Analyse de la Loi sur la promotion de la vertu et la prévention du vice en Afghanistan

d’après le rapport de AFGHANISTAN ANALYSTS NETWORD
téléchargeable
https://www.afghanistan-analysts.org/en/wp-content/uploads/sites/2/2025/12/virtue-and-vice-FINAL.pdf

Ce document de synthèse examine en profondeur la loi sur la promotion de la vertu et la prévention du vice promulguée par l’Émirat islamique en août 2024, ainsi que son impact sur la société afghane. La loi confère des pouvoirs étendus et quasi illimités à ses agents d’application (muhtasibin), qui agissent simultanément comme police, procureur et juge, sans possibilité de recours ou d’appel pour les personnes accusées. L’analyse révèle que cette législation est un instrument central de la vision de gouvernance de l’Émirat, visant à remodeler le comportement public et privé des citoyens pour l’aligner sur une interprétation rigoriste de la charia.

Les principales conclusions indiquent que les femmes sont les plus durement touchées. La loi a instauré un climat de peur et d’anxiété, limitant sévèrement leur mobilité, leur accès au travail et leur autonomie. La menace de confrontations avec des agents masculins non apparentés a conduit de nombreuses familles à exercer une surveillance accrue sur leurs parentes, renforçant le contrôle patriarcal. Les récits de femmes témoignent d’un harcèlement constant, d’arrestations arbitraires et d’une perte profonde de sécurité psychologique.

L’application de la loi varie considérablement d’une région à l’autre. La capitale, Kaboul, se distingue par une population plus réfractaire et des actes de défi plus visibles, contrastant avec les provinces plus conservatrices où les normes sociales étaient déjà plus proches des exigences de l’Émirat. Cette diversité a créé un sentiment d’aliénation chez les agents d’application, souvent originaires de zones rurales et déconcertés par le comportement des citadins, en particulier celui des « femmes impolies » de Kaboul.

Du point de vue des agents, leur mission est perçue comme une vocation religieuse visant à inverser la « décadence morale » des vingt dernières années. Cependant, leur auto-perception en tant que guides bienveillants est en totale contradiction avec la peur qu’ils inspirent à la population. En fin de compte, la loi sur la vertu et le vice, combinée à d’autres restrictions sur l’éducation et l’emploi des femmes, est perçue par de nombreux Afghans non pas comme une source de sécurité, mais comme une intrusion oppressive dans leur vie personnelle et une cause de désespoir généralisé.

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Le Cadre Juridique de l’Amr bil-Maruf

Dès la reprise du pouvoir en août 2021, les talibans ont transformé le ministère des Affaires féminines en ministère de la Promotion de la vertu et de la Prévention du vice, signalant le caractère central de cette mission pour leur gouvernance. Contrairement à leur premier Émirat, ils disposent désormais d’un contrôle territorial total et d’un appareil d’État fonctionnel pour appliquer leur vision.

La loi d’août 2024 sur la promotion de la vertu

Promulguée par décret de l’Amir Hibatullah Akhundzada le 21 août 2024, cette loi a consolidé et codifié de nombreuses règles existantes. Elle repose sur le principe de prévention de la fitna (tentation ou désordre social), imposant une charge plus lourde aux femmes, considérées comme des « tentatrices ».

Principales obligations et interdictions :

CatégorieDispositions
Femmes– Doivent porter le « hijab charia » (couverture complète du corps, de la tête et du visage) lorsqu’elles sortent pour une « nécessité urgente ».<br>- Doivent se dissimuler des hommes non apparentés.<br>- Les conducteurs de transport ne peuvent pas prendre de passagères sans un mahram (gardien masculin proche).
Hommes– Doivent porter des vêtements amples couvrant du nombril aux genoux.<br>- Doivent porter une barbe d’au moins la longueur d’un poing et éviter les coupes de cheveux « non islamiques ».<br>- Doivent prier régulièrement à la mosquée.
Général– Interdiction pour les hommes et les femmes non apparentés de se regarder.<br>- Interdiction de l’adultère, de la fornication, du lesbianisme, du jeu, des combats d’animaux, de la représentation d’êtres animés.<br>- Interdiction de célébrer Nawrouz et Shab-e Yalda.<br>- Obligation pour les commerçants de suivre l’école hanafite et d’éviter l’usure.
Médias– Interdiction de diffuser du contenu contraire à la charia ou contenant des images d’êtres vivants.

La loi accorde aux agents d’application (muhtasibin) des pouvoirs étendus, leur permettant d’agir comme police, procureur et juge. Ils peuvent infliger des punitions allant de l’exhortation à la détention jusqu’à trois jours, et même « toute punition qu’un agent juge appropriée » et qui n’est pas la prérogative exclusive d’un tribunal. La loi ne prévoit aucune garantie contre la torture ni aucun droit de recours ou d’appel pour l’accusé.

