
Tamanna parle doucement — si doucement que, si l’on n’écoute pas attentivement, on pourrait croire qu’elle n’a rien à dire. Mais ses mains racontent une autre histoire. Ce sont les mains d’une sage-femme — des mains autrefois habituées à faire naître la vie, aujourd’hui surtout familières du vide.
Il est midi. Nous sommes assis dans une pièce froide et humide, dans l’un des quartiers de Kaboul. Tamanna tient sa jeune fille dans ses bras ; l’enfant tremble de froid en cet hiver rigoureux. Les yeux de Tamanna sont fixés sur un mur fissuré, dont les lézardes témoignent d’hivers sans combustible et sans protection. Après un long silence, elle dit :
« S’il n’y avait pas eu la guerre, si les talibans n’étaient pas revenus, mon mari serait encore en vie — et je serais toujours sage-femme. Les femmes survivraient encore à l’accouchement. »
Tamanna est originaire du district d’Imam Sahib, dans la province de Kunduz, une région où l’accouchement — en particulier pour les filles contraintes au mariage précoce — demeure une ligne fragile entre la vie et la mort. Elle a étudié la maïeutique pendant deux ans à l’Institut de santé Khorshid et, après avoir obtenu son diplôme, a commencé à travailler à l’hôpital provincial de Kunduz. Elle se souvient de journées où les femmes arrivaient sans discontinuer, du matin jusqu’à la nuit — des femmes dont les corps avaient été épuisés par la pauvreté, les grossesses précoces et les violences domestiques.
Être sage-femme n’était pas seulement un métier ; c’était un acte de résistance.
Même avant le retour des talibans, la vie familiale de Tamanna avait été rongée par la guerre. Son mari, instituteur, a été grièvement blessé lors des combats répétés à Kunduz en 2020. Il a perdu un œil et l’usage correct d’une jambe. Un an plus tard, en 2021, il est mort des suites de ses blessures. Tamanna s’est retrouvée seule avec ses trois jeunes filles.
L’aînée, Samia, a aujourd’hui quinze ans. Maryam en a onze, et la plus jeune en a neuf. Elles connaissent leur père davantage à travers des photographies que par le souvenir.
Quand les talibans sont revenus, la vie de Tamanna ne s’est pas arrêtée brutalement — elle s’est étouffée peu à peu. L’exercice de la profession de sage-femme par une femme sans tuteur masculin a été déclaré « impossible », la privant de fait de son droit de travailler.
« Ils m’ont dit de rester à la maison, dit-elle. Comme si une maison était un endroit où l’on pouvait soigner des femmes enceintes qui saignent. »
Peu après, les écoles ont été fermées aux filles. Samia a été contrainte d’abandonner ses études, et Maryam l’a suivie peu de temps après. Tamanna explique : « C’est à ce moment-là que j’ai compris que l’effondrement n’était pas seulement politique. C’était une chaîne qui commençait avec mon corps et atteignait l’avenir de mes filles. »
Parallèlement aux difficultés économiques, la pression sociale s’est accrue silencieusement — non par une violence directe, mais par le langage.
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