Quand la terre ne nourrit plus : l’Afghanistan rural au bord de l’effacement

🌾 Afghanistan — Agriculture en 2025

Productions clés • Périls majeurs • Indicateurs (ONU/FAO/IPC/WFP/FEWS NET/Banque mondiale/UNODC)

Mise à jour : déc. 2025 Format : infographie HTML
1) ✅ Les productions (et activités rurales)
  • Blé : culture alimentaire centrale. 2025 est marquée par un contraste entre zones irriguées et pluviales (les secondes sont les plus vulnérables).
  • Maïs & riz : cycles printemps/été sous contrainte hydrique, avec dépendance à l’irrigation et aux pluies tardives.
  • Horticulture (marchés locaux + export) : raisins/raisins secs, grenades, amandes, pistaches, pommes, figues, oignons, tomates, safran, etc.
  • Élevage : ovins/caprins (lait, viande), laine/cashmere — pilier de la survie agro-pastorale quand les récoltes flanchent.
  • Économie de l’opium : réduction forte depuis l’interdiction, mais impact direct sur les revenus ruraux et les stratégies de substitution.
2) ⚠️ Les périls 2025 (ce qui casse les récoltes)
  • Sécheresse : elle touche « la moitié du pays » et détruit des cultures, selon le WFP. (Elle fragilise aussi les pâturages.)
  • Échec des cultures pluviales : le blé pluvial est « largement en échec » dans de nombreuses zones (les pluies ne suffisent plus).
  • Stress hydrique & nappes en baisse : dépendance au pompage, coûts en hausse, irrigation vulnérable.
  • Chocs climatiques : alternance sécheresse / crues soudaines / dégâts d’inondations (effets persistants).
  • Chocs économiques : baisse des revenus, perte d’emplois, moins d’intrants agricoles accessibles.
  • Financement humanitaire en recul : moins de semences, moins d’appui au bétail, moins de filets de sécurité.
  • Fron­tières & commerce : perturbations récurrentes des flux (export/import) → volatilité des prix, marchés bloqués.
📌 Chiffres clés à retenir
3,0 Mt Besoins d’importations céréalières 2025/26 (surtout blé & farine). FAO GIEWS
17,4 M Personnes projetées en insécurité alimentaire aiguë (IPC 3+), nov. 2025 → mars 2026. IPC
9,5 M Population projetée en insécurité alimentaire aiguë (IPC 3+) sur la période mai → oct. 2025. FAO/IPC
~45% Part de l’emploi en agriculture (dernier point dispo : 2023). Banque mondiale
10 200 ha Surface de pavot en 2025 (UNODC) — signal d’un bouleversement économique rural. UNODC
4,9 Mt Récolte record de blé irrigué estimée par la Banque mondiale (note “record irrigated wheat harvest”). Banque mondiale
* Remarque : les indicateurs peuvent sembler contradictoires (ex. “record irrigué” vs “échec pluvial”) — c’est précisément le cœur du problème : l’Afghanistan agricole se fracture entre ceux qui ont accès à l’eau/aux intrants et ceux qui dépendent de la pluie.
🔎 Sources principales (liens directs)
© La Lettre d’Afghanistan — Infographie HTML réutilisable (coller telle quelle dans un bloc HTML).

Les plaies ouvertes de l’agriculture afghane

En Afghanistan, l’agriculture n’est pas un secteur économique : c’est une ligne de survie. Quand elle vacille, ce ne sont pas des indicateurs qui chutent, mais des sociétés rurales entières qui s’effondrent. Dans un pays où la majorité de la population dépend directement de la terre, l’agriculture conditionne tout à la fois l’alimentation, l’emploi, la stabilité sociale, l’ancrage territorial et, en dernier ressort, la paix. Pourtant, elle est aujourd’hui prise dans un étau d’une brutalité rare, où se superposent catastrophes naturelles, dérèglement climatique, effondrement institutionnel et violence politique.

Les paysans afghans subissent d’abord les plaies de la terre. La sécheresse chronique a transformé des régions entières en zones d’angoisse hydrique permanente. Les cycles agricoles sont devenus imprévisibles, les nappes phréatiques s’épuisent, les systèmes d’irrigation traditionnels se dégradent, et chaque saison porte désormais le risque d’un échec total des récoltes. À cette sécheresse structurelle s’ajoutent des inondations de plus en plus violentes, des tremblements de terre destructeurs, des hivers extrêmes, autant de chocs climatiques qui se succèdent sans laisser le temps aux communautés rurales de se relever. Le changement climatique n’est pas ici une abstraction : il est un multiplicateur de misère.

Mais à ces calamités naturelles s’ajoute une violence spécifiquement humaine, politique et idéologique. Le retour des talibans a profondément aggravé la vulnérabilité du monde rural. Les paysans ne sont pas seulement abandonnés : ils sont méprisés, instrumentalisés, parfois expulsés de leurs terres. Les accaparements fonciers, les déplacements forcés, les pressions fiscales arbitraires et l’absence totale de protection juridique ont fait de la terre non plus un refuge, mais un facteur de risque. Cultiver, aujourd’hui, c’est souvent s’exposer.

À cela s’ajoute l’asphyxie économique. Les frontières se ferment ou se grippent au gré des tensions régionales, empêchant l’exportation de produits agricoles pourtant essentiels à la survie des exploitations. Les fruits pourrissent faute de chaînes du froid, les délais de transport transforment la distance en condamnation, et les marchés internationaux restent hors de portée pour la majorité des producteurs. Le paysan afghan est piégé entre une production qu’il ne peut valoriser et une consommation intérieure appauvrie, écrasée par la crise.

Cette accumulation de chocs — climatiques, politiques, logistiques — crée une spirale de dépossession. À chaque crise, les ménages ruraux épuisent leurs dernières réserves, vendent leur bétail, s’endettent, renoncent à investir, parfois quittent leurs terres quand ils n’en sont pas expulsés. L’agriculture ne joue alors plus son rôle de stabilisateur social ; elle devient un facteur d’exode, de fragmentation et de dépendance humanitaire.

Et pourtant, malgré cet écrasement, l’agriculture afghane n’est pas un secteur condamné. Elle est un champ de possibles suspendu. Sous les ruines, subsistent des savoir-faire anciens, des systèmes d’irrigation durables, un potentiel solaire exceptionnel, des filières à haute valeur ajoutée, des communautés capables de se réorganiser dès lors qu’on leur en laisse la possibilité. Mais aucune transformation n’est envisageable tant que le cadre politique demeure fondé sur la prédation, l’idéologie et l’exclusion.

