ÉDITO — Afghanistan–Pakistan : une frontière qui s’embrase, un régime qui vacille

Les derniers développements survenus entre le Pakistan, les Talibans et les acteurs régionaux dessinent un paysage de plus en plus instable dont les répercussions dépassent largement la frontière afghane. À mesure que les tensions montent, un constat s’impose : l’Émirat islamique est pris dans un piège stratégique qu’il a contribué à fabriquer — un piège qui pourrait, à terme, provoquer sa propre implosion.
L’accélération militaire de ces dernières semaines en est un symptôme frappant. Alors que le Pakistan multiplie ses avertissements et nie toute implication dans les frappes signalées par Kaboul, les Talibans exhibent de nouveaux commandos fraîchement diplômés, prêts à « répondre à toute agression ». Le régime se crispe, se met en scène, convaincu que la démonstration de force suffira à masquer l’évidence : les relations avec Islamabad ont atteint un point de rupture inédit depuis 2021.
Mais cette rupture n’a rien d’un accident. Elle est le produit d’une contradiction profonde au cœur même du projet taliban : vouloir gouverner un État tout en abritant une constellation de groupes jihadistes — au premier rang desquels le Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP) — qui défient ouvertement l’ordre régional. Islamabad l’affirme désormais sans détour : les terroristes opérant depuis l’Afghanistan constituent une menace directe pour la région, pour les intérêts chinois en Asie centrale et pour la sécurité européenne et américaine. Le drone qui a tué des ingénieurs chinois au Tadjikistan, lancé depuis le territoire afghan, illustre cette dérive explosive.
Pendant que les organisations régionales — CSTO, CIS, SCO-RATS — sonnent l’alarme et appellent à un Afghanistan « neutre, indépendant et libre de terrorisme », Kaboul persiste à nier. Or la réalité de terrain est implacable : la présence d’Al-Qaïda, la liberté d’action du TTP, l’essor des réseaux de trafic, la montée des drones artisanaux et l’enracinement du conflit en Asie centrale montrent un pays devenu plateforme de projection jihadiste.
Le Pakistan, longtemps accusé d’avoir façonné les Talibans, découvre à son tour un monstre idéologique qu’il ne contrôle plus. Les appels à la retenue ne suffisent plus. Les discussions d’Istanbul et de Doha ont échoué. La « trêve » entre les deux pays n’existe pas. L’affrontement latent devient structurel, sur fond d’attaques transfrontalières, de représailles ponctuelles et d’escalade verbale. Les Talibans, galvanisés par leur revanche historique contre les puissances occidentales, choisissent l’idéologie plutôt que la raison d’État. Soutenir le TTP est devenu pour eux un acte identitaire et politique, au détriment de toute diplomatie rationnelle.
Le risque n’est pas seulement un conflit ouvert entre Kaboul et Islamabad. Il est bien plus vaste : un embrasement régional impliquant la Chine, la Russie et les États d’Asie centrale, confrontés à l’expansion de réseaux militants désormais armés, mobiles et dotés de technologies rudimentaires mais redoutablement efficaces. Pour Washington, qui cherche à sécuriser ses investissements au Pakistan tout en contenir l’influence chinoise, ce front supplémentaire complique encore la stratégie régionale.
Derrière ce chaos, une vérité s’impose : les Talibans ne disposent plus des leviers nécessaires pour gouverner un pays au cœur d’un jeu géopolitique qu’ils ne maîtrisent pas. Leur obsession du contrôle interne — répression des femmes, musellement des médias, enrôlement idéologique — se heurte à une réalité extérieure bien plus forte qu’eux. À mesure que les frontières brûlent, leur légitimité s’effondre. Leur isolement s’aggrave. Leur économie s’asphyxie. Et leur capacité à contenir les groupes armés qu’ils ont nourris s’amenuise chaque jour.
Le régime taliban voulait incarner la stabilité islamique. Il se retrouve désormais au centre d’un incendie régional qu’il a lui-même attisé — et dont il pourrait devenir la première victime.
Le porte-parole militaire pakistanais Chaudhri affirme que les Talibans ne représentent pas le peuple afghan et qu’en privant les femmes de leurs droits, ils ont perdu toute légitimité sociale. Selon lui, l’Émirat afghan est devenu une menace directe pour la sécurité régionale en hébergeant Al-Qaïda, le TTP, des groupes ouïghours et d’autres réseaux extrémistes.
Chaudhri prévient que toute aide militaire fournie aux Talibans revient à « armer le terrorisme » et rappelle que les 7,2 milliards de dollars d’équipements américains abandonnés en Afghanistan renforcent ces groupes. Il dénonce également l’absence d’État fonctionnel à Kaboul : frontières ingérables, avant-postes talibans tirant sans raison, infiltration facilitées et zones entières sans justice ni police.
En réponse aux Talibans qui qualifient les combattants du TTP d’« invités », il rétorque : « Quel invité arrive avec des lance-roquettes et des M4 ? ». Pour Islamabad, il ne peut y avoir simultanément effusion de sang et commerce normal : les restrictions commerciales récentes sont liées aux risques pesant sur les citoyens pakistanais.
La position d’Islamabad reste ferme : « le seul bon terroriste est un terroriste mort », et aucune distinction n’est faite entre les groupes qui opèrent depuis le territoire afghan.










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