
Malgré les polémiques du moment qui éclaboussent l’Organisation des Nations Unies (ONU) et certains de ses représentants, une réalité demeure : dans l’ombre des tribunes et des déclarations, des équipes d’experts travaillent, recoupent, vérifient, compilent. Ce sont des femmes et des hommes qui ne font pas de communication, mais de la surveillance, de l’analyse, de la preuve.Leur utilité est brutale : sans eux, le monde ne verrait plus grand-chose. Il n’y aurait que des récits concurrents, des slogans, des dénis officiels — et l’on finirait par confondre le bruit avec la vérité.Dans le cas de l’Afghanistan, cette cécité serait catastrophique. Car le régime en place a tout intérêt à produire une image “normalisée” : sécurité retrouvée, terrorisme éradiqué, ordre établi. Or l’accès est limité, les témoins se taisent sous la peur, les ONG sont entravées, et la propagande remplace progressivement l’enquête. Dans ce paysage verrouillé, les rapports techniques — imparfaits, certes, mais méthodiques — deviennent une boussole.Le rapport S/2026/44, issu de la surveillance des sanctions, appartient à cette catégorie rare : un document qui ne cherche pas à plaire, mais à décrire. Il ne dit pas ce que l’on voudrait entendre ; il dit ce que les États rapportent, ce que les sources convergentes laissent établir, ce que les signaux faibles confirment. Et c’est précisément pour cela qu’il mérite d’être lu, cité, diffusé.
Le rapport de six mois de l’Équipe d’appui analytique et de surveillance des sanctions de l’ONU au Conseil de sécurité indique qu’Al-Qaida continue de bénéficier du soutien des Taliban et agit en tant que fournisseur de formation et de conseils en Afghanistan, en particulier pour Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP).Selon le rapport, al-Qaida dans le sous-continent indien est actif dans le sud-est de l’Afghanistan, tandis que son chef, Oussama Mehmood, et son adjoint, Atif Yahya Ghouri, sont présents à Kaboul. L’équipe des médias du groupe serait présente à Herat.
Afghanistan, « conditions favorables » aux groupes terroristes : ce que dit le rapport ONU S/2026/44
Le trente-septième rapport de l’Équipe d’appui analytique et de surveillance des sanctions, transmis au Conseil de sécurité et publié en version française sous la cote S/2026/44 (daté du 4 février 2026), dresse un constat qui contredit frontalement la communication officielle des autorités afghanes de facto : l’Afghanistan demeure un espace où cohabitent, se reconfigurent et se renforcent plusieurs organisations terroristes, avec des effets d’onde immédiats pour le Pakistan, l’Asie centrale et l’Iran, et potentiellement au-delà.
Un déni officiel… que personne ne valide
Le rapport note que les États de la région restent préoccupés par « le nombre de groupes terroristes en Afghanistan » et les répercussions possibles : attaques transfrontalières, radicalisation de populations vulnérables. Les autorités afghanes de facto affirment, elles, qu’il n’existe « aucun groupe terroriste » sur leur territoire — mais le texte est sans détour : « Aucun État Membre ne soutient cette déclaration. »
Une politique à géométrie variable : pression sur l’EIIL-K, marge de manœuvre pour le TTP
Le rapport décrit une dynamique que l’on retrouve de plus en plus souvent dans les évaluations internationales : une lutte réelle contre État islamique d’Iraq et du Levant-Khorassan (EIIL-K), combinée à une permissivité — voire un soutien — envers Tehrik-e Taliban Pakistan (TTP). Les autorités de facto « ont continué de lutter » contre l’EIIL-K et de contrôler certaines activités extérieures d’autres groupes, mais auraient accordé au TTP « une plus grande liberté et un soutien accru », entraînant une recrudescence des attaques contre le Pakistan et une montée des tensions régionales.
Ce point est central : il ne s’agit pas seulement d’un “angle mort” sécuritaire, mais d’un arbitrage. Le rapport suggère une hiérarchisation des menaces : neutraliser l’ennemi intérieur le plus contestataire (EIIL-K), tout en conservant des leviers régionaux (TTP) et des alliances idéologiques (Al-Qaida).
Al-Qaida : stabilité, refuge et “prestations” au bénéfice d’autres groupes
Sur Al-Qaida, le rapport souligne une continuité : « Le statut et la puissance […] sont restés inchangés » et « l’ambition » d’opérations extérieures ne faiblit pas, l’organisation privilégiant des attentats « spectaculaires » pour l’impact médiatique mondial.
Surtout, le texte affirme qu’Al-Qaida « a continué de bénéficier du soutien des autorités afghanes de facto » et qu’elle a offert ses services pour « renforcer les capacités » d’autres groupes en Afghanistan — « principalement » le TTP — via formation et conseil.
Enfin, le rapport signale l’activité de Al-Qaida dans le sous-continent indien (AQSI) dans le sud-est afghan, dans des zones où le Réseau Haqqani exerce une forte influence ; des cadres auraient été aperçus à Kaboul, et une cellule médiatique serait basée à Hérat. Le rapport ajoute une inquiétude précise : des attaques extérieures pourraient être conduites sous “marque” alternative (ex. un groupe-écran) pour ne pas exposer directement les hôtes talibans.
