Pakistan – Afghanistan : la frontière qui brûle

Ligne Durand

La ligne Durand reste la seule frontière afghane définie par un accord bilatéral : En pratique, les gouvernements afghans l’ont toujours acceptée comme ligne fonctionnelle, sans reconnaissance formelle. Cette position, largement ancrée dans une opinion publique peu informée et façonnée par des décennies de discours nationalistes, empêche toute initiative diplomatique réaliste envers le Pakistan. L’instabilité qui en découle pénalise directement l’Afghanistan, tant sur les plans économique que sécuritaire. Sortir de cette impasse suppose d’abord de rendre publics les documents relatifs à la ligne Durand afin de permettre un débat éclairé. Ce n’est qu’à cette condition qu’un dialogue apaisé et constructif pourra s’ouvrir avec Islamabad, sans surenchère politique ni méfiance. La résolution — ou au minimum la clarification — de cette question ne suffira pas à normaliser l’ensemble de la relation bilatérale, mais elle pourrait en poser les bases, ouvrant la voie à des relations plus stables entre deux peuples profondément liés par l’histoire et la culture. Le Parlement afghan, dûment informé, demeure l’instance légitime pour porter ce débat décisif.

Source
▶ Institute of Policy Studies (IPS) – « Pak-Afghan Relations: The Durand Line Issue »

La ligne Durand, une blessure ouverte

Depuis plus d’un siècle, la ligne Durand n’est pas une frontière mais une cicatrice. Un tracé imposé en 1893 qui a divisé les tribus, les vallées, les familles, tout en imposant aux États modernes une géographie qui ne correspond à aucune réalité sociale. Le Pakistan, depuis 1947, y voit un rempart contre l’influence afghane et indienne. L’Afghanistan, lui, n’a jamais accepté cette démarcation, répétant que la frontière britannique n’a aucune légitimité historique. Chaque crise contemporaine réactive cette plaie ancienne. Quand les tensions s’enflamment, les fantômes du « Pashtunistan » ressurgissent, nourrissant les discours nationalistes à Kaboul comme à Islamabad. Et dans ce brouillard identitaire, les groupes armés prospèrent.

Les Talibans et le retour du pashtunwali politique

Le régime taliban n’a jamais été simplement religieux. Mais ce que révèle aujourd’hui l’analyse de Rudabe, c’est la transformation profonde du mouvement : un glissement du jihad global vers un ethnonationalisme pachtoune assumé. Les talibans ne gouvernent plus au nom d’un islam universel, mais d’un pashtunwali réinterprété, hiérarchisé, instrumentalisé. Ils réaffirment une identité tribale plutôt qu’une appartenance à l’ummah. Cette évolution inquiète le Pakistan, qui redoute que la rhétorique talibane rouvre la question irrédentiste pachtoune. Derrière les discours religieux se cache un projet politique : s’appuyer sur une majorité ethnique pour stabiliser leur domination intérieure et étendre leur influence sur les populations pachtounes du Pakistan. Cette idée n’est pas neuve : elle remonte aux années 1950, lorsque Kaboul encourageait un sentiment d’unité pachtoune transfrontalière. Mais portée par les talibans, cette vision prend une nouvelle dimension, car elle s’accompagne d’un pouvoir armé, d’une idéologie d’État, et de sanctuaires militaires.

Le TTP, l’allié que les talibans ne sacrifieront jamais

Le cœur du problème pakistano-afghan n’est plus diplomatique : il est insurrectionnel. Le TTP — Tehreek-e-Taliban Pakistan — n’est pas seulement une organisation terroriste pakistanaise. C’est un avatar du mouvement taliban originel, né dans la même matrice tribale, formé dans les mêmes madrassas, et nourri par les mêmes réseaux religieux et familiaux. Depuis 2021, des centaines de combattants du TTP ont trouvé refuge en Afghanistan, où ils opèrent ouvertement dans plusieurs provinces frontalières. Cela n’est pas un secret : c’est une stratégie. Les talibans afghans protègent le TTP parce qu’ils le considèrent comme un « frère », un partenaire historique, et une carte de pression contre Islamabad. Ils ne désarmeront jamais volontairement ceux qui ont combattu à leurs côtés contre l’armée pakistanaise entre 2001 et 2021. Là où le Pakistan voit un ennemi, les talibans voient une extension de leur propre idéologie.

Islamabad face au piège stratégique

Le Pakistan paie aujourd’hui le prix de sa propre « profondeur stratégique », cette doctrine qui consistait à soutenir les talibans afghans pour contrer l’Inde. Cette politique s’est retournée contre lui. Les sanctuaires qu’Islamabad a jadis tolérés en Afghanistan servent désormais de bases aux insurgés qui attaquent Quetta, Peshawar, Waziristan et Karachi. Les opérations militaires successives — Zarb-e-Azb, Radd-ul-Fasaad — n’ont jamais éliminé le TTP. Elles l’ont déplacé. Le Pakistan est désormais pris entre deux foyers de crise : une insurrection idéologique dans le nord-ouest, menée par le TTP, et une insurrection ethno-nationaliste au Baloutchistan, portée par la BLA et d’autres groupes séparatistes. Les deux mouvements n’ont pas la même nature, mais ils exploitent la même faiblesse : l’incapacité de l’État à sécuriser une frontière poreuse, profondément tribalisée.

