Comment l’unité occidentale face aux talibans afghans se fracture discrètement

Vers la fin de 2025, les talibans ont enregistré une victoire diplomatique discrète. La fermeture de l’ambassade de l’ancien gouvernement républicain afghan à Tokyo marque un changement important dans la manière dont les démocraties de l’alliance occidentale s’adaptent à la réalité politique à Kaboul. Le 26 décembre, l’ambassade d’Afghanistan au Japon a annoncé qu’elle suspendrait toutes ses fonctions d’ici le 31 janvier 2026, une décision prise en étroite consultation avec le ministère japonais des Affaires étrangères. Cette mesure pourrait indiquer une volonté croissante de se désengager d’une République afghane disparue sans reconnaître formellement le régime taliban.
Le Japon est la première démocratie du système d’alliance occidental dirigé par les États-Unis à démanteler formellement, avec consultation, la présence diplomatique de l’État afghan d’avant 2021. Tokyo a accepté la fermeture sans accorder de reconnaissance aux talibans, mais sans préserver la fiction selon laquelle le gouvernement qu’elle soutenait continue d’exister dans un sens politique significatif. Ce qui est fermé n’est pas seulement une ambassade, mais un engagement symbolique envers un ordre politique qui survit désormais largement sur le papier.
Pendant près de quatre ans, ce symbolisme a compté. Le maintien d’ambassades républicaines a permis aux démocraties de condamner les talibans tout en évitant les implications stratégiques de leur retour au pouvoir. Elle a permis une opposition morale sans engagement, et la solidarité avec une république déchue sans reconnaître la permanence de son effondrement.
La décision du Japon rompt avec cette approche. Il reconnaît implicitement que le symbolisme ne peut plus remplacer la politique. La fermeture de l’ambassade supprime le dernier obstacle institutionnel à la normalisation. Bien que cela ne constitue pas une reconnaissance des talibans, cela facilite la reconnaissance sur le plan procédural. Accréditer une mission nommée par les talibans devient une question technique plutôt qu’une rupture politique dramatique. C’est généralement ainsi que la reconnaissance se déroule : discrètement, progressivement et sans cérémonie.
Le même changement discret est évident au-delà de la diplomatie formelle. Dans mes entretiens et conversations avec des militants de la diaspora afghane aux États-Unis et en Europe, il est clair qu’il existe un espace de plus en plus rétréci pour l’activité politique ouvertement anti-taliban. Les manifestations qui, autrefois avaient lieu de façon routinière, sont retardées, restreintes ou redéfinies comme des préoccupations de sécurité. Les événements critiques envers les autorités de Kaboul rencontrent de plus en plus de résistance administrative. Aucune politique formelle n’a changé, mais le comportement officiel oui.
Les grandes démocraties et les États alignés avec l’Occident se comportent de plus en plus comme si les talibans étaient une réalité durable.
Cela n’est pas motivé par une sympathie idéologique envers les talibans. Cela reflète plutôt l’abandon de la croyance que le régime taliban est temporaire ou réversible. Les grandes démocraties et les États alignés avec l’Occident se comportent de plus en plus comme si les talibans étaient une réalité durable. Une fois cette hypothèse installée en interne, d’autres calculs suivent. Soutenir des mouvements d’exil ou une opposition symbolique n’est plus une obligation morale mais un fardeau diplomatique, qui complique l’engagement avec Kaboul sans offrir de perspective réaliste de changement politique.
Le refus d’un visa américain à Ahmad Massoud, chef du Front de résistance nationale d’Afghanistan (NRF), et son exclusion d’un événement anti-taliban illustrent comment même la résistance symbolique est désormais considérée comme une complication inutile. Il y a également eu une foi mal placée dans la modération par le dialogue. L’engagement avec les interlocuteurs religieux a peu donné. Les talibans ont eu des discussions soutenues avec des religieux à l’étranger, abordant même des questions sensibles telles que les droits des femmes. Pourtant, malgré des engagements très médiatisés, notamment la visite du ministre afghan des Affaires étrangères Amir Muttaqi dans un séminaire de Deoband en octobre 2025, la politique talibane en matière d’éducation, de mobilité et de participation publique des femmes reste inchangée. La portée diplomatique s’est élargie, mais la répression ne s’est pas atténuée.
Cette initiative du Japon s’inscrit dans un schéma plus large de désengagement institutionnel suivi d’un recalibrage politique. En rompant les liens avec un gouvernement en exil, Tokyo s’éloigne des arrangements qui restreignent la flexibilité diplomatique sans obtenir de levier ni de réforme. En Inde, la fermeture de l’ambassade de la république afghane en novembre 2023 a créé les conditions procédurales dans lesquelles les talibans ont ensuite nommé le Mufti Noor Ahmad Noor comme chargé d’affaires à New Delhi, en janvier 2026. Le retrait institutionnel vint d’abord ; Un ajustement politique suivit.
Mais la décision du Japon contraste fortement avec celle des autres démocraties. Par exemple, l’Australie a imposé des restrictions de voyage à la direction talibane, en se basant sur des échecs en matière de droits humains et de gouvernance. L’Allemagne a prudemment poursuivi un engagement technique limité avec les talibans pour des objectifs précis facilités par Doha. Le Japon est allé plus loin, démantelant l’infrastructure diplomatique restante de la République afghane. Le résultat n’est pas un pluralisme stratégique mais une fragmentation.
Les gouvernements occidentaux ne montrent aucune approche cohérente sur l’Afghanistan, chacun improvisant des réponses à la fatigue diplomatique, à la pression intérieure et à la diminution du levier. En revanche, les puissances régionales ont été décisives. La Russie a officiellement reconnu les talibans. La Chine a poursuivi un engagement étendu et soutenu, notamment l’échange d’ambassadeurs et l’expansion du commerce. L’Inde, l’Iran, le Pakistan et les États d’Asie centrale ont tous adopté des approches pragmatiques privilégiant la sécurité et la stabilité. Le résultat est clair. L’Afghanistan sous le régime taliban n’est pas isolé régionalement ; elle est stratégiquement intégrée.
Dans ce contexte, la stratégie occidentale paraît creuse. Les sanctions et la conditionnalité n’ont pas réussi à modifier le comportement des talibans, en particulier en ce qui concerne les droits des femmes. Ce qu’ils ont accompli, c’est une érosion progressive de l’influence occidentale et un réalignement plus rapide de Kaboul vers des partenaires non occidentaux. La décision du Japon reconnaît discrètement cette impasse.
La reconnaissance est rarement un acte unique. Elle émerge par des ajustements institutionnels cumulatifs qui alignent la pratique diplomatique avec la réalité politique. La fermeture de l’ambassade républicaine à Tokyo est l’un de ces ajustements. Cela ne légitime pas directement les talibans, mais il supprime une barrière procédurale clé, exactement comme l’Inde l’a déjà fait.
Les gouvernements occidentaux peuvent continuer à insister pour que le pouvoir taliban reste illégitime. Mais le symbolisme sans stratégie n’offre aucun levier. La normalisation est déjà en cours ; Faire semblant du contraire garantit que cela se déroule sans coordination, responsabilité ni directive.




