L’opposition afghane face aux talibans : une ligne de crête sans soldats étrangers

Interview pour L’Express — à lire tout en bas de l’article.
L’opposition afghane face aux talibans : une ligne de crête sans soldats étrangers, mais pas sans soutien international
Alors que l’Afghanistan glisse chaque jour un peu plus vers une zone grise de menaces transnationales, de rivalités régionales et d’extrémisme armé, une nouvelle architecture politique afghane tente d’émerger. Cette opposition, désormais incarnée par des figures comme Ahmad Massoud (Front national de résistance – NRF) ou le général Yasin Zia (Front pour la liberté de l’Afghanistan – AFF), défend une ligne claire : aucune présence militaire étrangère sur le sol afghan, mais une coopération internationale assumée, qu’elle soit politique, technique ou financière.
Une position subtile, réaliste et stratégique, qui contraste avec l’idée — souvent entretenue par les talibans — d’une opposition qui ne pourrait survivre qu’en s’adossant à une intervention étrangère.
Les articles rassemblés montrent tous la même évolution : l’opposition afghane n’est pas un prolongement d’agendas étrangers ; elle est le produit d’une recomposition interne, lucide sur les risques d’un retour aux erreurs du passé.
Un Afghanistan fragmenté, dangereux, et où les talibans ne contrôlent plus la situation
L’ensemble des analyses convergent : depuis 2021, les talibans n’ont pas consolidé leur pouvoir, ils l’ont désintégré de l’intérieur.
Le rapport du Soufan Center () décrit un pays redevenu un sanctuaire pour les groupes djihadistes, où Al-Qaïda opère depuis des camps d’entraînement, où le TTP pakistanais bénéficie d’appuis locaux, et où l’État islamique au Khorassan (EI-K) profite du chaos pour étendre son implantation. Les talibans, eux-mêmes fragmentés, sont incapables d’imposer un contrôle unifié : Kandahar, Haqqani, commandants locaux, élites politico-financières — chacun avance sa propre ligne.
Cette fragmentation ouvre l’espace à un autre phénomène : la montée en crédibilité des fronts d’opposition, militaires comme politiques.
Le Pakistan découvre l’impossibilité de “gérer” les talibans et se tourne vers l’opposition
L’une des évolutions les plus importantes documentées est la bascule progressive du Pakistan.
Longtemps soutien structurel du mouvement taliban, Islamabad comprend désormais que :
- les talibans ne sont plus contrôlables ;
- leur rapprochement avec l’Inde constitue un risque direct ;
- leur soutien implicite au TTP représente une menace stratégique pour la sécurité pakistanaise.
Selon les sources compilées, l’armée pakistanaise et les services de renseignement réévaluent tout : contacts discrets avec les groupes non talibans, échanges exploratoires avec l’opposition, dialogues encore informels mais bien réels.
Des personnalités comme John Achakzai, ancien ministre de l’Information du Baloutchistan, le formulent de façon limpide : soutenir l’opposition non pachtoune (Massoud, Zia) peut garantir que l’Afghanistan futur ne servira plus de base arrière au TTP.
Cette dynamique ne signifie pas que l’opposition souhaite être l’instrument du Pakistan — au contraire. Mais elle révèle que le centre de gravité régional se déplace : les talibans ne sont plus l’interlocuteur naturel du Pakistan.
L’opposition afghane : une vision claire et moderne du rôle de l’international
Ce repositionnement du Pakistan survient au moment où les résistances afghanes clarifient leur doctrine.
Dans son entretien à L’Express, Ahmad Massoud est catégorique :
« Nous ne voulons pas de troupes étrangères. »
Pour Massoud, l’aide indispensable n’est pas militaire mais :
- politique : reconnaissance des résistances comme acteurs légitimes ;
- technique : documentation, soutien à la gouvernance alternative, communication ;
- diplomatique : pression internationale pour isoler les talibans ;
- humanitaire structurée : qui ne passe plus par les réseaux talibans.
Il explique que les talibans bénéficient aujourd’hui de presque autant d’aide internationale que l’ancienne République, mais sans aucun mécanisme de contrôle — un paradoxe moral et géopolitique majeur. Cette absence d’encadrement permet aux talibans de financer écoles djihadistes, campagnes de recrutement, services de renseignement, et d’entretenir des factions armées.
Pourquoi l’opposition refuse les troupes étrangères
Cette position — qui peut sembler paradoxale pour une opposition armée — répond à trois objectifs stratégiques fondamentaux.
1. Éviter la répétition des erreurs de 2001–2021
L’ingérence militaire directe crée :
- dépendance,
- perte de légitimité,
- accusations de collaboration avec une puissance étrangère.
Les oppositions afghanes ont appris de l’histoire :
un mouvement soutenu de l’extérieur et perçu comme tel ne survivra pas.
