Dans l’Afghanistan taliban, le droit d’exister n’appartient qu’aux hommes

Éditorial — 25 avril 2026

Il y a quelques semaines, Fereshta Abbasi, chercheuse afghane à Human Rights Watch, experte reconnue, auteure d’un rapport sur son propre pays, reçoit un message d’un média local de Kaboul. Non pas une demande d’interview. Une exigence : pourriez-vous nous envoyer un clip vidéo sur votre rapport — pas de vous, mais d’un homme de Human Rights Watch ?

Ce n’est pas seulement le silence qu’on lui impose. C’est son remplacement. Elle existe, elle travaille, elle sait — et c’est précisément pour cela qu’on lui substitue un homme. Le média avait reçu instruction du ministère taliban pour la Propagation de la vertu et la Prévention du vice que toute femme afghane, où qu’elle vive dans le monde, devait apparaître à l’antenne voilée, le visage couvert. Fereshta Abbasi n’est pas à Kaboul. Peu importe : le fait d’être une femme afghane suffisait à justifier qu’on la réduise au silence, même hors du territoire. Et qu’on lui trouve un substitut masculin.

Ce fait n’est pas une anecdote. C’est la doctrine.

Les talibans ne cherchent pas seulement à effacer les femmes de l’espace public — ils organisent méthodiquement leur remplacement par des hommes, dans chaque rôle, chaque prise de parole, chaque plan-écran. La femme n’est pas absente : elle est niée, et l’homme vient occuper la place qu’on lui a volée. C’est une substitution idéologique, exportée au-delà des frontières afghanes, et qui prospère partout où l’on accepte de se plier à ses injonctions.

Les rapports s’accumulent, implacables. En 2025, les autorités talibanes ont intensifié leur répression des femmes et des filles et adopté de nouvelles réglementations pour museler davantage la liberté de la presse, selon le World Report 2026 de HRW. Depuis le 7 septembre 2025, les forces de sécurité talibanes empêchent les femmes afghanes — y compris le personnel des Nations Unies — d’accéder aux locaux onusiens dans l’ensemble du pays. En janvier 2026, les fonctionnaires féminines maintenues en attente depuis 2021 avec un salaire réduit ont appris qu’elles ne seraient plus payées et que leur emploi était « effectivement résilié » — sans transparence, sans procédure régulière, sans la moindre mesure d’atténuation.

L’interdiction d’accès aux études médicales pour les femmes, en vigueur depuis 2024, compromet l’ensemble du système de santé. Sans nouvelles professionnelles de santé formées, le Rapporteur spécial de l’ONU Richard Bennett avertit que cela pourrait équivaloir à un féminicide.

Plus de 150 décrets régissent désormais la vie quotidienne des femmes afghanes. Ce que certains ont voulu présenter comme temporaire s’est durci en un système de gouvernance bâti sur l’exclusion, la terreur et le contrôle. Le mot juste existe : apartheid de genre. Des experts plaident pour que ce concept soit codifié en tant que crime contre l’humanité dans le cadre du futur traité international sur la Prévention et la Répression des crimes contre l’humanité. La CPI a émis des mandats d’arrêt contre le chef suprême taliban et d’autres hauts responsables. Le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a adopté une résolution créant un mécanisme indépendant d’enquête sur l’Afghanistan.

Des mots. Des mécanismes. Des résolutions. Et pendant ce temps, les femmes disparaissent — de l’espace public, des salles de cours, des hôpitaux, des ondes, des archives vivantes de leur propre pays.

Mais revenons à Fereshta Abbasi, empêchée de parler. Car c’est là que réside la dimension réellement planétaire du problème.

Ce que les talibans ont réussi — et c’est leur victoire la plus insidieuse — c’est de convaincre des médias étrangers, opérant hors de leur juridiction, de se plier à leurs injonctions. Le système de répression taliban ne s’arrête pas aux frontières de l’Afghanistan : il tente de contrôler et de réduire au silence les femmes afghanes à l’étranger, en exigeant que les médias leur imposent leurs règles abusives. Ce n’est pas de la diplomatie. C’est de la colonisation normative — l’extension d’un ordre patriarcal au-delà de tout cadre légal, par la simple vertu de l’intimidation et de la complaisance.

Et cette complaisance existe. Elle prospère même. Dans un contexte mondial où les droits des femmes reculent sur tous les continents — qu’il s’agisse des restrictions sur l’avortement aux États-Unis, des lois rétrogrades en Europe centrale, des discriminations institutionnalisées au Moyen-Orient ou de l’effacement progressif des politiques de genre dans les instances internationales sous pression des régimes autoritaires — la capitulation de ce média kaboulien face aux injonctions talibanes n’est pas un accident isolé. C’est le symptôme d’un recul global.

Comme l’a solennellement averti la représentante de l’ONU devant le Conseil de sécurité, les femmes afghanes ne sont pas simplement marginalisées — elles sont persécutées et méthodiquement effacées de la vie publique. Cette formule vaut bien au-delà de l’Afghanistan. L’effacement ne frappe pas seulement là où il est légalement imposé. Il opère partout où l’on accepte de ne pas entendre une voix de femme, de lui substituer celle d’un homme jugé plus recevable, plus neutre, plus légitime.

Cinq ans. Mille cinq cents jours. Le temps a passé, mais les talibans n’ont ni modéré leur gouvernance, ni inversé leurs politiques draconiennes, ni assoupli leur emprise. La communauté internationale, elle, a beaucoup parlé. Elle a aussi, discrètement, ouvert des ambassades, repris des discussions, envoyé des délégations. Des experts onusiens ont averti à plusieurs reprises que normaliser les relations avec les talibans risquait de légitimer un système qui persécute activement la moitié de la population.

Fereshta Abbasi a refusé de se plier. Elle a parlé. Son nom, son visage, son expertise — intacts. C’est un acte de résistance ordinaire et absolument nécessaire.

Il reste à savoir si le monde, lui, continuera à faire semblant de ne pas entendre.

La Lettre d’Afghanistan

Références

Sources citées dans cet éditorial

Human Rights Watch
Taliban Restrictions Haunt Afghan Women Outside Afghanistan
24 avril 2026 — www.hrw.org
Human Rights Watch
Afghanistan : Taliban Repression Intensifies — World Report 2026
4 février 2026 — www.hrw.org
OHCHR — Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme
Afghanistan’s human rights situation continues to deteriorate dramatically
Mars 2026 — www.ohchr.org
OHCHR — Rapporteur spécial Richard Bennett
Taliban’s gender oppression and international funding cuts pushing health system toward catastrophe
27 février 2026 — www.ohchr.org
Nations Unies — Conseil de sécurité
Restrictions on Women, International Isolation Hindering Afghanistan’s Progress (SC/16311)
9 mars 2026 — press.un.org
JURIST
UN member states must protect the rights of women and girls in Afghanistan, HRW says
28 février 2026 — www.jurist.org
Feminist Majority Foundation
No Relief in Sight : Afghan Women and Girls Face Another Year Under Taliban Rule
6 janvier 2026 — feminist.org