Parler de résilience sans paix relève de l’illusion. Imaginer une agriculture afghane viable sans la fin du régime taliban est une fiction technocratique. Les solutions existent — modernisation hydrique, diversification des cultures, valorisation des exportations, autonomisation économique des femmes rurales — mais elles ne peuvent s’inscrire que dans un Afghanistan libéré de la violence politique, réintégré dans des cadres régionaux et soutenu par une communauté internationale cohérente, exigeante et responsable.

C’est à partir de ce constat, sans concession, que peut s’ouvrir la réflexion sur ce que pourrait devenir l’agriculture afghane dans un pays enfin en paix. Non comme un simple secteur à réformer, mais comme le socle d’une reconstruction sociale, économique et humaine durable.

Vous trouverez ci-dessous une étude synthétique sur les périls qui menacent l’agriculture afghane et ce qui pourait être entrepris pour rééquilibrer la production et les besoins alimentaires de l’Afghanistan


CE QUI POURRAIT ÊTRE FAIT

Agriculture Afghane

Résilience & Stratégies de Modernisation

📌 Enjeux Majeurs

Climat & Sécheresse
Variabilité extrême des précipitations et stress hydrique chronique.
Infrastructures
Canaux traditionnels dégradés et manque de stockage à grande échelle.
Accès aux Marchés
Logistique complexe et difficultés d’exportation pour les produits périssables.

💧 Innovations en Irrigation

  • ☀️
    Pompage Solaire : Réduction de la dépendance aux carburants fossiles et coût opérationnel quasi nul après installation.
  • 🚿
    Systèmes Goutte-à-Goutte : Optimisation de l’efficience hydrique (jusqu’à 90% d’économie d’eau par rapport à l’inondation).
  • 🏗️
    Réhabilitation des Karez : Modernisation des systèmes de drainage souterrain traditionnels pour stabiliser l’offre en eau.

🌱 Vers une Résilience Durable

L’intégration de la diversification des cultures (safran, noix) et la gestion communautaire de l’eau constituent les piliers du redressement agricole.

Analyse prospective 2025 • Agriculture & Développement

Résumé Exécutif : Eau, Résilience et l’Avenir de l’Agriculture Afghane

L’Afghanistan est confronté à une confluence de défis structurels et climatiques sans précédent, notamment l’escalade des chocs climatiques et la dégradation chronique des infrastructures hydriques. Néanmoins, l’analyse démontre que la résilience agricole s’édifie efficacement grâce à une stratégie d’investissement duale : d’une part, la réhabilitation d’infrastructures traditionnelles, comme les systèmes de Karez, qui offrent des rendements exceptionnels (une augmentation quantifiée du débit de 1167 % dans des projets clés ), et d’autre part, le déploiement de technologies modernes et décentralisées, telles que le pompage solaire.  

Sur le plan économique, le pivot vers des cultures à haute valeur ajoutée et à faible consommation d’eau, comme le safran et la pistache, confirme une trajectoire viable vers la stabilité économique et la réduction de la dépendance à l’aide internationale. La production de safran a atteint 40 à 46 tonnes métriques en 2024 , tandis que les exportations de pistaches ont connu une croissance de 21 % en glissement annuel dans la province d’Herat. Ces secteurs offrent également des opportunités cruciales d’autonomisation économique des femmes.  

Cependant, cette dynamique positive de résilience interne est gravement menacée par des risques géopolitiques majeurs. Le projet unilatéral du Canal de Qosh Tepa, destiné à détourner 20 à 30 % du débit de l’Amou-Daria, soulève des inquiétudes fondamentales concernant la sécurité hydrique et la stabilité des États voisins d’Asie Centrale. Cette situation, couplée aux différends existants concernant le fleuve Hirmand avec l’Iran , impose l’urgence d’une gouvernance transfrontalière de l’eau.  

Les recommandations stratégiques qui s’imposent incluent la mise à l’échelle des infrastructures hydriques décentralisées et efficaces, l’instauration de mécanismes internationaux pour la gestion des eaux transfrontalières, et le maintien du soutien aux chaînes de valeur des cultures à forte rentabilité et inclusives pour les femmes.

I. Les Fondations Fragiles : Dynamiques du Climat, des Conflits et de la Sécurité Alimentaire

1.1. La Vulnérabilité Climatique de l’Afghanistan : La Crise Croissante de la Sécheresse

L’Afghanistan est l’un des pays les plus exposés aux impacts du changement climatique, dont la gravité a été « sérieusement sous-estimée » par les Nations Unies en 2023. La sécheresse est devenue l’un des chocs les plus déterminants, affectant de manière exponentielle les populations. Entre 2021 et 2022, la proportion des ménages déclarant la sécheresse comme un choc subi est passée de 39 % à 64 %. Cette accélération rapide et sévère justifie la nécessité d’une réorientation immédiate de la politique agricole vers la gestion et la conservation de l’eau.  

L’escalade de ces chocs climatiques a un impact qui va au-delà de la simple perte de récoltes. Lorsque les ménages sont confrontés à des crises environnementales majeures, ils sont contraints de modifier leurs schémas de dépenses, déplaçant les ressources limitées vers les dépenses de consommation de base, notamment l’alimentation. Cela signifie que la multiplication des sécheresses ne menace pas seulement la production agricole immédiate, mais érode également le capital financier et l’épargne des ménages. Une telle érosion réduit la capacité des agriculteurs à investir dans des intrants d’atténuation ou des mesures adaptatives (comme les nouvelles technologies d’irrigation), créant ainsi une boucle de rétroaction négative qui institutionnalise la pauvreté et pérennise la dépendance à l’aide d’urgence. La politique de développement doit donc cibler des interventions qui stabilisent les revenus et protègent le capital face à cette volatilité croissante.  

1.2. État de la Production de Base et Repères Historiques

L’Afghanistan possède un potentiel agricole significatif, comme en témoignent les récoltes exceptionnelles enregistrées dans le passé. En 2005, la récolte totale de céréales a été estimée à 5,3 millions de tonnes, un chiffre se situant juste en dessous du record établi en 2003. Ce résultat remarquable marquait une augmentation de près de 2,2 millions de tonnes par rapport à l’année précédente, qui avait été touchée par la sécheresse.  

La composition de cette récolte record comprenait environ 4,26 millions de tonnes de blé, 325 000 tonnes de riz, 337 000 tonnes d’orge et 315 000 tonnes de maïs. Ces excellents résultats étaient principalement attribués à des précipitations supérieures à la moyenne et à la disponibilité accrue d’eau d’irrigation à l’échelle nationale. L’impact économique de cette abondance hydrique fut direct : les besoins d’importations céréalières pour la campagne commerciale 2005/06 s’élevèrent à seulement 356 000 tonnes au total—le niveau le plus bas jamais enregistré, dont 110 000 tonnes sous forme d’aide alimentaire.  