2. Saper la propagande talibane
Les talibans alimentent depuis 20 ans le récit d’une résistance anti-occupation.
Si aucun soldat étranger n’entre en Afghanistan, ce récit s’effondre.
3. Forcer la communauté internationale à assumer un soutien politique, pas militariste
L’aide que réclame l’opposition est celle qui renforce :
- la cohésion interne,
- la gouvernance alternative,
- les réseaux civils,
- la coordination entre fronts.
Cette stratégie est un pari sur le temps long : affaiblir l’ennemi en révélant sa nature, et non en s’appuyant sur une présence militaire extérieure qui deviendrait vite un handicap.
Le nord de l’Afghanistan : un arc de résistance en progression
Asif Durrani, ancien envoyé pakistanais pour le Khorasan, le reconnaît publiquement :
« Les zones de résistance armée dans le nord se sont étendues. »
Cette expansion est capitale : elle signale que la résistance ne se limite plus à quelques vallées isolées mais s’inscrit dans un mouvement plus large, structuré, avec :
- une doctrine politique (libertés fondamentales, pluralisme, inclusion des femmes) incarnée par Massoud ;
- une doctrine sécuritaire (stabilisation, neutralité active, lutte contre les réseaux terroristes) portée notamment par Yasin Zia.
Dans cette perspective, l’opposition ne demande pas d’être « mise au pouvoir » par un acteur extérieur. Elle demande que la communauté internationale cesse de légitimer un régime taliban devenu un hub du terrorisme global.
Une nouvelle géopolitique afghane : ni tutelle étrangère, ni isolement
Ce qui ressort de l’ensemble des textes est une nouvelle nuance stratégique du côté de l’opposition :
refuser l’ingérence militaire étrangère tout en construisant un partenariat international solide, diversifié et autonome.
Cette repositionnement repose sur plusieurs piliers :
1. La souveraineté comme capital politique
La légitimité future de l’Afghanistan post-taliban repose sur la capacité de l’opposition à revendiquer un projet 100 % afghan, enraciné dans l’histoire politique du pays.
2. La coopération internationale comme levier, non comme béquille
L’opposition demande :
- des plateformes diplomatiques,
- l’accès aux institutions internationales,
- l’arrêt du financement des talibans,
- des soutiens techniques ciblés,
- la reconnaissance des résistances comme acteurs politiques légitimes.
3. La neutralité stratégique comme doctrine
Général Zia, comme Massoud, adhèrent à la vision d’une Afghanistan :
- neutre,
- démocratique,
- multiculturel,
- soutenant l’égalité entre les femmes et les hommes,
- fermé à toute présence militaire étrangère.
Cette vision rejoint les propositions de plusieurs experts comme Nasir Andisha ou les analyses historiques du Soufan Center : un Afghanistan neutre est la seule configuration stable pour la région.
Le risque d’un nouvel aveuglement international
Plusieurs sources soulignent que l’Occident a perdu son attention stratégique sur l’Afghanistan.
Massoud avertit :
« Négliger la démocratie aujourd’hui conduira à une nouvelle crise dans 5 à 10 ans. »
La montée silencieuse du terrorisme, des écoles djihadistes, des réseaux transfrontaliers, pourrait préparer une déflagration future — non seulement pour l’Afghanistan, mais pour le Pakistan, l’Inde, l’Asie centrale, l’Iran… et l’Europe.
Conclusion – Une opposition afghane souveraine, réaliste et résolument moderne
Les résistances afghanes ont franchi un cap. Elles ne se définissent plus simplement contre les talibans, mais pour une vision : souveraine, démocratique, multinationale, ouverte au monde, mais hostile à toute tutelle étrangère.
Cette ligne politique, loin d’affaiblir l’opposition, lui donne au contraire :
- une légitimité accrue,
- une cohérence stratégique,
- une crédibilité diplomatique,
- une capacité à fédérer des soutiens régionaux et occidentaux.
La nuance est la clé :
pas de soldats étrangers, mais un partenariat international fort.
pas de tutelle, mais une solidarité stratégique.
pas d’isolement, mais une intégration intelligente dans l’ordre international.
Face à des talibans fragmentés, extrémistes et de plus en plus alignés avec les réseaux terroristes transnationaux, cette opposition représente aujourd’hui la seule alternative politique crédible — et le seul horizon possible pour un Afghanistan qui veut sortir du cycle infernal des ingérences, des guerres et des effondrements.
