
Transformation des résistances armées, vulnérabilité réelle du régime taliban
Les évaluations institutionnelles sur l’Afghanistan continuent de mesurer les fronts armés opposés aux talibans à l’aune de critères classiques : contrôle territorial, effectifs, soutien étatique et capacité à menacer directement la survie du régime. À ce titre, les Nations unies estiment que les principaux fronts de résistance — notamment le Front national de résistance (NRF) et le Front pour la liberté de l’Afghanistan (AFF) — ne représentent pas, à ce stade, une menace stratégique immédiate. Cette appréciation, factuellement fondée, repose sur une photographie statique du rapport de force.
Or cette lecture tend à passer à côté de dynamiques plus profondes. Depuis plusieurs mois, la résistance armée afghane ne se définit plus par sa capacité à conquérir ou tenir des territoires, mais par une transformation progressive de ses modes d’action : expansion géographique, continuité des opérations, montée en précision et en létalité, structuration du renseignement et inscription assumée dans une stratégie d’usure. En parallèle, le régime taliban montre des signes croissants de fragilité interne, financière, organisationnelle et régionale. L’enjeu central n’est donc pas la prétendue faiblesse des résistances, mais la vulnérabilité structurelle d’un pouvoir qui s’érode de l’intérieur.
Une domination militaire construite sur la destruction de l’État
Depuis leur retour au pouvoir, les talibans n’ont pas cherché à consolider l’appareil étatique hérité de l’ancienne Armée nationale afghane. Bases militaires, postes fortifiés, réseaux logistiques et centres de commandement ont été abandonnés, démantelés ou pillés. Cette politique ne relève pas seulement d’une revanche idéologique : elle traduit une méfiance profonde envers toute structure professionnelle susceptible d’échapper au contrôle doctrinal du mouvement.
Ce choix a cependant un coût stratégique. En détruisant les infrastructures qui auraient pu servir à sécuriser les axes routiers, contenir des foyers insurgés ou répondre à des attaques coordonnées, les talibans se privent d’outils essentiels de défense territoriale. Leur contrôle repose de plus en plus sur une présence coercitive diffuse, assurée par des unités peu professionnalisées, au détriment d’une architecture sécuritaire durable. À moyen terme, cette fragilisation matérielle accroît la vulnérabilité du régime face à des attaques ciblées et répétées.
Une organisation en voie de fragmentation
Cette fragilité matérielle s’accompagne d’une désagrégation interne croissante. Les rivalités entre centres de pouvoir — Kandahar, Kaboul, réseau Haqqani — affectent la cohérence de la chaîne de commandement et brouillent la prise de décision. Les arbitrages idéologiques priment sur les impératifs de gouvernance, accentuant le décalage entre le sommet du pouvoir et les réalités du terrain.
L’épuisement des combattants, l’irrégularité des soldes et la corruption endémique alimentent une désillusion croissante au sein des rangs talibans. Cette fragilité financière n’est plus théorique : faute de crédits suffisants pour assurer le paiement des soldes, le régime a récemment procédé au licenciement d’environ 4 000 combattants, révélant son incapacité à soutenir durablement son propre appareil sécuritaire. À cela s’ajoute la perte de compétences liée aux purges idéologiques : officiers, techniciens, ingénieurs et administrateurs ont été marginalisés ou exclus, privant le régime de savoir-faire indispensables à toute gestion étatique.
Des résistances en expansion et en mutation
C’est dans ce contexte de fragilisation interne du régime que l’évolution des fronts armés prend tout son sens. Les évaluations onusiennes continuent de qualifier l’activité des résistances de limitée et intermittente, sur la base d’incidents formellement vérifiés par des canaux institutionnels. Cette approche prudente tend toutefois à sous-estimer la réalité opérationnelle sur le terrain, en particulier dans les zones rurales, montagneuses ou volontairement discrètes.
Le Front national de résistance (NRF) affirme ainsi avoir mené 73 attaques contre des cibles talibanes au cours des trois derniers mois, un niveau d’activité sensiblement supérieur à celui retenu dans les rapports internationaux. Au-delà du débat chiffré, l’évolution qualitative des opérations est déterminante. Les attaques sont moins nombreuses mais plus ciblées, visant des responsables sécuritaires, des postes précis ou des unités identifiées. La brièveté des actions, la capacité de repli et la réduction des pertes collatérales témoignent d’un apprentissage tactique continu.
Ces fronts n’ont pas opté pour une confrontation frontale. Leur stratégie s’inscrit dans une logique d’usure, cherchant à disperser les forces talibanes, à augmenter le coût sécuritaire du contrôle territorial et à exploiter les failles d’un appareil coercitif de plus en plus étiré. Cette montée en capacité contraste avec la rigidité organisationnelle croissante du régime.
Une menace régionale sous-estimée
L’isolement du régime taliban accentue encore ces vulnérabilités. La reconnaissance accordée par la Russie, unique à ce jour, n’a pas débouché sur une normalisation multilatérale ni sur un soutien structurant. Elle s’inscrit dans une relation asymétrique, sans garantie de stabilité à long terme. Les autres acteurs régionaux demeurent prudents, voire méfiants.
Les relations avec le Pakistan se détériorent, marquées par des affrontements transfrontaliers et une guerre d’usure économique affectant les routes commerciales. L’Iran fait face à des tensions sécuritaires persistantes, tandis que les États d’Asie centrale redoutent l’exportation de l’instabilité afghane. La Chine, malgré un pragmatisme économique assumé, se garde de toute reconnaissance politique formelle et limite son engagement sécuritaire.