La capacité de l’Afghanistan à atteindre un sommet de 5,3 millions de tonnes de céréales sous des conditions climatiques idéales prouve son potentiel agronomique intrinsèque. Cependant, la comparaison entre ce pic de 2005 et la réalité actuelle de la généralisation de la sécheresse révèle un écart critique en matière de stabilité. Il est clair que les politiques ne peuvent plus se contenter de viser des plafonds de production élevés, mais doivent impérativement élaborer des systèmes (d’irrigation, de stockage, de variétés résistantes à la sécheresse) capables de stabiliser la production moyenne contre les fluctuations climatiques sévères, assurant ainsi une sécurité alimentaire résiliente.  

Tableau 1: Référence Historique de la Production Céréalière (2005)

Type de CéréaleEstimation de la Production (2005)Note Contextuelle
Blé4,26 millions de tonnesRendement exceptionnel lié aux précipitations supérieures à la moyenne.
Riz325 000 tonnesComposante de la production globale de base.
Orge337 000 tonnesComposante de la production globale de base.
Maïs315 000 tonnesComposante de la production globale de base.
Total Céréales5,3 millions de tonnesRécolte quasi-record, réduisant fortement les besoins d’importation.

1.3. La Politique Agricole comme Atténuation des Conflits et des Chocs

Face à des défis de développement graves, incluant une faible productivité agricole, les effets néfastes du changement climatique et l’insécurité alimentaire exacerbée par le contexte politique , la diversification agricole est une stratégie essentielle. Des recherches détaillées confirment que le soutien à la diversification des cultures améliore le bien-être des ménages, renforce la sécurité alimentaire et atténue efficacement les impacts négatifs des chocs externes et des conflits internes.  

Traditionnellement, les politiques de développement agricole se sont concentrées sur l’augmentation de la productivité des cultures vivrières de base. Cependant, l’analyse des tendances historiques montre qu’entre 2011 et 2016, il y a eu une augmentation mesurable de l’activité de diversification des cultures à l’échelle des districts. Pour les ménages afghans, choisir une gamme de cultures plutôt que de se fier à une seule source de revenus ou d’alimentation leur offre une couverture cruciale contre la volatilité des prix et les risques météorologiques. Il est essentiel que cette tendance observée soit soutenue par des politiques qui reconnaissent que la diversification est non seulement une tactique de survie, mais aussi un pilier fondamental de la stabilité économique et de la paix sociale dans les régions fragiles.  

II. Résilience des Infrastructures Traditionnelles : Rôle et Renaissance des Systèmes de Karez

2.1. Définition du Système de Karez : Durabilité Ancienne

Les Karez, également appelés Qanats, représentent un système d’irrigation et d’approvisionnement en eau ancien, fondamentalement écologique et durable, indispensable à l’agriculture rurale dans le climat aride de l’Afghanistan. Ces systèmes ingénieux puisent l’eau des nappes phréatiques au moyen de tunnels souterrains horizontaux qui la conduisent, par gravité, vers les terres cultivées, minimisant ainsi l’évaporation.  

L’efficacité et la pérennité du Karez reposent sur des procédures de construction et de maintenance spécialisées. Une étude technique met en lumière l’importance d’assurer l’entretien continu du système. Toutefois, le travail au sein des tunnels exigeants et parfois effondrés des Karez peut être dangereux, soulignant la complexité et le risque des opérations de maintenance. La survie et l’efficacité de ces systèmes dépendent non seulement de leur conception, mais aussi de la capacité à améliorer les pratiques de maintenance locales pour s’adapter à un monde changeant.  

2.2. Impacts de Décennies de Conflit et de Négligence

La gestion de l’eau en Afghanistan est rendue particulièrement difficile par les décennies de troubles politiques et de guerre civile. Ces conflits ont entraîné des dommages considérables aux infrastructures hydriques du pays. Par conséquent, la demande en eau a augmenté récemment, exacerbée par la pénurie croissante et l’état dégradé des réseaux d’irrigation.  

Le fait que l’infrastructure hydrique soit endommagée au cours des conflits crée un problème multifacette. Non seulement la capacité d’irrigation est réduite, mais la restauration exige des ressources importantes dans un pays déjà classé au 182ème rang sur 193 pays pour l’Indice de Développement Humain. La réhabilitation des systèmes traditionnels et endommagés constitue donc un défi à la fois technique, financier et sécuritaire.  

2.3. Succès Quantifié des Programmes de Réhabilitation

Malgré les défis, les programmes de réhabilitation des systèmes de Karez ont démontré une efficacité remarquable, justifiant un investissement accru. Dans la province de Khost, par exemple, la reconstruction de dix systèmes de Karez a été achevée récemment. Ces initiatives ont permis d’obtenir des résultats quantifiables qui valident l’approche.  

Le cas du Karez de Zambar, dans le district de Sabary Yaqoby de la province de Khost, est particulièrement instructif. Avant la réhabilitation, le débit du système n’était que de 15 litres par seconde (lit/sec). Après les travaux, le débit a été porté à 190 lit/sec. Cette amélioration représente une augmentation colossale de 1167 % de la capacité d’approvisionnement en eau.  

Les bénéfices sur la production agricole sont tout aussi impressionnants. La superficie de terres irriguées par ce seul Karez est passée de 80 hectares à 260 hectares, soit une augmentation de 225 %. Ce projet, dont le coût total s’élevait à 169 000 dollars américains, a bénéficié à 2 900 familles et a permis la création de 7 137 journées de travail.  

L’augmentation spectaculaire du débit et de la superficie irriguée pour un coût relativement modeste démontre une rentabilité exceptionnelle par rapport à la construction de nouvelles infrastructures à grande échelle. De plus, les systèmes de Karez sont traditionnellement gérés par les communautés locales , renforçant ainsi l’appropriation locale et la capacité d’autogestion. Cette intégration de la communauté assure une durabilité politique et financière, faisant de la réhabilitation des Karez une voie de développement privilégiée pour les analystes cherchant des solutions à fort impact, à faible risque et financièrement soutenables.  

Tableau 2: Impact Quantifié de la Réhabilitation d’un Karez (Zambar Karez, Khost)

ParamètreAvant RéhabilitationAprès RéhabilitationChangement AbsoluAugmentation Pourcentage (%)
Débit (lit/sec)15190+1751167%
Terres Irriguées (ha)80260+180225%
Familles Bénéficiaires2 9002 9000N/A
Coût Total du ProjetN/A$169 000N/AN/A

III. Adaptation Moderne : Pompage Solaire et Efficacité de l’Utilisation de l’Eau

3.1. Virage Technologique : L’Énergie Solaire pour l’Accès à l’Eau

Face aux coûts élevés et à l’instabilité de l’approvisionnement en carburant, la technologie de pompage solaire représente une alternative stratégique pour l’accès à l’eau potable et d’irrigation. Cette technologie est reconnue pour être durable, efficace et moins coûteuse à long terme que les pompes submersibles alimentées au diesel.  