La loi de procédure d’août 2025

Publiée le 27 août 2025, cette loi vise à renforcer l’application de la législation de 2024 en mobilisant l’ensemble de l’appareil gouvernemental et en sollicitant la coopération du secteur privé et de la société civile. Elle ordonne la tenue de réunions avec des fonctionnaires, des chefs d’entreprise, des directeurs d’école, des oulémas et des anciens influents pour « expliquer l’importance de la loi » et les obliger à la respecter et à la mettre en œuvre. Elle prévoit également une formation supplémentaire pour les agents, suggérant une reconnaissance implicite des lacunes dans le système actuel.

L’Impact sur la Population Afghane

Les entretiens menés pour le rapport révèlent que la loi a profondément affecté la vie quotidienne des Afghans, créant un climat de peur et de restriction, en particulier pour les femmes.

Expériences des Femmes : Peur, Contrôle et Défiance

La mise en œuvre de la loi est fortement orientée vers le contrôle des femmes, exerçant une pression directe des agents et une pression indirecte via les familles.

  • Peur et restriction des déplacements : La plupart des femmes interrogées ont déclaré qu’elles sortaient rarement de chez elles par peur des agents. Safira, une femme d’affaires de Mazar-e Sharif, a été arrêtée trois fois malgré le port d’un « hijab complet ». Elle raconte : « Ils nous ont regardées d’un air féroce et nous ont fait peur. C’est l’histoire de toutes les femmes. » Hasina, une employée d’ONG à Kaboul, déclare : « Même quand je sors entièrement couverte, je crains toujours que la police des mœurs ne me dise quelque chose ou ne m’insulte. »
  • Autosurveillance familiale : La loi rend les hommes responsables de la tenue vestimentaire de leurs parentes. La menace que des femmes de la famille soient interpellées, ce qui est perçu comme une atteinte à l’honneur familial, pousse de nombreux hommes à restreindre la liberté de leurs épouses, sœurs et filles. Safira décrit comment son mari, autrefois « ouvert d’esprit », est devenu « très conservateur » et ne la laisse plus sortir seule.
  • Intrusion sur le lieu de travail : Les espaces de travail, même ségrégués, ne sont pas à l’abri des intrusions. Pari, une sage-femme à Kaboul, rapporte que des agents viennent à son hôpital « deux ou trois fois par jour » pour vérifier la tenue du personnel. Samira, enseignante, a été témoin d’un raid mené par 15 agents dans son institut à Kaboul, une scène qu’elle décrit comme « terrifiante ».
  • Le paradoxe des agents masculins : Un paradoxe fondamental du système est que les agents masculins chargés de faire respecter la ségrégation des sexes sont parmi les seuls hommes légalement autorisés à interagir avec des femmes non apparentées, ce qui est par ailleurs illégal. Cette situation ouvre la voie à des abus de pouvoir, les agents pénétrant dans des espaces réservés aux femmes comme des salles de classe ou même des salles d’accouchement.

Expériences des Hommes

Les hommes sont également touchés par la loi, bien que de manière moins restrictive que les femmes.

  • Codes vestimentaires et apparence : Parvez, un enseignant de Ghazni, a dû se conformer aux exigences concernant la barbe et la coupe de cheveux pour conserver son emploi. Les hommes sont contraints de porter des vêtements traditionnels (pirhan tomban) et un couvre-chef dans la fonction publique.
  • Perte de liberté familiale : Ahmad Khan, un homme d’affaires de Kandahar, déplore ne plus pouvoir « aller au restaurant en famille ou emmener [ses] parentes en pique-nique ». Il exprime la peur d’être « battu ou menacé devant [nos] épouses » si elles sont contrôlées en voiture.
  • Pression économique et psychologique : Plusieurs femmes interrogées ont reconnu la pression immense qui pèse sur les hommes. Hasina note : « Les restrictions des talibans n’ont pas seulement emprisonné les femmes, mais ont aussi écrasé les hommes sous le poids de fardeaux impossibles », car ils doivent assumer seuls la charge économique des familles.

Sanctions et Conséquences

Les punitions vont de la réprimande verbale à la violence physique et à la détention.

  • Rashid Khan, un barbier de Qalat, a été arrêté cinq fois pour avoir taillé des barbes et a passé 15 jours en prison lors de sa dernière arrestation.
  • Pari, une sage-femme, a été menacée d’être emmenée au poste de police pour ne pas avoir couvert son visage. Sa collègue a été « giflée si fort devant l’hôpital que je ne l’oublierai jamais ».
  • Des rapports d’ONG comme Rawadari et de médias comme Zan Times/The Guardian font état de flagellations publiques pour des « crimes moraux », y compris pour des femmes voyageant sans mahram ou parlant à un homme non apparenté.

