L’Afghanistan sous le prisme de l’ethnicité : comment les Talibans ont fait de l’exclusion un mode de gouvernement

L’Afghanistan n’est pas devenu un champ de fractures ethniques par accident. Contrairement à une idée largement répandue dans les discours diplomatiques, l’ethnicité n’y est ni un héritage incontrôlable ni une donnée culturelle figée. Elle est aujourd’hui un outil central de gouvernement, consciemment mobilisé par le régime taliban pour organiser le pouvoir, contrôler les territoires et neutraliser toute contestation réelle ou potentielle. Depuis leur retour au pouvoir en 2021, les Talibans ont progressivement abandonné toute fiction d’unité nationale pour mettre en place un système fondé sur la suprématie pachtoune, la marginalisation structurelle des autres groupes et la réactivation de mécanismes de domination anciens.

La suprématie pachtoune comme principe fondateur du régime

Le régime taliban repose sur une vision profondément hiérarchisée de la société afghane. Sous couvert d’un islam présenté comme transcendant les appartenances ethniques, il instaure en réalité une hégémonie pachtoune exclusive. Les cercles de décision, les postes militaires clés, les réseaux d’allégeance et les ressources économiques sont concentrés entre les mains de clans pachtounes jugés idéologiquement fiables, en premier lieu ceux liés à Kandahar et au cercle de l’émir Hibatullah Akhundzada.

Cette suprématie n’est pas seulement symbolique. Elle structure l’État, définit qui peut gouverner, qui peut porter les armes et qui doit obéir. Les autres groupes — Tadjiks, Ouzbeks, Hazaras, Turkmènes — ne sont pas intégrés sur une base égalitaire ; ils sont tolérés, à condition de rester politiquement inoffensifs et culturellement discrets. Toute revendication autonome est perçue comme une menace existentielle contre le projet taliban.

Les purges sécuritaires : ethniciser le monopole de la violence

La réduction d’environ 20 % des forces de sécurité, confirmée par le Conseil de sécurité de l’ONU en 2025, constitue un tournant majeur. Présentée comme une mesure budgétaire ou administrative, elle a en réalité pris la forme d’une purge ethnique ciblée. Les combattants tadjiks et ouzbeks ont été massivement évincés, en particulier dans les provinces du Nord et du Nord-Est — Badakhchan, Takhar, Parwan, Kapisa — où ils constituaient l’ossature des unités locales.

Ce processus a une finalité claire : retirer aux groupes non pachtounes l’accès au monopole de la force. En vidant ces régions de leurs cadres sécuritaires locaux, le régime ne cherche pas à renforcer la sécurité nationale, mais à transformer les forces talibanes en outil de contrôle ethnique, agissant comme une force d’occupation dans les zones minoritaires. Cette stratégie affaiblit volontairement la capacité de l’État à gouverner ces territoires autrement que par la coercition.

Le Panjshir : la punition collective comme méthode de gouvernement

Nulle part cette logique n’est plus visible qu’au Panjshir. Bastion historique de la résistance et région majoritairement tadjike, la province est soumise à un régime de répression collective systématique. Arrestations massives, détentions arbitraires, confiscations de biens, surveillance permanente : la violence ne vise pas seulement des individus soupçonnés d’opposition, mais une population entière assimilée à une identité hostile.

L’ethnicité tadjike devient ici un marqueur de culpabilité. Être Panjshiri, c’est être suspect par définition. Cette criminalisation collective a pour objectif de briser durablement le tissu social, d’empêcher toute reconstruction politique locale et de dissuader, par l’exemple, d’autres régions de contester l’ordre taliban. Le Panjshir fonctionne ainsi comme un laboratoire de la domination ethno-territoriale.

La guerre contre les langues : effacer pour dominer

L’ingénierie ethnique du régime ne s’arrête pas aux armes. Elle s’étend au cœur des identités : la langue. Deux dynamiques parallèles sont à l’œuvre. D’une part, la volonté d’éradiquer l’usage de la langue ouzbèke dans l’administration et l’éducation ; d’autre part, la marginalisation progressive du dari, pourtant lingua franca historique du pays.