Des projets pilotes ont démontré l’efficacité de cette approche. Dans le sud de l’Afghanistan, notamment à Khost, des initiatives de déploiement de pompes solaires ont été menées avec succès. Dix puits desservant la population locale ont été équipés de systèmes solaires. Chaque forage a reçu 21 panneaux solaires, installés sur un châssis en acier et reliés à un système de régulation. Grâce à l’ensoleillement constant de la région, ces systèmes garantissent une source d’énergie fiable toute l’année. Bien que des générateurs diesel de secours soient maintenus pour pallier les périodes de faible luminosité, la dépendance au carburant est considérablement réduite. La longévité et le fonctionnement simple des panneaux solaires permettent un approvisionnement en eau plus efficace avec des coûts d’exploitation et d’entretien nettement inférieurs.  

3.2. Amélioration de la Sécurité Hydrique et des Moyens de Subsistance Ruraux

La modernisation des systèmes d’eau et d’irrigation est considérée comme essentielle pour améliorer la vie quotidienne et bâtir un avenir plus résilient pour les communautés rurales. L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a souligné que des investissements stratégiques dans les systèmes d’irrigation dans les 34 provinces ne visent pas seulement à restaurer l’accès à l’eau pour les agriculteurs, mais aussi à protéger les familles contre les inondations, à stimuler la production alimentaire et à créer des centaines de milliers d’emplois.  

L’adoption de l’énergie solaire est également une mesure d’adaptation directe face aux défis climatiques. En réponse à l’augmentation des chocs de sécheresse , la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (IFRC), en collaboration avec le Croissant-Rouge afghan et la Croix-Rouge japonaise, a fourni des puits alimentés par l’énergie solaire à dix communautés pour renforcer leur capacité à faire face aux pénuries d’eau.  

3.3. Avantages Socio-Économiques des Nouveaux Systèmes d’Irrigation

Les nouveaux systèmes d’irrigation, comme ceux intégrant les technologies solaires et le goutte-à-goutte, sont largement reconnus pour leur potentiel à relancer l’agriculture et, par conséquent, les revenus des agriculteurs. Les petits exploitants agricoles, en utilisant ces méthodes d’irrigation efficaces, sont mieux placés pour combler le déficit alimentaire national, même face aux bouleversements climatiques.  

Bien que des rapports comme celui de la Banque Mondiale confirment que ces systèmes « relancent l’agriculture et les revenus » , des données quantifiant précisément l’augmentation récente en pourcentage des rendements et des revenus des agriculteurs afghans ne sont pas disponibles dans les documents consultés. Néanmoins, l’évidence qualitative est forte. L’un des avantages fondamentaux de l’irrigation solaire réside dans la résilience décentralisée et l’autonomie énergétique qu’elle confère aux communautés. En se soustrayant à la dépendance au carburant, les agriculteurs sont isolés de la volatilité des prix mondiaux du pétrole et des problèmes d’approvisionnement, fréquentes dans les régions instables. De plus, les programmes de soutien incluent le renforcement des capacités des communautés pour la gestion technique et financière de leurs systèmes. Cette approche ne se contente pas de fournir une infrastructure, mais garantit la viabilité à long terme de l’investissement en passant d’un modèle de dépendance à l’aide extérieure à une gestion locale autonome.  

IV. Géopolitique de l’Eau : Le Canal de Qosh Tepa et la Stabilité Régionale

4.1. Portée Stratégique du Projet Qosh Tepa

Le Canal de Qosh Tepa est un projet d’infrastructure monumental situé dans le nord de l’Afghanistan. Son objectif principal est d’irriguer plus de 500 000 hectares de terres arides. Pour le pays, où la sécheresse, la pauvreté et l’agriculture de subsistance sont endémiques, ce canal est perçu comme un puissant symbole de développement national et un espoir pour les habitants. Ce projet est censé offrir des options économiques aux familles pour générer des revenus, dans des régions où le manque d’alternatives peut conduire à des problèmes sociaux graves.  

4.2. Tensions Hydriques Transfrontalières sur l’Amou-Daria

L’ambition nationale derrière le Canal de Qosh Tepa a des répercussions géopolitiques majeures. Le canal est conçu pour détourner entre 20 % et 30 % du débit de l’Amou-Daria. L’Amou-Daria est une artère vitale pour des millions de personnes en Asie Centrale.  

Cette initiative unilatérale suscite une vive inquiétude parmi les États riverains en aval, notamment l’Ouzbékistan, le Turkménistan et le Tadjikistan. Ces nations dépendent de l’Amou-Daria pour leur agriculture, leurs besoins en énergie hydroélectrique et la préservation de leurs écosystèmes. Les experts mettent en garde contre le risque que la perte d’une part significative du débit du fleuve exacerbe un déficit en eau déjà critique dans la région, causé par des facteurs naturels et la hausse des températures.  

Le climatologue et expert en eau, Bulat Yesekin, a qualifié le canal d’« erreur historique » en raison de ses profondes implications écologiques et économiques régionales. Le projet de Qosh Tepa représente ainsi un défi fondamental pour la sécurité régionale, car l’action unilatérale de l’Afghanistan, visant à garantir son propre avenir hydrique, est perçue par ses voisins comme une menace existentielle. L’absence d’une gouvernance internationale de l’eau acceptée et appliquée dans la région expose l’Asie Centrale à des défis supplémentaires, transformant l’eau partagée en un risque de sécurité collective.  

4.3. Différends Bilatéraux Existant et Droits sur l’Eau

Les tensions sur l’Amou-Daria ne sont pas isolées. L’Afghanistan est également impliqué dans un différend historique et complexe avec l’Iran concernant le partage des eaux du fleuve Hirmand (Helmand).  

Le manque de flux d’eau suffisant vers l’Iran a entraîné la dévastation écologique des zones humides d’Hamoun. Cette dégradation environnementale a des conséquences directes sur la sécurité, rendant le sol sec de la province du Sistan et du Baloutchistan vulnérable aux crues soudaines. En janvier 2020, trois jours de fortes pluies—l’équivalent d’une année—ont causé des dommages estimés à 53 millions de dollars américains, détruisant des récoltes et des infrastructures.  

Bien qu’une escalade vers un conflit de haute intensité sur le Hirmand soit jugée improbable à court ou moyen terme , ces différends récurrents soulignent l’instabilité chronique engendrée par l’absence de droits d’eau transfrontaliers contraignants et appliqués. La volonté iranienne d’éviter une crise supplémentaire doit être mise en balance avec la nécessité pour l’Afghanistan de consolider ses ressources hydriques. La gestion de l’eau est donc intrinsèquement liée à la politique étrangère et à la stabilité diplomatique de la région.  