1. The Soufan Center – Briefing du 21 novembre 2025
IntelBrief – Tensions Between Afghanistan and Pakistan Destabilize South Asia
2. L’Express – Interview d’Ahmad Massoud
« Les Afghanes subissent un apartheid de genre » – Appel d’Ahmad Massoud
3. Afghanistan International –
L’isolement Des Talibans S’approfondit, Préparant Le Changement De Régime
4. Newlines Magazine – Analyse sur le Pakistan
« Pakistan is Quietly Shopping for New Proxies in Afghanistan »
5. NRF – Communication officielle
X / NRF Updates – Position officielle du Front de résistance
6. John Achakzai – Déclaration pakistanaise
X / John Achakzai – Pourquoi soutenir l’opposition non pachtoune d’Afghanistan
7. Rapport complet (document joint)
Rapport – The Soufan Center (version complète)
Interview. Chef du Front national de la résistance, Ahmad Massoud incarne la voix d’une lutte pour un Afghanistan libre et démocratique.
Il est le fils du Commandant Ahmed Chah Massoud, héros de la résistance contre l’Armée rouge dans les années 80 et symbole de la lutte contre les talibans, assassiné le 9 septembre 2001. Depuis la chute de Kaboul en août 2021, Ahmad Massoud a fondé le Front national de la résistance, regroupant militaires et personnalités politiques opposés au régime taliban. De passage en France, il était l’invité exceptionnel des Rencontres de l’Avenir, le 8 novembre dernier à Saint-Raphaël, où il a livré sa vision de la lutte contre l’autoritarisme. Entretien.
L’Express : Après votre père, vous poursuivez aujourd’hui le combat pour un Afghanistan démocratique et affrontez le même ennemi que lui il y a vingt-cinq ans. Votre pays n’a-t-il pas changé ?
Ahmad Massoud : Si l’Afghanistan a beaucoup changé depuis le retour des talibans au pouvoir, la réponse n’est pas unilatérale. La tyrannie est la même, mais il existe tout de même des différences. Je crois même que la situation est encore plus dure que du temps de mon père. Les talibans reçoivent trop de soutien au niveau international. Par ailleurs, il n’existait pas à l’époque de lassitude concernant la question afghane. Peut-être est-il désormais trop tard pour rattraper le coup. Dans tous les cas, ce qui n’a pas changé depuis un quart de siècle — malgré notre isolement — c’est que la France reste en première ligne pour nous soutenir et défendre les droits humains.
L’Express : Pourquoi la communauté internationale semble-t-elle fermer les yeux sur la situation actuelle en Afghanistan ?
Ahmad Massoud : Le problème majeur est l’incompréhension de ce qui se passe à l’intérieur. Il y a plus de vingt ans, mon père est venu en France pour porter un message. Il a alerté sur le terrorisme qui menaçait l’ordre mondial. Malheureusement, il n’a pas été entendu et il a été assassiné par ces mêmes terroristes. L’intervention alliée qui a suivi ne pouvait pas tout résoudre. L’Afghanistan est un pays multiculturel et multiethnique. Les derniers modèles centralisés de gouvernance ont détourné le pays de sa vocation historique — carrefour international — pour en faire une impasse civilisationnelle, victime des jeux géopolitiques. Dans cette situation d’abandon, le peuple a perdu ses soutiens tandis que les talibans en ont gagné. C’est décourageant, mais je garde espoir.
L’Express : Dans le contexte géopolitique actuel, le monde occidental est-il trop occupé ailleurs pour se préoccuper des talibans ? Qu’attendez-vous réellement de lui ?
Ahmad Massoud : Certainement, la situation n’est plus celle d’il y a vingt ans. Les pays occidentaux ont d’autres priorités, et peut-être que ce n’est pas le « bon moment » pour nous. Mais nous ignorons combien de temps nous allons devoir attendre notre tour. Nous devons continuer d’y croire, même si l’Afghanistan ne peut passer devant les grandes urgences internationales. En revanche, il faut trouver une manière de soutenir la démocratie, faute de quoi une nouvelle crise pourrait apparaître dans cinq ou dix ans.
L’Express : Cette moindre attention serait-elle due au fait que votre pays ne fait plus peur à la communauté internationale ?
Ahmad Massoud : Ce n’est pas seulement une question de peur. Il s’agit aussi de valeurs à défendre ensemble. Les talibans tentent de présenter les choses autrement. Selon eux, 25 000 jeunes djihadistes ont été formés en Afghanistan depuis quatre ans dans le but de tuer. Imaginez la situation dans cinq ou dix ans. C’est pourquoi je considère que la lutte doit être menée maintenant. Nous sommes déjà victimes de cette situation, c’est pour cela que je suis ici pour appeler à une mobilisation commune.