En imposant le pachto comme langue quasi exclusive de légitimité étatique, les Talibans ne cherchent pas l’efficacité administrative, mais la normalisation identitaire forcée. Supprimer une langue de l’espace public, c’est désactiver la capacité d’une communauté à se penser, à transmettre sa mémoire et à s’organiser politiquement. Après la purge des forces de sécurité, vient la purge des mots. L’effacement linguistique devient un instrument silencieux mais profond de domination.

Les Hazaras : une violence continue, foncière et existentielle

La situation des Hazaras illustre la dimension la plus brutale de cette politique. Ils ne sont pas seulement marginalisés : ils sont délibérément déracinés. Depuis des décennies, et avec une intensité accrue depuis 2021, des familles hazaras sont expulsées de leurs terres ancestrales, notamment dans le Hazarajat, à Daikundi, Ghazni ou Wardak. Ces expulsions ont souvent lieu en plein hiver, lorsque toute relocalisation devient mortelle.

Les terres confisquées sont redistribuées à des nomades kuchis ou à des proches du régime. Il ne s’agit pas de conflits locaux isolés, mais d’une politique foncière de nettoyage ethnique lent, héritée des campagnes d’Abd al-Rahman Khan à la fin du XIXᵉ siècle. Le régime taliban ne rompt pas avec cet héritage colonial interne : il le réactive.

Attaques, massacres et impunité structurelle

À ces expulsions s’ajoute une longue histoire de violences directes : massacres de Mazar-e-Sharif en 1998, attaques répétées contre des mosquées chiites, des écoles, des quartiers hazaras après 2021. Ces crimes, parfois revendiqués par des groupes terroristes, parfois commis ou tolérés par des Talibans locaux, ont un point commun : l’impunité totale.

Le régime n’a jamais assuré la protection des Hazaras. Cette inaction n’est pas un échec, mais un choix. Elle contribue à installer une insécurité permanente qui pousse à l’exil, fragilise les communautés et facilite leur effacement progressif. L’ethnicité devient ici une condamnation à vivre sous la menace constante.

Femmes hazaras : l’effacement par intersection

Les femmes hazaras subissent une violence cumulative. En tant que femmes, elles sont exclues de l’espace public ; en tant que Hazaras et chiites, elles sont exposées à la persécution. Expulsées sans ressources, privées d’éducation, invisibilisées politiquement, elles sont pourtant au cœur de formes de résistance non armées, mémorielles et politiques, comme l’illustre la pétition de Shirin. C’est précisément cette capacité à résister autrement qui inquiète le plus le pouvoir taliban.

Un État construit contre sa propre société

Pris dans son ensemble, le régime taliban apparaît non comme un État en reconstruction, mais comme une machine d’exclusion ethnique. La stabilité qu’il revendique repose sur la peur, la fragmentation et la destruction lente de communautés entières. En niant la pluralité afghane, en cherchant à l’écraser plutôt qu’à la gouverner, les Talibans transforment l’ethnicité en ligne de fracture permanente.

Une stabilité illusoire, un conflit différé

Cette gouvernance ethno-centrée ne pacifie pas l’Afghanistan. Elle reporte le conflit, le déplace, le rend plus profond. En excluant durablement la majorité de la population de toute participation politique réelle, le régime prépare non pas la stabilité, mais de nouvelles ruptures, sociales, territoriales et mémorielles.

10. L’Afghanistan face à son avenir confisqué

L’Afghanistan de 2025 n’est pas un pays sorti de la guerre. C’est un pays où la guerre a changé de forme. Elle ne se mène plus seulement par les armes, mais par l’exclusion, l’effacement linguistique, la dépossession foncière et la punition collective. Tant que l’ethnicité restera un outil de domination plutôt qu’un fait reconnu et protégé, aucune paix durable ne sera possible.

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