Le corridor bloqué : économie asphyxiée, populations prises en otage

Les milliers de camions immobilisés à Torkham et Chaman ne sont pas un simple incident commercial. Ils constituent un point de bascule. Lorsque les produits agricoles se décomposent, lorsque les chauffeurs dorment sur leurs cargaisons sans eau ni sécurité, lorsque le commerce bilatéral s’effondre, ce n’est pas seulement l’économie qui suffoque : c’est la relation entre les deux pays. Les fermetures de frontières sont devenues un outil politique, un levier dans un rapport de force qui se durcit. La région vit aujourd’hui une triple crise : économique, humanitaire et sécuritaire. Et aucune des deux capitales n’a intérêt à céder : les talibans refusent de désavouer le TTP, le Pakistan refuse de normaliser une frontière dont il ne contrôle plus les dynamiques. L’accord de cessez-le-feu médié par le Qatar et la Turquie n’a apporté qu’une respiration courte, sans résoudre la question centrale : qui a autorité sur les combattants du TTP basés en Afghanistan ? Et qui, réellement, contrôle la ligne Durand ?

Les fractures internes afghanes alimentent la crise régionale

Le régime taliban se présente comme un gouvernement unifié, mais la réalité est beaucoup plus complexe. Entre le noyau dur historique, les commandants de terrain, les factions liées au réseau Haqqani et les influences tribales divergentes, aucune cohésion idéologique n’existe. Ce morcellement permet au TTP d’opérer sans contrainte réelle et empêche la mise en place d’un commandement central capable de prendre des décisions structurantes. Les provinces de Kunar, Nangarhar, Khost et Paktika sont devenues des zones d’autonomie militante. Dans ces régions, la frontière n’a plus aucun sens : les combattants passent d’un côté à l’autre avec la même facilité que les commerçants ou les familles. La ligne Durand existe sur les cartes, pas dans les montagnes.

Le Pakistan prépare-t-il une option militaire ?

Plusieurs signaux indiquent un durcissement de la posture pakistanaise. Le discours des responsables militaires évoque désormais un « droit de poursuite » en territoire afghan, une ligne rouge qui n’avait jamais été franchie officiellement. L’armée pakistanaise a intensifié ses mouvements dans le Khyber Pakhtunkhwa et multiplie les déclarations accusant directement le régime taliban de complicité. Dans vos articles récents, vous montrez que le Pakistan teste déjà des opérations ciblées, sous forme de frappes ponctuelles ou d’incursions limitées. L’idée d’une action plus large n’est plus taboue. Le risque est immense : toute frappe dans une zone pachtoune pourrait déclencher un effet boomerang identitaire, renforçant précisément le discours des talibans et du TTP.

Une frontière qui pourrait devenir le prochain arc de crise

La ligne Durand est aujourd’hui le point le plus instable d’Asie centrale. Une zone où se croisent :
– un nationalisme pachtoune réactivé et instrumentalisé
– un terrorisme transfrontalier en expansion
– des insurrections ethniques au Baloutchistan
– un régime taliban fragmenté et idéologiquement volatile
– une armée pakistanaise politiquement affaiblie
– des puissances étrangères focalisées sur leurs propres intérêts, de la Chine au Qatar.

Dans ce contexte, la moindre étincelle peut provoquer une escalade.

La frontière de frères devenue frontière de guerre

La tragédie du Pakistan et de l’Afghanistan est simple : ils partagent une identité transfrontalière, mais défendent deux projets de pouvoir irréconciliables. Là où le Pakistan exige un contrôle strict, les talibans imposent une lecture tribale de la souveraineté. Là où Islamabad veut sécuriser sa frontière, le régime taliban protège les combattants qui l’attaquent. Là où les familles pachtounes invoquent la fraternité, les États brandissent la méfiance. La ligne Durand aurait pu être une zone d’intégration. Elle est devenue un gouffre où s’engloutissent les illusions stratégiques et les peuples pris au piège. Si une médiation internationale forte ne s’impose pas, et si les talibans ne renoncent pas à l’instrumentalisation tribale du pashtunwali, la crise actuelle n’est qu’un prélude. Sur cette frontière de frères, c’est désormais la guerre qui murmure.

 

Articles de La Lettre d’Afghanistan – Dossier Pakistan – Ligne Durand

▶ Pakistan – Talibans : l’Acte III d’un conflit inévitable
Tensions militaires croissantes entre Islamabad et les talibans, signaux d’une opération pakistanaise imminente.

▶ La ligne Durand : la frontière la plus explosive d’Asie
Retour historique sur la ligne Durand et ses implications géopolitiques et identitaires.

▶ Le TTP : la guérilla qui défie Islamabad
Analyse de la montée du TTP, de ses sanctuaires afghans et de ses liens structurels avec les talibans afghans.

▶ Comment le Pakistan a perdu le contrôle des talibans
Analyse du basculement stratégique : du soutien historique à la rupture totale.

▶ Le Baloutchistan en flammes : un front oublié qui menace la région
Panorama des insurrections baloutches et de leur rôle dans l’instabilité du corridor Pakistan–Afghanistan.

▶ La talibanisation du vide : comment Kaboul exporte son instabilité
Analyse de l’exportation de l’insécurité par les talibans dans toute la région frontalière.

▶ L’éternelle parenté pachtoune : entre fraternité et fracture
Décryptage du pashtunwali et de sa transformation en outil politique sous le régime taliban.

▶ Effondrement des négociations : pourquoi Islamabad n’a jamais cru au dialogue
Analyse des échecs successifs des discussions entre le Pakistan et le TTP depuis 2021.

▶ Le corridor Pakistan–Afghanistan : économie, blocus et marchandages
Impact du blocage de Torkham et Chaman, risques humanitaires et paralysie commerciale.



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