L’Express : Vous refusez une intervention militaire étrangère, mais votre propre groupe de résistance est armé…
Ahmad Massoud : Mon père disait déjà il y a vingt-cinq ans que nous sommes capables de nous battre nous-mêmes pour notre liberté. Ce que nous demandons, c’est un soutien politique autour des valeurs internationales, de la démocratie et des droits humains. Nous avons tenté d’engager un dialogue avec les talibans, mais en vain. Il appartient désormais aux Afghans de se réunir pour construire un avenir commun. De votre côté, vous pouvez prendre des décisions politiques. Du nôtre, nous nous battrons quoi qu’il arrive.
L’Express : Comment perpétuez-vous l’héritage de votre père ?
Ahmad Massoud : Mon père n’a jamais combattu pour le combat lui-même : il avait une raison — la liberté contre la tyrannie. Il s’est battu contre les Soviétiques puis contre les talibans pour défendre cette liberté. Il fut le premier homme politique à signer un texte sur les droits des femmes. Plus largement, il militait pour donner aux gens le droit de décider de leur avenir. Aujourd’hui, avec le Front national de la résistance, nous partageons cette vision : pas seulement les armes, mais un projet démocratique et multiculturel pour l’Afghanistan.
L’Express : Le régime actuel transforme le pays en prison et efface les femmes de l’espace public. Quelles seraient les trois mesures d’urgence pour lutter contre cet enfermement ?
Ahmad Massoud : D’abord, soutenir les femmes en leur donnant accès à l’éducation. Je suis pour la fermeture des écoles de femmes telles qu’elles existent aujourd’hui : je ne veux pas qu’elles soient éduquées dans les écoles des talibans. Depuis vingt ans, l’Afghanistan est relié par un réseau Internet national. Nous pourrions lancer des cours, des écoles, des universités en ligne. Ce serait un pas énorme et une aide essentielle pour leur offrir des opportunités d’avenir.
Deuxième mesure : il faut que les femmes se rassemblent, qu’elles aient une voix — pas seulement la mienne. Elles sont les premières victimes. Elles ont été négligées et oubliées trop longtemps.
Troisième mesure : la responsabilité. Les talibans ont supprimé systématiquement les droits des femmes. Pourtant, ils voyagent librement à l’étranger. Il faut lancer un mécanisme de responsabilité internationale et reconnaître juridiquement que les femmes subissent un apartheid de genre, une ségrégation profonde. Les témoignages sont clairs. Les responsables doivent être livrés à la justice.
L’Express : L’apartheid de genre peut-il être utilisé juridiquement et diplomatiquement ?
Ahmad Massoud : Bien sûr. Il existe déjà des sanctions que la Cour pénale internationale peut mettre en place. Mais l’ampleur des crimes commis par les talibans est incomparable. Pour soutenir la démocratie et l’opposition, l’apartheid de genre doit être reconnu.
N’oublions pas que les talibans, depuis quatre ans, n’ont aucun projet pour le pays. Ils publient des rapports expliquant qu’ils ont « résolu 58 cas de droits des femmes et retenu neuf sorcières ». Ce sont des arriérés, c’en serait presque risible… et pourtant ils en sont fiers. Il faut condamner les responsables.
L’Express : Le 3 juillet, la Russie a officiellement reconnu le gouvernement taliban. Quelle est votre réaction ?
Ahmad Massoud : Cette décision politique est décevante. Elle ne change pas grand-chose, mais nous la considérons comme une faute. Ce n’est pas la reconnaissance internationale qui rend un gouvernement légitime. Il doit avoir l’accord du peuple et répondre de ses actes. Sous la République (2004-2021), le pays recevait 3 milliards de dollars de dons internationaux, soumis à des obligations. Aujourd’hui, les talibans reçoivent presque autant, mais n’ont aucune obligation. Ils financent des groupes terroristes. Si un pays reconnaît un État qui agit ainsi, libre à lui — mais le peuple afghan n’y consent pas.
L’Express : Vous avez expliqué que le poème « Quand je mourrai », de Rumi, vous avait aidé à surmonter vos épreuves. Pourquoi ?
Ahmad Massoud : Ce poème correspond à une expérience personnelle profonde. Nous faisons face à un danger immense. Je suis fier de représenter mes valeurs et le peuple le plus courageux du monde, mais mes années sont comptées. Rumi disait : « Quand je meurs, ne me pleure pas. Pense à ce que j’ai fait. Quelle graine plantée n’a pas poussé ? Ne doute pas de la graine de l’humanité. » Ce texte m’aide à anticiper la beauté du futur. Il me motive chaque jour.
L’Express : Pensez-vous pouvoir revenir en Afghanistan ?
Ahmad Massoud : Je me le dis chaque jour, comme chaque Afghan. Nous vivons avec l’espoir d’un avenir meilleur. Rien n’est plus important : le pays avant tout, avant ma famille, avant mes enfants, avant ma vie. Nous voulons un pays différent, libre et prospère. Que les filles puissent aller à l’école et que les garçons puissent vivre heureux.










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