Variations et Résistance

L’application de la loi et les réactions de la population ne sont pas uniformes à travers le pays.

Différences Régionales

  • Kaboul, un cas à part : La capitale, avec sa population nombreuse et diversifiée, présente un niveau de défi plus élevé. De nombreuses femmes ne respectent pas le code vestimentaire strict, et les agents d’application y sont perçus comme plus stricts en retour. Des témoins de provinces conservatrices se sont dits « stupéfaits » de voir des barbiers raser des clients ou des femmes se déplacer sans mahram à Kaboul.
  • Provinces conservatrices : Dans des régions comme Loya Paktia ou Zabul, où les normes sociales étaient déjà très conservatrices, la loi a eu un impact moindre sur les codes vestimentaires. Cependant, de nouvelles restrictions, comme l’interdiction pour les femmes non accompagnées de se rendre dans les hôpitaux ou les marchés, ont un impact significatif.
  • Vagues de répression : L’application semble se faire par vagues, avec des périodes de répression intense suivies d’un relâchement, souvent en fonction de changements de gouverneurs ou de réactions publiques.

Actes de Défiance

Malgré la peur, des actes de résistance persistent, surtout à Kaboul. Des femmes continuent de porter des manteaux longs et des foulards colorés plutôt que le chapan siah ou la burqa. Une femme a raconté avoir réprimandé un mawlawi qui se plaignait qu’elle le regarde dans les yeux : « C’est vous qui me regardez dans les yeux ! Vous devriez être plus modeste. » Cette résistance est considérée comme vitale par certains, qui estiment qu’il ne faut « pas céder un pouce aux ordres des talibans ».

La Perspective des Agents d’Application

Des entretiens avec trois agents (muhtasibin) révèlent leur vision de leur mission et les défis qu’ils rencontrent.

  • Motivation et formation : Leurs motivations varient entre la vocation religieuse et la recherche d’un emploi avec un bon salaire. Leur formation est minimale, se limitant souvent à quelques ateliers sur la loi ou sur la manière de prononcer des sermons.
  • L’aliénation à Kaboul : Tous trois, originaires de provinces rurales, se sentent dépassés et aliénés à Kaboul. Ils décrivent la population, et surtout les femmes, comme irrespectueuse et impudique. Mawlawi Niamatullah déclare : « Les femmes à Kaboul ne sont pas comme des femmes. Ce sont en fait des hommes, ou même plus que des hommes. Quand on leur demande pourquoi elles ne portent pas le hijab, elles se disputent et se comportent de manière très impolie. »
  • Divergences sur la méthode : Alors que certains, comme Qari Abdul Aziz, insistent sur une approche progressive et douce, d’autres, comme Mullah Hamdullah, estiment que la « douceur » a échoué et qu’une plus grande sévérité est nécessaire. Il déplore : « Les marchés sont toujours pleins de femmes, les hommes sont rasés de près… Je crois que c’est le résultat de notre approche douce. »

Analyse et Conclusions

Perceptions Croisées et Sécurité

Il existe un fossé immense entre l’auto-perception des agents comme des « érudits religieux » guidant le peuple et la perception du public qui les voit comme des figures de peur et d’oppression. Pour la plupart des Afghans interrogés, la loi n’a pas amélioré leur sécurité. Au contraire, elle a remplacé l’insécurité physique de la guerre par une insécurité psychologique. Comme le dit Zarghuna, une directrice d’école : « La sécurité physique est bonne, mais la sécurité psychologique pour moi et la plupart des femmes n’est pas bonne. »

Le Fondement Idéologique

La mission de l’Amr bil-Maruf est au cœur du projet de l’Émirat de créer un « gouvernement dont la marque est la guidance ». Cette idéologie, influencée par la pensée islamique rurale du sud pachtoune, considère que la vertu découle principalement des pratiques rituelles et des comportements extérieurs (tenue, apparence) plutôt que de la croyance intérieure. La peur induite par les agents est également un outil de contrôle, visant à obtenir une conformité extérieure qui démontre visiblement le pouvoir de l’État taliban.

Cependant, cette mission se heurte à une population qui a changé et qui, pour beaucoup, ne se reconnaît pas dans l’interprétation de l’islam imposée par l’Émirat. Comme le conclut Pari, « les gens vivent dans la peur… Il y a trop d’ingérence dans la vie personnelle des gens. » Cette ingérence, combinée à la crise économique et à l’interdiction de l’éducation pour les filles, a créé un sentiment généralisé de désespoir et d’amertume.

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