V. Diversification Économique : Cultures à Haute Valeur et Croissance des Exportations

5.1. Le Safran : L’Or Rouge, Alternative à la Culture Illicite

Le secteur du safran s’est affirmé comme un succès de politique agricole. Il est activement promu comme une culture commerciale à haute valeur, offrant une source de revenus durable et vitale, et une alternative économique crédible à la culture du pavot à opium.  

Les chiffres de production récents confirment la croissance et la robustesse de cette filière. Les rapports officiels indiquent une récolte de 40 tonnes métriques (MT) pour 2024 , tandis que le Ministère de l’Agriculture, de l’Irrigation et de l’Élevage a même rapporté une production de 46 MT en 2024, contre plus de 20 MT en 2022. La province d’Herat domine ce marché, représentant plus de 90 % de la production nationale de safran.  

Au-delà des chiffres de production, le safran a un impact social déterminant. Il est un moteur essentiel de l’emploi pour les femmes rurales, qui assurent environ 80 % des tâches de production. Cette concentration de la main-d’œuvre féminine dans un secteur d’exportation de renommée mondiale fait du safran un outil d’autonomisation unique. Des projets spécifiques, souvent soutenus par la FAO, aident les femmes entrepreneures à diriger des entreprises florissantes spécialisées dans le safran, ouvrant ainsi la voie à une participation économique accrue des femmes afghanes.  

5.2. Expansion des Marchés d’Exportation : Le Succès de la Pistache

La stratégie de diversification économique s’étend aux fruits secs, avec un succès notable dans les exportations de pistaches. La province d’Herat, qui est l’une des principales régions productrices, a enregistré des exportations de pistaches dépassant les 24,676 millions de dollars américains sur une période de 10 mois au cours de l’année solaire 1403.  

Ce volume représente une augmentation solide de 21 % par rapport à l’année précédente, ce qui confirme la forte demande internationale pour les fruits secs afghans et la réussite de la pénétration de ce marché. Les pistaches, avec le safran, les fruits frais, le charbon et les tapis tissés à la main, constituent le cœur de l’économie d’exportation du pays. La production moyenne des vergers, notamment dans les provinces du centre et de l’ouest, devrait se maintenir.  

Le choix d’investir dans ces cultures, comme le safran et la pistache, est stratégique pour un pays aride. Ces cultures maximisent la valeur économique tout en minimisant la consommation d’eau par rapport aux céréales de base ou à d’autres cultures intensives en eau. Cette haute efficacité en termes de valeur par unité d’eau (Value-Per-Drop Efficiency) est un facteur critique dans le contexte de pénurie hydrique croissante en Afghanistan, assurant que chaque investissement en irrigation génère le rendement économique le plus élevé possible.

Tableau 3: Performance Économique des Cultures d’Exportation à Haute Valeur (Données Récentes)

CultureMétriqueChiffre / ValeurAnnée / PériodeNote Contextuelle
SafranVolume de Production (Rapports Officiels)40 tonnes métriquesRécolte Récente (2024)Production robuste confirmant la vitalité du marché
SafranVolume de Production Maximum Rapporté46 tonnes métriques2024Chiffre Ministériel suggérant d’excellents rendements
PistachesValeur d’Exportation (Herat)$24,676 millions USD10 mois de l’année solaire 1403Contribution économique significative
PistachesCroissance des Exportations (YoY)+21%Comparé à l’année précédenteIndique un succès dans la pénétration du marché

5.3. Soutien Politique Nécessaire pour une Diversification Durable

Si la diversification agricole a fait ses preuves en améliorant le bien-être et en atténuant les pertes de revenus lors de chocs et de conflits , le soutien politique doit s’étendre au-delà de la simple production primaire.  

Pour pérenniser la croissance des secteurs comme le safran et la pistache, l’investissement doit désormais se concentrer sur l’approfondissement de la chaîne de valeur. Cela inclut le développement des capacités de transformation, l’amélioration des normes de qualité et la certification, et surtout, la sécurisation d’un accès durable et fiable aux marchés internationaux. Ces mesures sont essentielles pour transformer des succès sporadiques en une composante stable et majeure de l’économie nationale.  

VI. Conclusion et Perspectives Stratégiques

6.1. Équilibrer Résilience Locale et Stabilité Régionale

L’analyse des données révèle une dichotomie critique dans l’approche afghane de la sécurité hydrique et agricole.

D’une part, le pays enregistre des avancées internes mesurables dans la construction de la résilience agricole. L’adoption d’une approche hybride de gestion de l’eau, conjuguant l’efficacité remarquable de la réhabilitation des systèmes de Karez (avec des augmentations de débit de plus de 1000 % ) et la résilience décentralisée et le faible coût d’exploitation du pompage solaire , s’avère être une stratégie à haute rentabilité. Simultanément, la diversification vers le safran et la pistache prouve qu’un modèle économique centré sur l’exportation et les cultures à faible consommation d’eau est viable.  

D’autre part, ces progrès domestiques sont mis en péril par l’instabilité régionale causée par la politique unilatérale de l’eau. Le Canal de Qosh Tepa, menaçant de réduire de 20 à 30 % le débit de l’Amou-Daria , et les différends non résolus sur l’Hirmand créent un environnement de sécurité fragile. Le risque d’instabilité, voire de conflit, découlant de l’absence de cadres de gouvernance des eaux transfrontalières, exige une intervention diplomatique urgente.  

6.2. Voies d’Action pour l’Investissement et la Gestion de l’Eau

  1. Prioriser les Infrastructures Décentralisées et Efficaces (Résilience Physique) : Le soutien international doit privilégier le financement des projets qui maximisent l’efficacité hydrique et l’appropriation locale, à l’instar de la réhabilitation massive des systèmes de Karez et le déploiement généralisé des technologies solaires et d’irrigation au goutte-à-goutte. Cette stratégie garantit une utilisation optimale des ressources dans un contexte d’aridité croissante et renforce la capacité des communautés à gérer leurs propres ressources, réduisant ainsi la dépendance aux infrastructures lourdes et aux apports externes de carburant.  

Mandater la Diplomatie de l’Eau Transfrontalière (Stabilité Géopolitique) : Il est impératif d’établir des canaux diplomatiques transparents, potentiellement sous l’égide d’organisations multilatérales ou régionales, afin de négocier des protocoles de partage des eaux de l’Amou-Daria qui soient à la fois équitables et contraignants. L’ampleur des risques écologiques et économiques pour les États d’Asie Centrale exige que le projet Qosh Tepa soit intégré dans une discussion multilatérale afin de désamorcer la tension régionale et d’éviter que la quête de sécurité hydrique d’un pays ne déstabilise toute la région.  

