Soldat afghan, jusqu’au bout : les batailles de Moh

Je m’appelle Moh.
Ce n’est pas mon vrai nom.
Mais ce que je raconte ici, c’est la vérité de ma vie.

J’ai été diplômé de l’Académie militaire nationale afghane en 2013.
J’étais jeune. J’avais de l’espoir. Je croyais profondément que je pouvais servir mon pays.

J’ai rejoint l’armée, et quelque temps plus tard, je suis entré dans les forces spéciales.
Notre vie était faite de longues nuits, d’entraînements éprouvants et de missions dangereuses.
Nous vivions dans la fatigue, la tension, l’incertitude.
Mais nous croyions en notre mission : protéger notre peuple.

Quelques années plus tard, j’ai été transféré dans une unité aérienne des forces spéciales.
Le travail y était encore plus complexe, encore plus risqué.
Je sentais sur mes épaules un poids immense, une responsabilité difficile à décrire.
Malgré tout, nous pensions participer à la construction d’un avenir meilleur pour l’Afghanistan.

Mais la vie m’avait déjà appris la douleur.

Mon père travaillait pour la Direction nationale de la sécurité.
Il avait consacré sa vie à protéger notre pays.
Pour les talibans, il était un ennemi.
Ils l’ont tué.

À partir de ce jour-là, ma famille a compris une vérité brutale : servir son pays peut coûter la vie.
Le prix de l’engagement peut être le plus élevé de tous.

Et pourtant, j’ai continué sur le chemin de mon père.
Je me disais que si nous reculions, alors qui protégerait les gens ?

Puis est venue l’année 2021.
Le gouvernement est tombé.
En quelques jours, tout a basculé.

L’armée que nous avions servie pendant tant d’années s’est effondrée.
Beaucoup d’entre nous, qui avions combattu en première ligne, se sont soudain retrouvés sans pays, sans soutien, sans avenir.

Depuis bientôt quatre ans, je vis dans la clandestinité.
Je ne peux pas sortir librement.
Chaque bruit contre le portail, chaque pas dans la ruelle, peut devenir une raison d’avoir peur.

Ma vie, comme celle de ma famille, se poursuit dans le silence, la prudence et l’incertitude.

Ici, le temps avance d’une manière étrange.
Les saisons changent.
L’hiver passe, puis le printemps revient, et les arbres reverdissent.

Mais pour moi, les jours se ressemblent presque tous.
Ils s’écoulent lentement, enfermés dans la maison, habités par les souvenirs du passé et l’inquiétude de l’avenir.

Parce que nous avons servi notre peuple et, à notre manière, l’humanité, nous sommes aujourd’hui traités comme des espions et des traîtres.
Et dans le même temps, nos alliés — les forces de l’OTAN et les États-Unis — nous ont oubliés.

Nous avons combattu à leurs côtés pendant des années.
Aujourd’hui, il nous arrive de ne même pas avoir de quoi acheter du pain.

Et pourtant, au fond de moi, une petite espérance demeure.
L’espoir qu’un jour, peut-être, je pourrai revivre librement.
Sans peur.
Sans me cacher.

Et peut-être aussi qu’un jour, le monde entendra notre histoire.

Ceci n’est qu’un commencement.
Peut-être qu’un jour quelqu’un lira ces mots et comprendra ce que furent, pendant toutes ces années, les vies silencieuses qui ont continué derrière les portes closes de Kaboul.

Je m’appelle Moh. J’ai été soldat dans l’armée afghane, et comme beaucoup d’autres, j’ai appris très tôt que dans cette guerre, il ne fallait pas seulement faire face à l’ennemi. Il fallait aussi apprendre à vivre avec l’abandon, l’attente, les promesses non tenues, et cette impression persistante d’être envoyé au front sans compter vraiment pour ceux qui donnaient les ordres.

En 2016, avec treize de mes camarades, j’ai été envoyé dans le district de Dawlatabad, dans la province de Faryab. Notre mission, nous avait-on dit, devait durer dix jours. Nous devions soutenir les forces de sécurité déjà présentes dans la région. Dix jours : c’était ce que nous avions en tête au moment du départ. Mais sur place, les jours ont passé, puis les semaines, et nous sommes finalement restés plus de trois mois.

