La Lettre d’Afghanistan
QUI FILMAIT SIRAJUDDIN HAQQANI AU PANJSHIR ?
Des témoins affirment que des cadreurs américains accompagnaient le ministre de l’Intérieur taliban lors de ses déplacements des 20 et 21 août au Panjshir et à Bamiyan. Personne n’a dit à quel titre. Et ce n’est pas un cas isolé.
Le jeudi 20 août 2026, Sirajuddin Haqqani est entré dans la vallée du Panjshir. Il a reçu dans le bureau du gouverneur des anciens et des notables venus des différents districts, et le ministère de l’Intérieur a fait savoir qu’il avait écouté leurs doléances avant de donner des instructions aux responsables locaux.
Le lendemain il était à Bamiyan, où il a décrit la sécurité et la stabilité actuelles comme un grand capital national, rappelé que l’Afghanistan était la maison commune de tous les Afghans et affirmé que les divisions ethniques, régionales et linguistiques procédaient d’efforts hostiles étrangers. Il a également invité d’anciens dirigeants politiques à rentrer au pays, en s’appuyant sur l’engagement d’amnistie générale pris après l’accord de Doha. C’était sa deuxième visite à Bamiyan en cinq ans.
Deux provinces en deux jours, la vallée tadjike la plus durement réprimée du pays puis le cœur du Hazarajat chiite. On peut y voir une tournée provinciale ordinaire. Il paraît plus vraisemblable que le choix de ces destinations, et de cette date, réponde à un objectif précis.
Ce que le Panjshir contient
Le Panjshir n’est pas une province où l’on se rend simplement pour écouter des doléances. C’est celle sur laquelle pèse la documentation la plus lourde de tout l’Afghanistan.
En juin 2023, Amnesty International y avait établi l’existence d’exécutions extrajudiciaires, d’actes de torture et d’arrestations et détentions arbitraires massives, et qualifiait l’ensemble de sanction collective infligée à la population civile, c’est à dire de crime de guerre. Un an plus tôt, Human Rights Watch décrivait des détentions illégales et des tortures visant des habitants accusés de liens avec l’opposition armée, ainsi que des corps exposés en guise d’avertissement. Le rapporteur spécial des Nations unies avait exprimé les mêmes inquiétudes dès 2022.
La situation n’a pas changé depuis. En juillet dernier, des sources locales rapportaient à KabulNow l’arrestation de sept habitants du district d’Anaba, présentés comme des civils sans lien connu avec un groupe armé et détenus à la prison de Dashtak sous la garde de la brigade spéciale taliban. Le même mois, des habitants du district de Pariyan décrivaient des terres agricoles détruites par la construction de routes militaires et des pâturages d’été interdits malgré les autorisations délivrées par le gouverneur, une unité taliban leur ayant répondu qu’après cinq ans ils n’étaient toujours pas devenus musulmans. Dans son bilan des cinq années de gouvernance taliban, le Centre d’études du Panjshir chiffre à plus de vingt mille le nombre d’habitants de la province arrêtés ou emprisonnés depuis 2021.
C’est dans cette province que le ministre de l’Intérieur s’est fait filmer en train d’écouter les demandes de la population.
Ce que rapportent les témoins de Bamiyan
Selon l’agence Jomhor, des témoins oculaires affirment qu’au moins trois citoyens américains ont accompagné Sirajuddin Haqqani durant son déplacement, comme cadreurs et documentaristes. Ils auraient été très présents tout au long de ses programmes et leurs rapports avec le ministre auraient paru cordiaux et déférents. L’un d’eux serait journaliste de la chaîne PBS.
Un nom circule, celui de Martin Smith, correspondant de FRONTLINE et auteur de la série America and the Taliban diffusée en 2023. Nous le publions avec les réserves qui s’imposent. Cette identification provient d’un communiqué du Rawand-e Sabz, le mouvement dirigé par Amrullah Saleh, qui est une partie combattante engagée militairement au Panjshir et donc directement visée par l’opération d’image du 20 août. Jomhor précise de son côté que l’identité et l’affiliation médiatique des personnes aperçues aux côtés de Haqqani ne sont pas confirmées de façon indépendante, et aucun média afghan en exil n’a repris cette information à ce jour.
Nous ne l’affirmons donc pas, nous la posons, et nous demandons qu’on y réponde.
S’il s’agit bien de lui, une chose au moins ne dépend d’aucun témoignage. Martin Smith couvre l’Afghanistan depuis vingt ans. Il a filmé au Panjshir. Il a interrogé Amrullah Saleh sur la protection accordée par les services pakistanais au réseau Haqqani. Il a confronté des cadres de ce réseau, caméra tournante, à la liste datée des attentats qui leur sont attribués. Il connaît les rapports d’Amnesty et de Human Rights Watch sur cette vallée au moins aussi bien que nous. Il ne peut donc pas avoir accepté ce déplacement sans savoir ce qu’il y filmait, ni ce qu’il n’y filmait pas. Il a probablement fait le pari classique de ce type de reportage, accepter le cadre imposé aujourd’hui pour disposer demain d’un montage libre. Ce pari se défend. Mais il n’a jamais été rendu public, et les images qu’il produit circulent déjà.
Six ans de travail d’image
Ce qui s’est passé les 20 et 21 août n’est pas une initiative isolée, et Sirajuddin Haqqani n’en est pas à son coup d’essai.