Investir Profondément dans la Chaîne de Valeur (Durabilité Économique et Sociale) : La politique économique doit consolider les filières du safran et de la pistache. Cet effort doit se concentrer non seulement sur le soutien à la production, mais aussi sur l’investissement dans l’infrastructure post-récolte, la logistique d’exportation et les mécanismes de certification de qualité. Un soutien ciblé est nécessaire pour les initiatives qui amplifient le rôle des femmes dans ces secteurs à forte valeur ajoutée, capitalisant sur le fait que 80 % des tâches de production du safran sont déjà assurées par elles.  

Sources :

Safran : une source de revenus alternative au pavot – Banque mondiale
Le canal de Qosh Tepa en Afghanistan – La Lettre d’Afghanistan
Iran–Afghanistan : vers un conflit pour l’eau ? – Cairn.info
Crop diversification increased household welfare in Afghanistan (2011–2017) – EconStor (PDF)
FAO – Cultures et pénuries alimentaires en Afghanistan
Ancient Karez System in Afghanistan – DergiPark
Ancient Karez System in Afghanistan – ResearchGate
Sustainable irrigation: Karez system in Afghanistan – CAJWR
Contrer le manque d’eau dans les villages isolés – Solidarités International
Reconstruction of 10 Karez Systems in Khost – Islamic Emirate of Afghanistan
Transforming Afghanistan’s water and irrigation systems in 2024 – FAO
New irrigation systems jumpstart farming in Afghanistan – Banque mondiale
Les petits exploitants peuvent combler le déficit alimentaire grâce à l’irrigation – IFAD
Farmers benefit from irrigation upgrades in Bamyan – Banque mondiale
Climate Change and Water Security in Central Asia – ZOIS
Iran and Afghanistan clash over water rights – USIP Iran Primer
War, drought and diplomatic rifts deepen Afghanistan’s water crisis – Al Jazeera
En Afghanistan, une entrepreneure pionnière du marché du safran – FAO
Afghanistan focuses on key crops to expand exports – FreshPlaza
Below-average precipitation likely for 2024/25 season – FEWS NET

Rapport d’Analyse Sectorielle : Dynamiques de Production et Défis Logistiques pour les Filières Grenade et Melon en Afghanistan (Horizon 2025)

I. Synthèse Exécutive et Constats Stratégiques Immédiats

L’économie afghane, fortement dépendante du secteur agricole, présente un paradoxe structurel majeur dans ses filières de fruits frais. D’un côté, elle détient un potentiel de production colossal, illustré par une récolte de melons atteignant 1,35 million de tonnes. De l’autre, elle est paralysée par des défaillances logistiques systémiques, notamment l’absence critique d’infrastructure de la chaîne du froid et des délais de transit excessivement longs, pouvant s’étendre jusqu’à cinq jours pour parcourir seulement 300 kilomètres.  

L’analyse de la période récente (2024/2025) révèle une dichotomie entre deux cultures stratégiques. La filière de la grenade de Kandahar a démontré une capacité de résilience et de croissance spectaculaire, réussissant à transformer les améliorations localisées dans la manutention post-récolte en une augmentation des exportations de plus de 212%. Ce succès est cependant conditionnel à la robustesse intrinsèque du fruit, une condition qui ne peut être étendue sans infrastructure au melon, qui reste en grande partie confiné aux marchés intérieurs ou régionaux en raison de sa périssabilité élevée. Pour que les volumes massifs de melons contribuent significativement à la balance commerciale nationale, il est impératif de combler le fossé entre le potentiel agronomique et la capacité logistique.  

II. Le Contexte Macroéconomique : Un Impératif d’Exportation

Le secteur de l’exportation afghan est confronté à des défis structurels qui confèrent aux produits à valeur ajoutée, comme les fruits frais, un rôle crucial de stabilisateur macroéconomique. L’analyse des tendances commerciales et des prix intérieurs confirme l’urgence d’une stratégie d’exportation durable.

A. La Balance Commerciale sous Pression

Les données macroéconomiques de janvier 2024 indiquent que la balance commerciale de l’Afghanistan demeure sous une pression significative. Le déficit commercial s’est élargi par rapport à la même période de l’année précédente, car la trajectoire ascendante des importations a continué de surpasser la croissance des exportations. Cette tendance récurrente, qui traduit une dépendance structurelle aux biens étrangers, confère une importance stratégique accrue à toute augmentation des revenus d’exportation, même sectorielle, comme celle observée pour la grenade.  

La volatilité des chiffres globaux d’exportation souligne la fragilité de la base commerciale nationale. Bien que des chiffres d’exportation élevés soient enregistrés ponctuellement (par exemple, un pic récent à 474,93 millions de dollars ), d’autres données font état de fluctuations importantes, passant de 403,85 à 249,29 millions de dollars en termes de valeur. Ces variations marquées indiquent l’absence de filières d’exportation suffisamment stables et fiables pour garantir un flux constant de devises fortes. Le succès de filières spécifiques et résilientes est donc perçu comme un mécanisme temporaire de stabilisation contre l’hémorragie des devises, même s’il ne résout pas le problème du déficit structurel.  

B. Pression Déflationniste et Conséquences pour l’Agriculture

L’environnement de prix est caractérisé par une faiblesse persistante de la demande intérieure, se manifestant par une pression déflationniste notable. En janvier 2023, l’inflation globale a chuté à un niveau négatif de 10,2 % en glissement annuel, une tendance principalement tirée par une déflation alimentaire marquée de 15,1 %.  

Cette déflation alimentaire a des conséquences directes sur les stratégies agricoles. Lorsque les prix domestiques de l’alimentation baissent de manière significative, la rentabilité des agriculteurs est gravement menacée, car les revenus locaux peuvent ne plus suffire à couvrir les coûts de production. Cette pression économique pousse les producteurs à rechercher activement les marchés d’exportation afin de réaliser des ventes en devises étrangères, offrant des prix potentiellement plus stables et plus élevés que ceux du marché intérieur. La faiblesse de la demande locale amplifie ainsi l’urgence de résoudre les goulots d’étranglement logistiques et infrastructurels. Si les exportations ne parviennent pas à absorber le surplus de production à un prix rémunérateur, la production de masse, telle que celle du melon, contribue principalement à la subsistance mais génère peu de valeur ajoutée pour l’économie globale.

III. Filière Stratégique I : La Montée en Puissance de la Grenade de Kandahar

La province de Kandahar s’est imposée comme le moteur de la croissance des exportations de fruits frais, la grenade servant de modèle de réussite sectorielle.