Nous étions bloqués dans la zone de Jangal Bagh, entre Dawlatabad et Andkhoy. Sur une carte, cela ne semble presque rien. La distance entre les deux districts n’était même pas de 25 kilomètres. Pourtant, pour ceux qui nous commandaient, cette distance paraissait suffisante pour justifier l’absence de ravitaillement. Très vite, nous avons compris que ni le pain ni les munitions ne viendraient comme prévu. Chaque fois que nous demandions du soutien, nous recevions de nouvelles excuses. On nous disait d’attendre, que la situation était compliquée, que le convoi arriverait bientôt. Mais le convoi ne venait pas.

Je me souviens de journées entières où nous ne mangions presque rien. Parfois seulement quelques morceaux de pain sec, parfois un peu d’eau, rien de plus. Pourtant nous devions continuer à surveiller, à tenir nos positions, à nous préparer à l’attaque. Nous manquions de tout, sauf de responsabilité. Car même affamés, même épuisés, nous savions pourquoi nous étions là. Nous étions là pour empêcher l’ennemi d’avancer, pour défendre notre terre, et pour protéger les habitants qui vivaient autour de nous.

Ce qui m’a aidé à tenir pendant ces mois-là, c’est d’abord la solidarité entre nous. Quand l’armée vous oublie, il ne reste plus que les hommes à côté de vous. Nous partagions le peu que nous avions. Nous essayions de rester calmes. Nous nous surveillions mutuellement, parce qu’il suffisait d’un moment de faiblesse pour que tout s’effondre. Dans ces moments-là, je comprenais que la fraternité entre soldats n’était pas une formule. C’était ce qui nous maintenait debout.

Je n’ai pas oublié non plus les habitants de la région. Malgré leur propre peur, malgré la guerre qui pesait déjà sur leur vie, ils nous traitaient avec respect et avec chaleur. Ils nous voyaient comme leurs fils. Ils voulaient que nous restions à leurs côtés. Leur confiance nous donnait de la force. Quand on sent qu’une population compte sur vous, on tient plus longtemps. Mais cela rend aussi l’abandon plus amer. Car nous n’étions pas seulement abandonnés comme soldats ; nous l’étions aussi dans la mission que nous étions censés remplir pour ces gens.

À cette époque, je ne savais pas encore que ce que nous vivions n’était qu’un aperçu de ce qui attendait tant de soldats afghans. Je croyais encore qu’il s’agissait d’un dysfonctionnement, d’une négligence passagère, d’une erreur qui finirait par être corrigée. Avec le temps, j’ai compris que c’était plus profond que cela. Nous étions nombreux à nous battre sincèrement, mais à l’intérieur d’un système qui demandait des sacrifices sans savoir protéger ceux qui les faisaient.

Plus tard, à Lashkargah, en 2021, dans le Helmand, j’ai ressenti ce même abandon sous une autre forme. Là-bas, ce n’était plus seulement le manque de pain ou de munitions. C’était la disparition progressive de tout ce pour quoi nous nous battions. La ville était presque vide. Les rues étaient silencieuses. Beaucoup de maisons étaient fermées, détruites ou abandonnées. Certains quartiers avaient changé plusieurs fois de mains. La plupart des habitants étaient partis. Il ne restait que des ruines, quelques chiens errants et une atmosphère que je n’oublierai jamais : celle d’une ville qui ne respirait plus vraiment.

Nous étions restés jusqu’au bout. Dans le quatrième district, les combats avaient été parmi les plus dangereux que j’aie connus. Chaque rue me rappelait un ami. Chaque mur, chaque carrefour, chaque bâtiment portait la trace de ceux qui étaient tombés. Quand nous avons reçu l’ordre de partir vers le quartier général de l’armée, il n’y avait rien de glorieux dans ce départ. Ce n’était pas une retraite ordonnée telle qu’on la raconte dans les rapports militaires. C’était une sortie dans le silence, au milieu d’une ville vidée de sa population, presque vidée d’elle-même.

