
La Fin du Sanctuaire : L’Insécurité Croissante des Militaires Afghans Exilés en Iran
Introduction : Des Assassinats qui Révèlent une Dynamique Sécuritaire Dégradée
Les assassinats récents à Téhéran du général Ikramuddin Sarih, ancien chef de la police de la province de Takhar, et du commandant Mohammad Amin Almas, ne sont pas de simples faits divers. Ces meurtres ciblés, survenus au cœur de la capitale iranienne, exposent une dynamique sécuritaire alarmante pour les anciens membres des forces de sécurité afghanes en exil. La présente analyse soutient que ces assassinats ciblés ne sont pas des défaillances du renseignement, mais l’aboutissement prévisible du réalignement stratégique de Téhéran envers les talibans. Cette politique a effectivement levé les protections souveraines dont bénéficiaient les dissidents afghans sur le sol iranien, créant un environnement permissif pour une campagne d’élimination systématique menée par Kaboul. Cet exposé analysera les faits, la stratégie transnationale des talibans, le rôle de l’Iran en tant qu’État hôte et les implications pour la stabilité régionale.
1. Un Schéma de Violence Ciblée : Les Meurtres d’Anciens Officiers Afghans en Iran
L’analyse du schéma des attaques est d’une importance stratégique capitale. Ces assassinats en série sur le sol iranien signalent une nouvelle phase audacieuse dans l’externalisation de la répression par les talibans contre les anciens membres des Forces nationales de sécurité afghanes (ANSF). Loin d’être des actes de violence aléatoires, ils révèlent un mode opératoire de plus en plus sophistiqué visant à neutraliser les menaces en exil.
Les événements récents illustrent clairement ce schéma de violence :
- Général Ikramuddin Sarih : Ancien chef de la police de la province de Takhar, il a été abattu près de son domicile à Téhéran le 23 décembre 2025. Après la chute de Kaboul, il était devenu un représentant informel et un défenseur des droits des centaines d’anciens militaires afghans réfugiés, agissant comme intermédiaire clé entre eux et les autorités iraniennes.
- Commandant Mohammad Amin Almas : Ancien officier de l’armée afghane, il a été assassiné aux côtés du général Sarih lors de la même attaque à Téhéran.
- Ma’ruf Ghulami : Figure politique et militaire proche du leader moudjahidine Ismail Khan, il a été abattu à Mashhad en septembre 2025, constituant un précédent significatif.
La sélection de ces cibles est révélatrice. Il ne s’agit pas de victimes anonymes, mais de figures influentes, considérées comme une menace potentielle pour le pouvoir des talibans. L’assassinat du général Sarih, en particulier, constitue une décapitation stratégique de la direction de la diaspora militaire en Iran. En éliminant leur principal organisateur et intermédiaire, les assaillants ont cherché à briser la cohésion de cette communauté et à sectionner leur principal canal de communication avec les autorités iraniennes, augmentant ainsi leur vulnérabilité collective. Cette série d’assassinats dans les plus grandes villes iraniennes a transformé leur refuge présumé en un nouveau front.
2. L’Accusation : La Stratégie Transfrontalière d’Élimination des Talibans
Loin d’être un acteur purement national, le régime taliban a publiquement menacé de poursuivre ses ennemis au-delà des frontières afghanes. Les récents assassinats sont perçus comme la mise en œuvre de cette stratégie de neutralisation des menaces en exil. Cette stratégie régionale est corroborée par des informations faisant état d’un complot d’assassinat visant des dirigeants du Front de Résistance Nationale au Tadjikistan, qui aurait été déjoué par les forces de sécurité tadjikes, démontrant que les événements en Iran ne sont pas un cas isolé.
Les accusations formulées par les opposants aux talibans sont directes et sans équivoque :
- Une Politique Systématique : Le Front pour la Liberté de l’Afghanistan décrit ces meurtres comme faisant partie intégrante de la « politique systématique des talibans consistant à éliminer physiquement les anciens membres des ANSF ». Le communiqué du Front souligne que dans cette traque, les talibans n’ont reconnu aucune « limites géographiques, religieuses, morales ou juridiques ».
- Crime Organisé et Impunité : Naseer Ahmad Faiq, chef de la mission afghane auprès des Nations Unies, a qualifié ces actes de « crime organisé » et de « signal d’alarme sérieux ». Il a dénoncé le fait que les responsables semblent agir en toute impunité, ajoutant que « le silence face à ce crime est une complicité ».
- Menaces Explicites : Des hauts responsables talibans ont corroboré ces craintes. Mohammad Nabi Omari, vice-ministre de l’Intérieur, a affirmé que le groupe pourrait tuer ses opposants à l’étranger pour une somme aussi modique que 500 roupies pakistanaises. De même, Saeed Khosti, ancien porte-parole du ministre de l’Intérieur Sirajuddin Haqqani, a averti que le groupe disposait de centaines de volontaires prêts à mener des assassinats à l’étranger.
Ces actions démontrent que les talibans considèrent les anciens militaires, même en exil, comme une menace persistante pour leur « pouvoir illégitime ». L’élimination de ces figures vise à la fois à neutraliser des leaders potentiels et à terroriser la diaspora pour étouffer toute résistance. Si les talibans sont les auteurs présumés, l’environnement dans lequel ils opèrent en Iran est un facteur crucial qui nécessite une analyse approfondie.
3. Le Rôle de l’Hôte : La Politique de Tolérance Calculée de la République Islamique
La réaction, ou plutôt l’absence de réaction, de l’État hôte est un élément central de cette crise. Le silence de Téhéran face à des assassinats de haut niveau sur son territoire n’est pas un signe de faiblesse, mais une politique de tolérance calculée, découlant de ses liens étroits avec les talibans. Plusieurs éléments suggèrent une complicité passive des autorités iraniennes, qui contribue directement à l’érosion de la souveraineté de l’Iran et à l’instrumentalisation de sa politique d’asile à des fins géostratégiques.
