
par Michel Dray
Historien, Essayiste
Ancien chargé de mission pour les questions universitaires au Comité de Coopération Marseille-Méditerranée
Co auteur de « Critique de la déraison Antisémite » (éd. Intervalle) et co-auteur de « Il est une fois Boualem Sansal (éd. Franz Fanon)
Demandez à un étudiant à quoi correspond la date du 11 septembre 2001, il vous répondra sans difficultés le jour des attentats des Tours Jumelles de New-York. Demandez-lui en revanche à quoi correspond le 11 mars 2001, il ne saura pas forcément dire que cette date correspond au dynamitage par les talibans afghans des statues géantes de Bouddha (inscrites au patrimoine mondial de l’UNESCO. Saurait-il situer l’Afghanistan sur une carte ? La réduction du programme d’histoire-géo se réduisant chaque année comme une peau de chagrin, ce serait difficile de lui en vouloir. Quant aux talibans, comme l’immense majorité des Français, il n’aura d’eux « qu’une vague idée ». Et pour cause ! les médias en parlent si peu. Pourtant, il y a un lien point commun entre la destruction des Bouddhas et le massacre du 11-Septembre : détruire tout ce qui n’appartient pas à l’islamisme fondamentaliste. Aussi, pour comprendre la question afghane, faut-il rappeler la situation géographique et géopolitique de l’Afghanistan, puis s’intéresser à ces talibans responsables d’un des pays les plus totalitaires du globe, où la condition des femmes est si horrifique qu’elle dépasse l’entendement de la raison.
L’Afghanistan, un pays au cœur des tourmentes géostratégiques.
Frontalière à l’ouest avec l’Iran, Kaboul entretient avec Téhéran des relations conflictuelles tout au moins en surface. Au sud, sa frontière avec le Pakistan est très inflammable ; aussi l’Inde en conflit avec Islamabad est-elle un allié objectifde Kaboul. Au nord, la proximité avec les républiques musulmanes issues de l’ex-URSS et proche de Poutine, que sont le Turkmenistan, l’Ouzbékistan et le Tajikistan, permet à Kaboul de jouer le chaud et le froid de sorte que la Russie, prudente, ménage les maîtres du pays. Enfin, à l’est, un bout de frontière avec la province chinoise du Ouigours, majoritairement musulmane et administrée d’une main de fer par Pékin, reste très instable. Quant au départ de la coalition OTAN-USA en 2021, elle a été le résultat des accords de Doha au Qatar, dont nous parlerons plus loin. On l’aura compris, l’Afghanistan concentre sur 652 000 km2 tous les vents contraires d’une géopolitique qui la place au cœur des enjeux mondiaux.
L’Afghanistan, un pays au cœur des tourmentes islamistes
L’erreur des occidentaux est de considérer la mouvance islamiste comme un bloc monolithique, alors qu’elle est composée de courants contraires, parfois en conflit, parfois non. L’islamisme fondamentaliste des talibans est d’inspiration sunnite là où le fondamentalisme iranien est d’expression chiite. Les accrochages fréquents à la frontière irano-afghane, sans être récurrents, demeurent plus ou moins épisodiques. Les deux courants islamistes, reposant l’un et l’autre sur le rejet de l’Occident en font des alliées plus ou moins objectifs qui, du jour au lendemain peuvent s’unir contre l’Occident. Il s’ensuit une instabilité géopolitique que Washington, Moscou voire Pékin, entretiennent dans l’espoir de contrôler la région selon le vieux principe du diviser pour régner.
Time is money…
La signature des accords de Doah le 29 février 2020, finalisé par le retrait américain et le retour des talibans le 15 aout 2021, prévoyaient le retour des talibans, à charge pour eux d’œuvrer pour une société plus tolérante, plus ouverte, plus respectueuse envers les femmes. Mais, comme on dit d’un vin qu’il garde toujours le goût du vin quel que soit son millésime, les talibans restent des talibans quelles que soient les années. Il n’empêche. Il y a quelque chose de pourri au royaume des accords internationaux. En 2025 malgré les promesses et les engagements la société afghane est toujours l’une des plus mortifères du globe. Il faudrait être naïf pour penser que les Accords de Doha furent motivés par un esprit philanthropique mais, au contraire, reposent sur une réalpolitik sonnante et trébuchante en raison des quelque 1000 milliards de dollars qui dormiraient dans le sous-sol de l’Afghanistan.
Des dollars à la place des armes ? C’est une question posée. On l’aura compris, ces accords résultent d’un deal financier, en aucun cas d’une volonté de libération de tout un peuple. L’Occident fermerait-il les yeux sur les agissements des talibans en matière d’atteinte aux droits de l’homme comme à ceux de la femme ? La réponse se trouve assurément dans la question.
L’Afghanistan, un pays à la confluence des intérêts des grandes puissances.
Le conflit russo-ukrainien a considérablement modifié la donne. Autour de Poutine, les alliances qui se sont créées répondent à une géopolitique où, ancienne histoire impériale et velléités d’influences géopolitiques se confondent dans un fragile équilibre. Face aux alliances de Moscou avec Téhéran, New-Delhi, Pyongyang et Pékin, les talibans ont compris qu’ils pouvaient encore jouer un rôle toxique dans la région, ni Moscou ni Pékin n’ayant intérêt à « bousculer » le régime taliban, régime qui à tout moment peut déstabiliser la région par le jeu des « alliances » islamistes.
