
SÉCURITÉ ET CONFLITS
Frappes aériennes sur Kaboul
Dans la nuit du lundi 16 mars, vers 21h heure locale, des frappes aériennes pakistanaises ont frappé plusieurs quartiers de Kaboul — Darulaman, Arzan Qeemat, Khairkhana, les abords de l’aéroport international et Tap-e Maranjan — plongeant la capitale dans le chaos. La cible la plus meurtrière est l’hôpital Omid Camp (« Espoir »), le plus grand centre de désintoxication du pays, situé dans le district 9 sur le site de l’ancienne base américaine Camp Phoenix, qui accueillait entre 2 000 et 3 000 patients au moment de la frappe. Des pompiers afghans ont témoigné d’une scène apocalyptique : un amas de tôles, de gravats et de bâtiments partiellement calcinés. Le Pakistan affirme avoir visé des « cibles militaires et terroristes », notamment des dépôts de munitions et un atelier d’assemblage de drones qu’il soupçonnait d’être dissimulés sur le site.
Le bilan humain reste contesté : l’UNAMA fait état de 143 morts, tandis que les Taliban avancent le chiffre de 400 tués et 265 blessés. Des frappes ont également touché l’aéroport de Jalalabad et plusieurs districts du Nangarhar (Achin, Khogyani, Shinwari), avec des dommages signalés mais sans bilan confirmé. Ces attaques ont suscité une vive condamnation des Taliban et de la communauté internationale, dix-sept ONG — dont Solidarités International — rappelant à toutes les parties leurs obligations au regard du droit humanitaire international.
Combats transfrontaliers dans l’est du pays
Le même lundi, les affrontements le long de la ligne Durand se sont intensifiés dans les provinces de Khost, Nuristan, Kunar et Paktika. Dans le Khost, des frappes ont ciblé les districts de Zazi Maidan, Gurbaz, Spera, Alisher et Sabari, endommageant des habitations, un marché et une clinique. Dans le Kunar, les zones de Nari et Barikot ont été touchées, tout comme Kamdesh en Nuristan et Shkin et Barmal en Paktika. Au moins 4 civils ont été tués et 9 blessés. En fin de semaine, malgré l’annonce d’une trêve, plus de 70 obus d’artillerie pakistanais ont encore frappé les districts de Narai et Manogai dans le Kunar.
Selon l’analyste Serge Granger, cette offensive marque un tournant stratégique : il s’agit de la première guerre aérienne entre les deux voisins, transformant ce conflit en « guerre totale » après des années d’escarmouches frontalières.wikipedia
Cessez-le-feu temporaire pour l’Aïd
Mercredi 18 mars, le Pakistan et les Taliban ont annoncé une trêve à l’occasion de l’Aïd al-Fitr, entrée en vigueur le jeudi et prévue jusqu’au 23–24 mars, sous l’impulsion de médiateurs saoudiens, qataris et turcs. Le Pakistan suspend ses opérations militaires, les Taliban leurs attaques de représailles. Des escarmouches ponctuelles restent cependant possibles, et aucun accord de long terme n’est annoncé. La reprise des combats apparaît probable à l’issue de la trêve, sauf intervention diplomatique plus soutenue.
POLITIQUE INTÉRIEURE TALIBAN
Le message de l’Aïd de Mullah Hibatullah
Dans son message de l’Aïd diffusé lundi, le chef suprême taliban a appelé les États à respecter les « valeurs afghanes » et à s’abstenir de toute ingérence, insistant sur l’unité, l’obéissance et le soutien au système taliban. Il a mis en avant les « améliorations sécuritaires » du pays et approuvé l’application des lois de moralité.
Ce discours se distingue autant par ses silences que par son contenu : aucune mention des combats en cours avec le Pakistan, des centaines de civils tués, des tensions régionales avec l’Iran, ni des droits des femmes et de l’éducation — des sujets pourtant au cœur des critiques internationales. Ce silence, au moment même où des milliers de personnes sont déplacées par les violences frontalières, a été largement relevé par les observateurs.
DROITS HUMAINS ET LIBERTÉS CIVILES
Répression et détentions
Lundi, 7 personnes ont été publiquement flagellées dans la province de Zaboul, en application de la charia telle qu’interprétée par les Taliban.
Par ailleurs, mercredi — jour de la Journée nationale des journalistes — le journaliste Shakib Ahmad Nazari a été transféré à la prison de Bagram après plus de huit mois de détention. Condamné à trois ans par un tribunal militaire taliban, il est accusé d’avoir coopéré avec un média japonais et d’avoir couvert les droits des femmes. Ce transfert vers Bagram, lieu symbolique de détention, intervient dans un contexte de répression croissante de la presse.
LIBERTÉ DE LA PRESSE
Rapport annuel de l’AFJC
Le mercredi 19 mars, l’Afghanistan Journalists Center a publié son bilan annuel : 207 violations des droits des médias recensées sur un an, dont 2 journalistes tués, 183 menacés, 21 arrêtés et 5 toujours détenus. Les incidents ont augmenté de plus de 20% par rapport à l’année précédente, avec des restrictions désormais actives dans 25 provinces, 21 chaînes de télévision fermées et plus de 10 licences révoquées.
Censure des frappes pakistanaises
Dès le lendemain des bombardements, les renseignements taliban auraient intimé aux médias afghans de ne pas rapporter les pertes militaires liées aux frappes pakistanaises, sous peine de « graves conséquences ». Les journalistes signalent des interdictions de couvrir les sites de frappes, les cibles militaires et les positions d’armement, ainsi que des consignes sur le vocabulaire à employer — une censure active qui complique considérablement la vérification des bilans.