- Absence de Réponse Officielle et d’Enquêtes Transparentes : Les responsables iraniens sont restés silencieux. Dans le cas du meurtre de Ma’ruf Ghulami, bien que la police iranienne ait annoncé l’arrestation de trois suspects, deux ont ensuite été libérés. Une source proche de l’enquête a indiqué à Afghanistan International que l’individu restant était un agent des talibans, mais les autorités judiciaires n’ont jamais communiqué sur son identité ou le statut de l’affaire.
- Relations Stratégiques Privilégiées : Les analystes estiment que Téhéran cherche à s’assurer la bonne volonté des talibans, qui servent actuellement les intérêts stratégiques de l’Iran. Dans ce calcul géopolitique, les opposants afghans sont sacrifiés pour préserver cette relation.
- Soutien Diplomatique et Opérationnel : Un tournant majeur a été la décision de l’Iran de remettre l’ambassade d’Afghanistan à Téhéran et son consulat à Mashhad aux représentants des talibans. Cette décision a offert au groupe une couverture diplomatique et une plus grande liberté pour mener des opérations transfrontalières.
- Déportations à Risque : Simultanément, l’Iran a intensifié les expulsions de réfugiés. Le Front pour la Liberté de l’Afghanistan a exhorté Téhéran à cesser les expulsions d’anciens membres des ANSF, car des rapports documentés indiquent qu’à leur retour, ils sont soumis à l’arrestation, la torture et l’exécution.
L’élément le plus accablant suggérant une défaillance grave de l’État iranien est le fait que le général Sarih avait été précédemment détenu et interrogé par la police iranienne. Cette révélation, rapportée par Afghanistan International, transforme la perception d’une simple négligence en une potentielle complicité active ou, au minimum, une faillite inacceptable de l’obligation de protection de l’État hôte envers un réfugié dont la vulnérabilité était connue de ses services.
Cette faillite sécuritaire est dénoncée y compris par d’anciens officiels iraniens. Hossein Jafarian, ancien attaché culturel iranien en Afghanistan, a exprimé sa consternation :
« Les partisans des talibans devraient baisser la tête de honte. Il n’y a pas que Netanyahu qui assassine Haniya à Téhéran. Maintenant, le mollah Haibatullah fait de même, d’abord à Mashhad et maintenant à Téhéran. Honte à vous. »
En définitive, loin d’être un simple geste diplomatique, la remise des missions diplomatiques afghanes aux talibans leur a fourni la couverture opérationnelle et le statut officiel nécessaires pour exécuter cette campagne de neutralisation. L’incapacité ou le refus de l’Iran de protéger les réfugiés afghans remet fondamentalement en question son statut de refuge et expose sa priorisation des relations avec les talibans au détriment de ses obligations humanitaires.
4. L’Appel à la Communauté Internationale et les Implications Régionales
Face à l’inaction de l’Iran, les groupes de résistance afghans se tournent vers les instances internationales pour obtenir une protection, transformant une crise bilatérale en une préoccupation mondiale urgente. Leurs appels à l’action visent à la fois le pays hôte et les organisations mondiales.
| Entité Sollicitée | Demandes et Actions Requises |
| République Islamique d’Iran | Mener des enquêtes sérieuses, transparentes et indépendantes. Identifier et traduire en justice les responsables. Prendre des mesures efficaces pour protéger la vie des réfugiés afghans. Cesser immédiatement les expulsions d’anciens membres des ANSF. |
| Organisation des Nations Unies (ONU) | Faciliter le transfert immédiat et sûr des anciens membres des ANSF depuis l’Iran vers des pays tiers sûrs. Garantir la protection et le soutien aux réfugiés afghans vulnérables, conformément à la Convention de 1951 et au Protocole de 1967. |
Au-delà de la sécurité des individus, le Front pour la Liberté de l’Afghanistan a averti que « négliger la sécurité des anciens membres des ANSF n’est pas seulement une tragédie humanitaire, mais un facteur qui contribuera à l’expansion du terrorisme transfrontalier et à l’instabilité régionale. » Cette affirmation souligne un risque majeur : l’impunité des talibans dans leurs opérations à l’étranger pourrait les encourager à exporter davantage leur violence, déstabilisant les pays voisins.
L’échec à protéger ces individus menacés ne se limite pas à une faillite humanitaire ; il signale l’émergence d’un nouvel arc d’instabilité où les frontières nationales ne constituent plus un obstacle à la violence politique du régime taliban.
Conclusion : Un Facteur d’Instabilité Régionale
Les assassinats ciblés à Téhéran et Mashhad confirment l’existence d’une stratégie délibérée et transfrontalière d’élimination des opposants par le régime taliban. Ces meurtres ne sont que la partie émergée d’une campagne de persécution qui s’étend désormais bien au-delà des frontières de l’Afghanistan.
L’argument principal de cette analyse est que la politique de rapprochement de l’Iran avec les talibans a créé un environnement où les opposants afghans ne sont plus en sécurité, transformant le pays d’un refuge en un terrain de chasse. Le silence des autorités iraniennes, couplé à leur soutien diplomatique au régime de Kaboul, équivaut à un abandon de leurs obligations en vertu du droit international des réfugiés.
Cette situation ne représente pas seulement une violation flagrante des conventions internationales ; elle sème activement les graines d’une instabilité future. En permettant aux talibans d’opérer avec une telle impunité sur son sol, l’Iran contribue à normaliser le terrorisme d’État et prouve que son rapprochement stratégique avec le régime taliban a des conséquences directes, mortelles et déstabilisatrices pour l’ensemble de la région.