EIIL-K : moins d’attaques, mais une capacité intacte, dopée par le recrutement en ligne
Le document insiste : même sous forte pression sécuritaire (opérations des États de la région et actions militaires talibanes), l’EIIL-K conserve une « capacité opérationnelle et de combat importante » et remplace rapidement ses combattants, « notamment grâce au recrutement en ligne ». Cette pression l’encourage à chercher des alliances avec d’autres factions armées en Afghanistan. Sur le terrain, il est décrit comme surtout actif au nord, en particulier dans le Badakhchan, et près de la frontière pakistanaise, tout en développant un réseau de cellules visant une menace « dans la région et au-delà ».
Le rapport note aussi une propagande agressive dans les langues d’Asie centrale, conçue pour élargir l’audience, recruter et lever des fonds, en exploitant l’actualité internationale (dont le conflit Gaza–Israël).
Le Badakhchan, aimant régional : formation, regroupements, “documents” et intégrations
Deux autres éléments convergent vers la même zone-clef : le nord afghan, et particulièrement le Badakhchan.
D’une part, les États d’Asie centrale redoutent que des combattants s’y rendent pour planifier des attaques contre leurs pays d’origine ; « des camps spécialisés » y auraient formé des combattants terroristes étrangers.
D’autre part, le rapport décrit les facilités accordées aux membres de Mouvement islamique du Turkestan oriental/Parti islamique du Turkestan (ETIM/TIP) : avec l’appui des autorités afghanes de facto, ils auraient obtenu des documents d’identité permettant de se déplacer librement et de se regrouper progressivement dans le Badakhchan. Le texte évoque des levées de fonds via culture du pavot et exploitation minière, et affirme qu’environ 250 membres auraient rejoint les forces de police talibanes en 2025. Il rapporte aussi un appel de l’ETIM/TIP depuis l’Afghanistan à des membres présents en Syrie et alentours pour venir en Afghanistan afin de « retourner au Xinjiang pour y mener le jihad ».
Pakistan : l’effet “sanctuaire” et l’escalade transfrontalière
Le rapport présente le TTP comme l’un des groupes les plus importants en Afghanistan, et décrit des attaques « de plus en plus complexes » contre les forces et structures pakistanaises, allant jusqu’à un attentat revendiqué par un dissident contre un tribunal d’Islamabad (12 morts) — signalé comme un fait marquant car visant la capitale, et une cible différente des schémas précédents. Des États membres craignent que le TTP accroisse sa coopération avec des groupes affiliés à Al-Qaida pour élargir le spectre des cibles, au risque d’étendre la menace au-delà de la région.
Armes, permis, documents de voyage : la logistique qui change l’équation
Le rapport ajoute une pièce très concrète : l’armement. Il indique qu’en Afghanistan, des groupes ont acquis des armes et équipements modernes via contrebande et marché noir, et que la prolifération d’armes issues de stocks laissés par d’anciens partenaires de la coalition anti-Daech renforcerait la létalité des attaques du TTP au Pakistan. Il liste des capacités : fusils sophistiqués, vision nocturne, imageurs thermiques, systèmes de tir de précision, attaques par drone. Et surtout : « La plupart de ces armes ont été fournies par les autorités de facto » en même temps que des permis d’armes et des documents de voyage.
Dit autrement : ce n’est pas seulement “un trafic” ou “des reliquats”. C’est une chaîne d’autorisation (permis) et de mobilité (documents) qui donne aux groupes une profondeur logistique.
La couche techno : satellites, IA, et propagande qui traverse les frontières
Dès l’aperçu général, le rapport souligne l’exploitation croissante des communications par satellite commercial et une maîtrise accrue de l’intelligence artificielle au service de la propagande, du recrutement et de la radicalisation.
L’annexe (en anglais) complète ce tableau : elle souligne le ciblage des jeunes et mineurs, la rapidité des traductions assistées par IA, et mentionne que la propagande de l’EIIL sollicite des dons en monnaies numériques pour ses affiliés, « including ISIL-K ». On y voit aussi “Afghanistan” apparaître dans les mots-clés suivis dans Al-Naba (illustration des priorités propagandistes).
Extraits courts à forte valeur (verbatim)
« Les autorités afghanes de facto ont affirmé qu’il n’y avait aucun groupe terroriste […] Aucun État Membre ne soutient cette déclaration. »
« [Elles] ont toutefois accordé à Tehrik-e Taliban Pakistan (TTP) une plus grande liberté et un soutien accru… »
« Al-Qaida a continué de bénéficier du soutien des autorités afghanes de facto. »
« …notamment grâce au recrutement en ligne. » (sur la résilience de l’EIIL-K)
« La plupart de ces armes ont été fournies par les autorités de facto… »
Le sanctuaire n’est plus un risque : c’est un système
Ce que S/2026/44 met en lumière, ce n’est pas seulement la “présence” de groupes terroristes en Afghanistan, mais l’architecture qui les rend opératoires : arbitrage politique (qui combattre, qui tolérer), facilitation administrative (documents, permis), profondeur territoriale (Badakhchan), et modernisation des moyens (drones, vision nocturne, propagande multilingue, IA, satellites).
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