Les analyses du magazine CommonSpace soulignent que l’Afghanistan est désormais perçu comme un foyer chronique d’insécurité régionale. Incapables ou peu désireux de contrôler les groupes armés actifs sur leur territoire, les talibans laissent se multiplier les incidents transfrontaliers, perturbant le commerce, les coopérations économiques et les mécanismes de sécurité collective. Les tensions à la frontière tadjike et les discussions récurrentes autour d’une implication accrue des structures régionales de sécurité illustrent l’ampleur du problème.
Les talibans comme foyer régional d’insécurité : l’alerte de CommonSpace
🔎 Talibans : un foyer régional d’insécurité
Un rapport récent du magazine analytique CommonSpace, publié le 28 Azar 2025, identifie l’Afghanistan sous domination talibane comme un facteur central d’instabilité régionale. Alors que les pays d’Asie centrale cherchent à diversifier leurs partenariats économiques et sécuritaires, Kaboul apparaît de plus en plus comme un risque structurel plutôt que comme un acteur stabilisateur.
Selon ce rapport, les talibans n’ont ni la capacité ni la volonté de contrôler les groupes armés et extrémistes opérant sur le sol afghan, ou ferment délibérément les yeux sur leurs activités, notamment dans les zones frontalières avec le Pakistan et les États d’Asie centrale. Cette permissivité a favorisé une multiplication des incidents sécuritaires transfrontaliers, affectant directement le commerce régional, les routes de transit et les mécanismes de coopération économique.
CommonSpace souligne en particulier la détérioration de la situation à la frontière pakistanaise — marquée par des affrontements répétés et une véritable guerre d’usure économique — ainsi que l’augmentation des tensions à la frontière tadjike, où attaques de drones et mouvements suspects de groupes armés ont ravivé les discussions sur une implication accrue de l’Organisation du traité de sécurité collective.
En conclusion, le rapport décrit l’Afghanistan comme une crise régionale chronique, dissuadant toute coopération économique durable et alimentant la perception d’un régime isolé, imprévisible et incapable de gérer ses relations de voisinage — une dynamique qui ne peut être inversée sans un changement fondamental de l’approche politique et sécuritaire des talibans.
Source : CommonSpace, rapport analytique sur l’Afghanistan et la sécurité régionale, 28 Azar 2025.
Une lecture à rééquilibrer
Les évaluations institutionnelles ne sont pas erronées : les résistances armées ne constituent pas aujourd’hui une menace existentielle immédiate pour le régime taliban. Mais elles demeurent incomplètes, car elles privilégient des indicateurs statiques et sous-estiment les dynamiques de transformation, d’usure et de fragmentation interne.
La question centrale n’est donc pas celle d’une faiblesse des résistances, mais celle de leur évolution progressive face à un régime qui détruit ses propres fondations : démantèlement de l’appareil étatique, fragmentation du commandement, contraintes financières croissantes, isolement régional et incapacité à offrir des garanties sécuritaires à ses voisins.
Instabilité durable et chute probable
En gouvernant par la coercition idéologique, en marginalisant les compétences, en s’enfermant dans une logique isolationniste et en tolérant l’insécurité transfrontalière, les talibans ne consolident pas leur pouvoir. Ils produisent les conditions d’une instabilité durable. Face à eux, les résistances armées ne promettent pas une victoire rapide, mais s’inscrivent dans une temporalité longue, fondée sur l’adaptation, la précision et l’érosion progressive du contrôle taliban.
Ce sont donc moins les résistances elles-mêmes que le régime taliban qui prépare aujourd’hui un basculement. En Afghanistan, l’histoire montre que les pouvoirs les plus rigides ne s’effondrent pas sous un choc frontal, mais sous le poids de leurs propres contradictions. Tout indique que le régime actuel s’engage sur cette trajectoire lente, fragmentée et de plus en plus difficile à enrayer, pour lui comme pour l’ensemble de la région.
📚 Sources et références
- Nations unies – Conseil de sécurité, Reports of the Analytical Support and Sanctions Monitoring Team on Afghanistan, rapports 2024–2025 : évaluation des menaces internes, NRF, AFF, capacités militaires, sécurité régionale.
- UNAMA, Human Rights and Security Developments in Afghanistan, rapports et mises à jour trimestrielles 2024–2025.
- Conseil de sécurité des Nations unies, résolutions et briefings officiels sur l’Afghanistan (S/2024, S/2025), sections relatives à la fragmentation du pouvoir taliban et aux risques sécuritaires régionaux.
- CommonSpace, Taliban Afghanistan: A Breeding Ground for Regional Insecurity, rapport analytique publié le 28 Azar 2025 : insécurité transfrontalière, incapacité des talibans à contrôler les groupes armés, risques pour l’Asie centrale et l’Asie du Sud.
- Sources ouvertes et analyses indépendantes : Afghanistan Analysts Network (AAN), Eurasia Review, RASC News, 8am.media, Afghanistan International — suivi des attaques ciblées, de la montée en précision et en létalité des opérations de la résistance armée, divisions internes du régime taliban et dynamiques régionales.
Ce bloc de sources accompagne une analyse éditorialisée. Il vise à documenter les tendances observées sans constituer une évaluation militaire prédictive ni une prise de position institutionnelle.
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