Dans une analyse publiée le 22 août par le Middle East Forum, Davood Moradian, directeur de l’Afghan Institute for Strategic Studies, rappelle que le New York Times avait publié en février 2020 une tribune signée par Haqqani lui même, où celui ci décrivait un mouvement transformé et promettait un ordre politique inclusif dans lequel les femmes et les filles auraient leur place. Six ans plus tard, ces engagements se passent de commentaire. L’homme reste sous sanctions des Nations unies, et le chef d’Al Qaïda Ayman al Zawahiri a été localisé en 2022 à Kaboul, dans une résidence liée au réseau Haqqani.
Moradian montre que la démarche s’est poursuivie et amplifiée. Pour le cinquième anniversaire de la chute de Kaboul, le New York Times a publié un entretien avec le ministre des Affaires étrangères Amir Khan Muttaqi, présenté sous son seul titre officiel, sans que soient rappelés les sanctions du Conseil de sécurité qui le visent, ni le fait que son ministère a exclu les femmes de ses missions diplomatiques et de ses bureaux. Le journal a également donné sa page d’opinion à un intervenant présenté comme militant, alors que son activité publique le situe depuis longtemps comme interlocuteur anglophone du mouvement. Enfin, un ancien correspondant du journal, ancien Marine ayant servi deux fois en Afghanistan, est retourné dans le pays en mai dernier pour y chercher une forme de réconciliation personnelle, revenant sur ses lieux d’affectation, rencontrant d’anciens commandants taliban, présentant des excuses à certains de ses anciens adversaires et échangeant avec eux des numéros de téléphone.
Les taliban n’ont pas besoin que la presse américaine approuve leur idéologie. Ils ont besoin qu’elle fasse paraître leur pouvoir ordinaire.
Davood Moradian, Afghan Institute for Strategic Studies
Aucun de ces choix n’est en soi condamnable, et Moradian le reconnaît explicitement. Interroger ceux qui exercent le pouvoir fait partie du métier. Ce qu’il met en cause, c’est ce qui manque autour : le contexte, la manière dont les personnes sont présentées, les faits omis, et l’attention comparativement faible accordée aux victimes. Il en tire une formule que nous reprenons volontiers : ce n’est pas de la propagande au sens grossier, c’est une normalisation par le cadrage.
La séquence du Panjshir s’inscrit exactement dans cette logique, mais en la poussant plus loin. Il ne s’agit plus d’un entretien mené à Kaboul dans un bureau. Il s’agit d’un accompagnement en province, sur le terrain que le régime a le plus besoin de faire oublier.
Une visite différente des précédentes
Des observateurs de Bamiyan cités par Jomhor relèvent que ce déplacement ne ressemblait pas à celui d’il y a deux ans. L’effort a porté cette fois sur la construction d’un visage apaisé, proche des gens et des différentes composantes de la société, et la présence des équipes de tournage américaines enregistrait ce mouvement.
Le contexte aide à comprendre. Des informations font état d’un durcissement à l’égard des chiites de la part de certains cercles taliban, en particulier ceux proches de Kandahar, tandis que Haqqani s’emploie depuis plusieurs mois à présenter de lui même une image différente, y compris auprès des médias internationaux. Il faut rappeler ce que cette image recouvre. Le département d’État offrait dix millions de dollars pour sa capture jusqu’en mars 2025, son avis de recherche figure toujours sur le site du FBI, et il a reconnu avoir planifié l’attaque de l’hôtel Serena à Kaboul en janvier 2008, qui avait fait six morts. Ce même mois d’août 2026, selon Ariana News, il déclarait devant ses partisans que la libération de la Palestine viendrait parachever la libération encore partielle de l’Afghanistan.
Les questions qui restent
La première est la plus simple. Quel média est engagé, une production est elle en cours, et à quel titre ? Tant que personne ne répond, la seule version disponible reste celle que diffuse Kaboul.
La deuxième porte sur les conditions. Filmer Sirajuddin Haqqani suppose l’accord du ministère de l’Intérieur, et cet accord n’est jamais donné sans contrepartie. Qui a choisi les lieux, qui a choisi les anciens présentés aux caméras dans le bureau du gouverneur, et le programme prévoyait il un passage par Pariyan ou par la prison de Dashtak ? Si la réponse est non, le reportage se trouve cadré par celui qu’il filme, quelles que soient les intentions de qui le réalise.
La troisième est celle qui nous paraît décisive, et elle ne met en cause la sincérité de personne. Un tournage de ce genre a deux existences. Il y a le montage occidental à venir, qui sera peut être sévère, mais qui ne sortira pas avant des mois. Et il y a les images du soir même, reprises par les canaux taliban, où il suffit qu’on voie des Américains filmer respectueusement le ministre pour que l’effet recherché soit obtenu. Ces images là ne comportent ni contradiction, ni commentaire, ni mention des vingt mille arrestations, et ce sont elles qui arrivent en premier.
C’est pourquoi la question de l’intention nous semble secondaire. Il n’est pas nécessaire qu’un journaliste soit complaisant pour que sa présence serve. Un cadreur honnête, engagé dans un travail rigoureux, produit malgré lui l’image dont le régime a besoin, au moment même où il filme. La seule façon d’échapper à cette contrainte est de la rendre publique et de poser ses propres conditions.
Nous ne demandons pas que l’on cesse de filmer les taliban, il faut au contraire continuer à le faire. Nous demandons que l’on dise à quelles conditions on les filme, et que ceux qui accompagnent Sirajuddin Haqqani au Panjshir demandent aussi à entrer à Dashtak.
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