A. Évaluation de la Performance d’Exportation 2024/2025

Kandahar est largement reconnue comme le « foyer de la grenade » (pomegranate hotbed), ce qui atteste de sa primauté historique en termes de qualité et de volume au niveau national. L’année 2024/2025 a été marquée par une performance d’exportation spectaculaire.  

Le volume de grenades exportées depuis Kandahar a connu une croissance exponentielle, passant de seulement 7 000 tonnes l’année précédente à 21 870 tonnes l’année en cours. Cette progression représente une augmentation remarquable de plus de 212 %. Ce bond en avant n’est pas seulement un succès agricole, il confère une importance accrue au Port de Kandahar, dont la valeur totale des exportations a atteint 488,43 millions de dollars américains entre septembre 2024 et août 2025.  

B. Identification des Facteurs Clés de Succès

L’explication officielle de ce boom est double. Premièrement, une augmentation générale de la production dans les vergers a été observée. Cependant, le facteur le plus déterminant réside dans l’amélioration de la manutention post-récolte (improved post-harvest handling) et le renforcement des structures commerciales. Cette observation est fondamentale pour l’analyse sectorielle. La croissance exceptionnelle des exportations démontre que la limite antérieure à l’exportation n’était pas principalement due à un manque de production brute, mais plutôt à des pertes qualitatives et à un déclassement important des fruits avant leur exportation. Les interventions ciblées sur le tri, l’emballage et la préservation locale ont agi comme un puissant levier, transformant une grande partie du volume brut en produit exportable de haute valeur.  

De plus, cette filière a réussi à diversifier ses destinations, ne se limitant plus aux marchés frontaliers immédiats. Les principaux marchés incluent désormais des pays géographiquement éloignés tels que la Malaisie et la Russie, en plus des voisins traditionnels (Pakistan et Ouzbékistan). Cette diversification stratégique est rendue possible, en partie, par la nature intrinsèquement robuste de la grenade. Le fruit tolère mieux que d’autres produits frais les longs trajets et les conditions de transport imparfaites, permettant ainsi d’atteindre des marchés lointains même en l’absence de camions réfrigérés dédiés sur le territoire national. Le succès de la grenade est donc la preuve qu’une approche micro-sectorielle concentrée sur la qualité peut, dans des conditions spécifiques, contourner les contraintes macro-logistiques.  

Tableau 1 : Bilan Comparatif des Exportations de Grenades de Kandahar

Année Volume Exporté (Tonnes) Croissance Annuelle (Approximative) Facteurs Attribués
Année Précédente 7 000 N/A N/A
Année Actuelle (2024/2025) 21 870 +212% Production accrue, meilleure manutention post-récolte, commerce renforcé

IV. Filière Stratégique II : Le Melon, Production de Masse et Enjeu de Subsistance

Si la grenade représente l’exportation de valeur, le melon symbolise la production de masse et l’enjeu de subsistance pour la population afghane.

A. L’Échelle Massive de la Production

Le melon est l’une des cultures les plus importantes du pays, qualifiée de « richesse afghane au niveau superficiel ». Le pays a enregistré une récolte massive de 1,35 million de tonnes de melons. Ce volume colossal est d’une importance capitale pour la sécurité alimentaire et l’économie rurale, d’autant plus que près de 68 % de la population souffre de sous-nutrition ou de malnutrition. La production de melons soutient directement les moyens de subsistance de millions de personnes.  

Malgré l’ampleur de ce volume, une grande partie de la récolte est dirigée vers la consommation domestique ou les marchés frontaliers immédiats, car le manque d’infrastructure de froid empêche sa transformation en valeur d’exportation internationale à grande échelle. Ce déséquilibre entre le volume produit et la valeur d’exportation potentielle limite l’impact du secteur sur la balance commerciale nationale, même s’il joue un rôle essentiel au niveau humanitaire.

B. Adaptations Traditionnelles aux Contraintes Logistiques

Face aux défis infrastructurels, les agriculteurs ont développé des stratégies pragmatiques. La culture privilégie les variétés de melons d’Asie Centrale, notamment les types ‘Baytikurgon’ qui possèdent une peau solide permettant l’empilement et le transport dans des conditions de stockage difficiles.  

Cette dépendance aux variétés robustes et adaptées est une conséquence directe de l’absence d’infrastructures logistiques modernes. Le choix des variétés agit comme un substitut au pré-refroidissement et au transport réfrigéré. Pour le marché d’exportation international, qui exige souvent des variétés plus fines, plus sucrées et plus fragiles (telles que celles utilisées dans l’Union Européenne ou en Amérique du Nord), ces stratégies d’adaptation variétale ne seront pas suffisantes. Si l’Afghanistan aspire à valoriser son million et demi de tonnes de melons sur les marchés mondiaux, un déploiement complet de la chaîne du froid deviendra un prérequis absolu, permettant de cultiver et d’exporter des produits plus sensibles.

V. Analyse des Goulots d’Étranglement Logistiques : Le Fardeau du Froid

L’obstacle majeur à la transformation des volumes agricoles afghans en recettes d’exportation durables réside dans la faiblesse criante des infrastructures logistiques du froid. Cette situation impose un « impôt logistique » non déclaré sur l’ensemble de la filière agricole.

A. La Paralysie du Transport Terrestre

Le transport des marchandises est entravé par des contraintes extrêmes, aggravées par l’état des routes et les conditions d’accès hivernales. Les temps de transit sont catastrophiques pour les produits périssables : parcourir seulement 300 kilomètres peut prendre jusqu’à cinq jours. Pour des fruits frais et sensibles comme le melon, un tel délai garantit un niveau de dégradation élevé, rendant le produit invendable sur les marchés d’exportation exigeants.  

Cette lenteur est couplée à une défaillance structurelle concernant la préservation de la qualité en transit. Le pays accuse une absence notoire de camions réfrigérés. Bien que des solutions palliatives comme les cool boxes soient utilisées, elles sont insuffisantes pour le transport de grands volumes de produits frais sur de longues distances, assurant ainsi la perte d’une grande partie de la valeur potentielle.  

B. L’Échelle des Pertes Post-Récolte

Les inefficacités logistiques se traduisent par des pertes considérables, minant la compétitivité et le revenu des agriculteurs. Des estimations basées sur des contextes similaires (par exemple, l’Afrique de l’Est) montrent que jusqu’à 40 % des denrées périssables peuvent être perdues en raison de chaînes du froid inefficaces. L’existence de ce risque quantifie l’énorme inefficience économique intégrée au secteur agricole afghan.  