Je me souviens du bruit des véhicules blindés dans les rues désertes. Ce bruit semblait trop lourd pour une ville si silencieuse. Personne ne nous regardait partir. Personne ne nous faisait signe. Il n’y avait ni foule, ni adieux. À un moment, mes yeux se sont posés sur un mur où flottait auparavant notre drapeau. Il n’était plus là. Je ne sais pas qui l’avait retiré, ni à quel moment. Mais en voyant ce vide, j’ai senti quelque chose se briser en moi. J’ai eu l’impression que la ville n’avait plus de propriétaire, plus de protection, plus de promesse.

En quittant Lashkargah, je n’ai pas seulement emporté le souvenir d’une ville perdue. J’ai emporté les visages de mes camarades. Je pensais à Hamid Aref. Je pensais à Nabi Jan. Je pensais à tous ceux qui avaient été tués dans ces rues que nous traversions une dernière fois. Quand nous avons atteint le grand pont sur la rivière Helmand, j’ai jeté un dernier regard vers la ville. Derrière nous, il ne restait que de la poussière, des ruines, et la mémoire de ceux qui ne partiraient jamais.

Mais parmi tous mes souvenirs, il en est un qui me poursuit encore plus directement. C’était en 2019, au début de l’année. Il pleuvait ce jour-là, et malgré la guerre, la journée avait quelque chose de calme. Nous étions revenus du service et le soir approchait. J’ai dit à un ami : prenons une photo, on ne sait jamais ce que demain nous réserve. Nous avons pris cette photo sans imaginer qu’elle deviendrait, pour moi, le souvenir d’un instant suspendu, juste avant que tout bascule.

Cette nuit-là, nos commandants nous ont placés en état d’alerte très sérieuse. La nuit est passée, puis, le lendemain matin, vers huit heures, nous sommes repartis au service. Ce qui s’est passé pendant cette journée est long à raconter. Mais vers cinq heures de l’après-midi, notre Humvee a heurté une mine. L’explosion a été immédiate. Deux de mes amis ont été tués sur place. Nous étions trois autres à être blessés. J’étais dans un état relativement meilleur, mais les deux autres étaient grièvement touchés.

On nous a transportés d’abord à l’hôpital du district, puis vers le centre de la province de Zabul, ensuite à Kandahar, et enfin à l’hôpital Sardar Mohammad Daoud Khan. Je me souviens de la douleur, bien sûr, mais surtout de ce que j’ai vu chez les autres. L’un de mes amis était très jeune, plein de vie, et il a perdu sa jambe. En un instant, sa vie avait changé pour toujours. Il n’était plus seulement un soldat blessé ; il devenait un homme condamné à vivre avec un handicap permanent, dans un pays qui savait demander le sacrifice mais beaucoup moins reconnaître ceux qui l’avaient consenti.

Je n’ai jamais oublié ce jour-là. Pas seulement à cause de l’explosion, ni à cause de l’hôpital, ni même à cause de mes propres blessures. Je ne l’ai jamais oublié parce qu’il résume ce qu’a été notre guerre : un engagement total, payé au prix fort, et suivi de trop peu de reconnaissance. Nous étions assez importants pour être envoyés au front, mais pas assez pour être véritablement protégés, soutenus ou honorés.

Pendant des années, nous avons combattu. Nous avons tenu des positions isolées. Nous avons défendu des villes, des routes, des postes abandonnés. Nous avons enterré nos camarades et repris le service. Nous avons obéi, même quand nous savions que les ordres venaient de responsables incompétents. Nous avons résisté, même quand il devenait évident que ceux qui nous dirigeaient nous trahissaient par leur négligence, leur corruption ou leur incapacité.

Je ne dis pas cela pour demander de la pitié. Je le dis parce que c’est la vérité. Beaucoup de soldats afghans se sont battus jusqu’au bout. Beaucoup ont eu faim, ont manqué de munitions, ont été blessés, ont perdu leurs amis, puis ont été oubliés. On a parfois parlé de nous comme d’une armée qui se serait simplement effondrée. Ceux qui parlent ainsi ne connaissent pas nos visages, ni nos morts, ni les nuits passées sans ravitaillement, ni les routes minées, ni les villes que nous avons défendues jusqu’au dernier moment.

Je m’appelle Moh, et si je raconte cela aujourd’hui, c’est pour que l’on sache au moins une chose : nous ne nous sommes pas seulement battus contre un ennemi en armes. Nous avons aussi combattu l’abandon. Et souvent, c’est cet abandon qui a fini par nous vaincre.