Partager cet article

À lire aussi