Washington entend prioritairement contrôler l’ensemble de la région persique en jouant sur des forces contraires. Les États-Unis ont largement les moyens de faire tomber le régime des ayatollahs, mais cette issue modifierait radicalement la géopolitique de la région pas forcément à l’avantage à long terme de Washington. En effet la chute des ayatollahs impliquerait l’idée d’une alliance possible entre l’Arabie Saoudite et un « nouvel Iran » pouvant déboucher sur une nouvelle configuration régionale où Israël ne serait plus forcément exclu. Une telle redistribution des cartes pourrait faire de l’ombre aux États-Unis face à l’émergence d’un embryon d’union économique moyen-oriental. Washington, toujours selon le principe du diviser pour régner ne peut se prendre le luxe d’une perte d’influence, alors que Moscou organise parfaitement sa zone d’influence en Asie centrale avec des accords préférentiels avec la Chine.
Impossible de défendre la cause des femmes afghanes sans lutter contre les talibans.
L’Occident, et c’est sa principale erreur, pense tout connaître, tout savoir et tout régir quand il porte son regard sur l’Orient. Ainsi de l’islamisme. S’il nous renvoie à l’idée générale d’un totalitarisme fondé sur l’obscurantisme le plus horrifique, Kaboul et Téhéran, ces deux centres névralgiques islamistes sont pourtant à dissocier l’un l’autre. Tout d’abord, Kaboul n’a pas la même importance stratégique que Téhéran ni les mêmes ressources énergétiques. Ensuite le talibanisme exerce sa terreur d’une certaine manière en vase clos, c’est-à-dire qu’elle n’est subie que par la population afghane, tandis que l’Iran revendique clairement une mondialisation de sa politique islamiste, notamment en Europe. Enfin, les ayatollahs, du fait même de leur assise géopolitique et financière, entretiennent des mouvements de par le monde qui agissent en lieu et place de Téhéran elle-même. Ces différences sont essentielles : Téhéran fait peur au monde occidental là où les taliban ne font peur qu’aux Afghans. C’est là une très grave erreur d’appréciation des occidentaux. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles il est très difficile de mobiliser l’opinion publique sur le sort des femmes afghanes. De là cette évidence : combattre implacablement le régime des talibans pour en finir avec cette situation.
Force nous est de constater que mourir pour Kaboul n’est plus vraiment à l’ordre du jour de l’Occident.
Vers une internationale terroriste dont le seul but est un occidenticide programmé.
Si, en surface seulement, l’Afghanistan et l’Iran diffèrent pour des raisons théologiques, en profondeur ce n’est pas la même chose. Idéologiquement, ces deux centres nerveux du terrorisme international objectivent la même ambition : en finir par tous les moyens avec les valeurs occidentales. D’où une mondialisation de l’islamisme. Islamisation du Sahel et les conséquences métastatiques en direction des pays comme l’Algérie, la Tunisie, le Niger, le Nigéria ou encore le Soudan. Entrisme des Frères Musulman en Europe, désormais ventre mou de l’Occident. Déstabilisation en Éthiopie et problème dans le détroit d’Ormuz. Nous sommes face à une stratégie transnationale où Kaboul comme Téhéran se partagent les directives. À Kaboul où le terrain fort accidenté, les camps d’entraînement, à Téhéran la manne financière. Enfin, aux deux, les trafics de drogue.
Quand obscurantisme rime avec modernisme
Les talibans interdisent le tabac, mais cultivent le pavot à grande échelle, source d’énormes profits, de même, ont-ils érigé plusieurs laboratoires de transformation de drogues de synthèse. Ces activités rapportent d’énormes bénéfices grâce auxquels les islamistes financent leur stratégie. Il serait difficile de penser ne fût-ce qu’une seule seconde que l’Afghanistan engrange de tels bénéfices uniquement pour asservir sa population. On sait parfaitement que cet argent sert à acheter à prix d’or des informaticiens particulièrement performants, lesquels travaillent sur une échelle mondiale. Le talibanisme répond à une stratégie dont le mur porteur tient en une expression : le mélange des genres. Idéologie totalitaire et obscurantiste, certes, mais qu’on ne s’y fie pas : les islamistes maîtrisent parfaitement les nouvelles technologies, au point que certains jugent leurs progrès dans ce domaine bien plus grands qu’on ne l’imagine.
QUID de la condition des femmes afghanes.
C’est enfoncer une porte ouverte que de dire que la femme afghane n’a aucun droit sinon celui de se soumettre à son seigneur et maître. Alors qu’en Iran des femmes risquent leur vie parce qu’elles refusent de porter le voile, en Europe, au nom de la liberté de penser, d’autres femmes manifestent pour s’en vêtir. Sur quelle planète évoluent-elles ? Savent-elles qu’à Kaboul les femmes vivent une existence que même MeToo n’oserait pas imaginer sinon en cauchemar ? Et pourtant, alors qu’elles sont très loquaces quand des célébrités font un écart, (condamnable certes) on n’entend aucune voix pour mobiliser l’opinion en faveur de ces femmes oubliées, encagées, ensablée dans l’histoire. L’Afghanistan n’est plus un produit médiatisable. Il n’empêche. C’est en rappelant ouvertement le danger et la toxicité du talibanisme qu’on pourra braquer les projecteurs sur ces femmes enterrées vivantes.
Conclusions
On se souvient de ces médecins de Molière qui, faute de savoir guérir la maladie, se masquaient derrière un latin d’apothicaire. En ce qui concerne l’islamisme et les dangers qu’il porte en lui, nous agissons comme autant de Diafoirus. On ergote, on colloque, on recherche et on rapporte. Il n’empêche. L’islamisme tue. Quant aux nouveaux maîtres-penseurs du GAFAM ils laissent passer sur la toile tous les appels jihadistes possibles et imaginables.
Paraphrasant Talleyrand, les talibans de 2025 n’ont rien appris ni rien oublié. Aussi est-ce en détournant les yeux qu’on laisse le mal gangrener le monde.