La réalité de ces pertes est confirmée par des rapports antérieurs qui évoquent les conséquences des défis logistiques et climatiques à Kandahar, où les agriculteurs ont fait face à des difficultés incluant des « fruits pourrissants » (fruit rotting). Cette perte matérielle sur le terrain illustre à quel point la valeur de la production est littéralement gaspillée avant même d’atteindre le marché, réduisant ainsi la capacité du pays à générer des devises fortes et à stabiliser son déficit commercial.  

C. L’Usage Prioritaire des Solutions Existantes

Les rares infrastructures de logistique du froid qui existent en Afghanistan sont, par nécessité, orientées vers le secteur humanitaire. Des entrepôts à température contrôlée, totalisant 1 600 m² (avec des espaces allant de et une véritable chaîne du froid à ), ont été mis en place par des organisations humanitaires.  

Cependant, ces installations sont principalement dédiées au stockage de produits sensibles non périssables et, de manière critique, aux médicaments et aux vaccins. Bien que ces installations soient essentielles pour l’action humanitaire, elles ne sont ni dimensionnées ni dédiées à la gestion des volumes massifs de production agricole (comme les 1,35 million de tonnes de melons). L’agriculture ne peut se développer en s’appuyant sur l’infrastructure humanitaire. Un investissement ciblé doit être réalisé pour créer une chaîne du froid commerciale dédiée, distincte des besoins médicaux, si l’objectif est de transformer le secteur des fruits frais.

VI. Stratégie d’Investissement et Recommandations (Horizon 2025+)

L’analyse démontre que l’avenir du commerce agricole afghan repose sur la conversion du volume (Melon) en valeur (Grenade) grâce à une stratégie d’investissement ciblée dans la logistique post-récolte.

A. Consolidation et Sécurisation de la Filière Grenade

Le succès des exportations de grenades (+212% d’augmentation du volume exporté) est un modèle qui doit être pérennisé et généralisé. Il est crucial d’investir dans la formation et l’équipement pour étendre les pratiques de manutention post-récolte réussies de Kandahar à d’autres régions productrices de grenades. De plus, pour soutenir la diversification réussie vers des marchés plus éloignés (comme la Malaisie et la Russie), des partenariats logistiques doivent être développés pour améliorer la traçabilité et réduire les délais de transit intermédiaires, même si le fruit est relativement robuste. Le succès de la grenade est une exception due à sa durabilité intrinsèque, mais ce succès s’arrêtera si l’infrastructure de transit régionale ne s’améliore pas pour sécuriser la qualité sur les marchés lointains nouvellement acquis.

B. Déverrouillage de la Filière Melon : De Volume à Valeur

La transformation du potentiel du melon en valeur d’exportation exige des investissements d’infrastructure majeurs, car les contraintes de périssabilité sont plus sévères. Le point d’intervention le plus critique est le déploiement immédiat d’une flotte de camions réfrigérés, car l’utilisation des caisses de froid (cool boxes) est une solution palliative insuffisante face aux longs délais de transport.  

Il est recommandé d’établir des Hubs de Froid Agricole stratégiquement situés. Ces centres devraient inclure des installations de pré-refroidissement et de stockage temporaire, positionnés aux points clés de production de melons et aux principaux points de sortie frontaliers. Enfin, une partie de la récolte massive de 1,35 million de tonnes pourrait être transformée pour réduire la dépendance à la chaîne du froid pour l’exportation. L’étude de la faisabilité d’unités de transformation (séchage, pulpe, concentrés) permettrait d’absorber les surplus ou les produits légèrement déclassés, stabilisant ainsi les revenus ruraux.

Tableau 2 : Analyse SWOT pour les Filières Grenade et Melon

Catégorie Grenades de Kandahar Melons (Production Nationale)
Forces (S)

Croissance exceptionnelle du volume d’exportation (+212%), produit à haute valeur ajoutée, preuve d’efficacité des améliorations post-récolte.

Volume de production massif (1.35 Mn tonnes), forte résilience agricole, variétés adaptées à l’empilement/stockage.

Faiblesses (W) Dépendance aux corridors terrestres externes, vulnérabilité aux chocs politiques/frontaliers.

Hautement périssable, sensibilité aux délais de transport (5 jours/300km), pertes post-récolte non maîtrisées.

Opportunités (O)

Diversification réussie des marchés (Asie du Sud-Est, Russie), potentiel de financement pour les techniques post-récolte éprouvées.

Sécurité alimentaire accrue, potentiel de transformation (produits secs/jus), valorisation possible sur les marchés d’Asie Centrale.
Menaces (T)

Élargissement du déficit commercial, absence critique de flottes réfrigérées pour la durabilité de l’exportation lointaine.

Pression déflationniste sur les prix domestiques, infrastructure routière et logistique non adaptée au transit rapide.

 

C. Recommandations de Politique Commerciale

Face à l’urgence de réduire le déficit commercial et de maximiser les recettes agricoles, deux axes stratégiques s’imposent :

  1. Réduction des Frictions Frontalières : Les négociations régionales doivent prioriser la fluidité du transport. Un délai de cinq jours pour 300 kilomètres ne doit pas être aggravé par des blocages douaniers ou des inspections prolongées aux frontières. La rapidité du franchissement est la condition sine qua non pour garantir la qualité des produits frais destinés à l’exportation.

  2. Partenariats Public-Privé pour le Froid (PPP) : L’État ne peut financer seul le déploiement d’une infrastructure de chaîne du froid commerciale. L’exemple réussi de la grenade démontre qu’une intervention ciblée peut générer des retours sur investissement rapides. Ce succès doit être utilisé comme un signal pour attirer des capitaux privés dans des Partenariats Public-Privé dédiés au financement, à la construction et à l’exploitation d’une flotte de camions réfrigérés et de centres de stockage à température contrôlée. Cela permettrait de déverrouiller la filière melon, assurant que son volume colossal soit converti en une source stable et durable de devises étrangères.

Sources complémentaires :

Afghanistan records melon harvest of 1.35 million tons – FreshPlaza
Afghanistan : relever les défis de l’hiver pour garantir l’accès humanitaire – Handicap International
Afghanistan exports nearly 22,000 tons of pomegranates from the southern region – Xinhua
Afghanistan Economic Monitor – February 2024 – Banque mondiale
Afghanistan – Exportations par pays – TradingEconomics
Afghanistan – Exportations par catégorie – TradingEconomics
Kandahar exports nearly 22,000 tons of pomegranates – YouTube
Export Value USD 488.43M via Kandahar Port (Sept 2024 – Aug 2025) – ExportGenius
Melons: Afghan riches at the surface level – Afghanistan Analysts Network
Melons d’Asie centrale – Wikipédia
Importance des chaînes du froid pour la sécurité alimentaire – Xpert.Digital
Crops not Watered, Fruit Rotting: agriculture du Kandahar frappée par la guerre et la sécheresse – ecoi.net
Partager cet article

À lire aussi