DÉVELOPPEMENTS INTERNATIONAUX
Le mandat de l’UNAMA, prolongé seulement trois mois
Lundi, le Conseil de sécurité de l’ONU a voté à l’unanimité une prolongation du mandat de l’UNAMA jusqu’au 17 juin 2026 seulement, au lieu du renouvellement annuel habituel. Cette décision résulte d’une pression américaine directe : l’ambassadeur des États-Unis à l’ONU, Mike Waltz, a accusé les Taliban de pratiquer une « diplomatie des otages » en détenant des étrangers pour obtenir des concessions, et réclamé une réévaluation complète de la mission avant tout engagement long terme. L’UNAMA continue d’assurer la coordination de l’aide humanitaire, le suivi des droits humains et les bons offices diplomatiques en Afghanistan.
Mise à jour de la liste des sanctions ONU
Le même jour, le Comité des sanctions du Conseil de sécurité a révisé les entrées de 22 hauts responsables taliban, toujours soumis à des gels d’avoirs, des interdictions de voyager et des embargos sur les armes. En parallèle, 39 personnes ont été retirées de la liste, dont Shahabuddin Delawar (ministre des Mines) et Abbas Stanekzai (ex-vice-ministre des Affaires étrangères), tandis qu’un nouvel officiel y a été ajouté. Le porte-parole Zabihullah Mujahid a dénoncé ces mesures comme « inefficaces et néfastes pour la population ».
Le Parlement européen reçoit l’opposition afghane
Pour la première fois, le Parlement européen a tenu une réunion formelle de deux jours avec des opposants politiques et militaires aux Taliban — lundi et mardi. Les discussions ont dépassé le seul cadre humanitaire pour aborder la résistance armée et l’opposition politique. Des questions ont été soulevées quant à la représentativité des participants, en grande partie issus de la diaspora. Cette initiative marque un tournant dans l’approche européenne, qui privilégiait jusqu’ici le dialogue direct avec les Taliban. La réunion devrait, selon les analystes, redonner du souffle à la résistance afghane dans les semaines à venir.
Aide humanitaire du PAM
Face aux déplacements massifs liés aux combats frontaliers, le Programme alimentaire mondial a annoncé lundi une montée en puissance de son aide d’urgence. Plus de 20 000 familles déplacées reçoivent déjà une assistance alimentaire, avec une extension prévue sur 8 provinces. Le PAM alerte sur les facteurs aggravants : fermeture des frontières, insécurité croissante et restrictions commerciales, qui viennent amplifier une crise alimentaire préexistante touchant des millions d’Afghans.
SITUATION DES AFGHANS AUX ÉTATS-UNIS
Programme de réfugiés sous pression
La 9e Cour d’appel a partiellement renversé une injonction dans l’affaire Pacito v. Trump : si le gouvernement doit continuer à financer les services de réinstallation domestiques, la suspension des admissions de réfugiés déjà approuvés avant le décret de Trump a été validée. En parallèle, une nouvelle politique impose l’arrestation et le réinterrogatoire des réfugiés présents aux États-Unis depuis plus d’un an sans avoir demandé la résidence permanente. Tous les Afghans concernés sont vivement encouragés à déposer le formulaire I-485 et à consulter immédiatement un avocat en immigration.
Visas SIV et interdiction de voyage
Un tribunal fédéral a ordonné la reprise du traitement des dossiers SIV dans l’affaire Afghan & Iraqi Allies v. Rubio. Toutefois, l’interdiction de voyage élargie continue de bloquer l’entrée aux États-Unis pour les ressortissants afghans. Tout refus prononcé au titre de la Section 212(f) est définitif et sans appel possible — même si l’approbation du dossier reste théoriquement valide. L’IRAP recommande de reporter les rendez-vous consulaires pour éviter un refus permanent.
Autres mesures en vigueur
Les dossiers de réfugiés admis entre janvier 2021 et février 2025 font l’objet d’un réexamen, y compris pour les détenteurs de carte verte. Les demandes d’asile affirmatives sont suspendues sans date de fin annoncée. La durée des titres de travail (EAD) est ramenée à 18 mois pour la majorité des demandeurs. Les détentions par l’ICE sont en hausse sur l’ensemble du territoire, illustrées de façon tragique par le décès de Mohammad Nazeer Paktiawal, Afghan de 41 ans arrêté au Texas le 13 mars alors qu’il s’apprêtait à emmener ses enfants à l’école, et mort le lendemain dans un hôpital de Dallas.
PERSPECTIVES DE LA SEMAINE À VENIR
La trêve Pakistan/Taliban expire autour du 24 mars ; une reprise des combats reste probable en l’absence d’accord durable. En Afghanistan, un calme relatif est attendu pour l’Aïd, même si les Taliban pourraient sévir contre les traditions liées à Nowruz dans le nord du pays. La résistance afghane, dont le moral a été revigoré par la réunion au Parlement européen, devrait reprendre ses activités après la trêve de l’Aïd. Dans la région, les combats USA/Israël contre l’Iran se poursuivent ; les Afghans présents en Iran sont appelés à la plus grande vigilance. Côté américain, aucune reprise du traitement des visas afghans n’est attendue dans l’immédiat, et les entretiens consulaires restent fortement déconseillés.