Afghanistan : une génération sacrifiée

C’est le Ramadan 2026 à Kaboul. Parmi les fidèles qui sortent de la prière, des enfants tendent la main. Certains ont cinq ans, d’autres dix. Ils ne mendient pas par hasard : leur famille survit grâce à eux. Selon une enquête de 8am.media/Hasht-e Subh, plus de 74 000 personnes ont été interpellées pour mendicité dans la capitale afghane — femmes et enfants en constituent la grande majorité. Derrière ce chiffre, une réalité brutale : les restrictions imposées par les Taliban sur le travail et l’éducation des femmes ont fait basculer des ménages entiers dans la dépendance aux revenus des enfants.

Ce tableau n’est pas isolé. Il est le symptôme visible d’une crise que La Lettre d’Afghanistan documente dans un rapport éditorial compilant cinq rapports récents de Save the Children et cette enquête de terrain de Hasht-e Subh, publiée en mars 2026. L’objectif : dresser un état des lieux rigoureux de la situation des enfants afghans entre 2024 et 2026, à travers cinq grandes dimensions — les expulsions de masse, la faim, l’éducation, le travail des enfants et la mendicité forcée.

Le retour forcé de centaines de milliers d’enfants

Depuis septembre 2023, près d’un million d’Afghans ont été expulsés du Pakistan. Parmi eux, 545 000 enfants — soit 58 % des retournés. En avril 2025 seulement, 50 000 enfants ont été poussés hors des frontières pakistanaises en seize jours. Côté iranien, juin 2025 a vu le retour de 80 000 enfants, dont 6 700 non accompagnés et environ 40 % déportés de force.

Ces enfants ne rentrent pas dans un pays en reconstruction. Ils arrivent dans un Afghanistan sans filet de sécurité, sans école accessible, sans système de santé opérationnel. Beaucoup ont grandi au Pakistan ou en Iran et ne connaissent pas la langue dari ou pashto. Leur réintégration est quasi inexistante.

La faim comme politique

Save the Children estime que 9 millions d’enfants afghans ont fait face à une faim sévère au cours de l’hiver 2025–2026. Les données de l’IPC de décembre 2025 recensent entre 3,5 et 3,7 millions d’enfants en malnutrition aiguë. Les provinces les plus touchées — Helmand, Kaboul, Herat, Nangarhar, Kandahar — concentrent à elles seules 41 % des cas.

La situation a été aggravée en mars 2025 par des coupes budgétaires massives dans l’aide internationale : le plan humanitaire de l’OCHA a été réduit de 26 %, entraînant la fermeture de 396 sites de nutrition et de 422 établissements de santé. En septembre 2025, un séisme a encore accentué la crise : dans les zones sinistrées, 37 000 enfants de moins de cinq ans souffraient de malnutrition aiguë, avec un risque de décès multiplié par onze faute de soins. Au total, 23 millions d’Afghans dépendent de l’aide humanitaire pour survivre.

Une génération privée d’école

Depuis les décrets de 2022, 2,2 millions de filles sont exclues de l’enseignement secondaire. 2,13 millions d’enfants, filles et garçons confondus, sont hors du système scolaire. Les inscriptions des garçons ont elles-mêmes chuté de 40 %, faute de ressources familiales. Le taux d’alphabétisation national atteint péniblement 37 % — 52 % pour les hommes, 27 % pour les femmes.

Un essai contrôlé randomisé conduit par Save the Children en 2025 conclut à de légères évolutions des mentalités au sein des communautés, mais sans effet mesurable sur les taux de fréquentation. Les obstacles sont systémiques, pas culturels : c’est l’État taliban qui ferme les portes, pas les familles.

Travailler pour survivre

Un enfant sur cinq âgé de 5 à 17 ans travaille dans des conditions dangereuses en Afghanistan. Agriculture, briqueteries, mines artisanales, marchés, portage : les secteurs sont nombreux et les risques, réels. Lorsque les distributions alimentaires cessent, les parents envoient leurs enfants travailler. La mendicité forcée, pratiquée sur ordre ou par nécessité absolue, est qualifiée par le code pénal afghan lui-même — article 510 — de traite des êtres humains lorsqu’elle implique des enfants. La loi existe. Elle n’est pas appliquée.

Ce que le rapport recommande

Face à cette accumulation de crises, le rapport formule six axes d’action prioritaires : le rétablissement immédiat du financement humanitaire d’urgence ; la création de corridors éducatifs sécurisés pour les filles ; la protection renforcée des enfants non accompagnés aux frontières ; des programmes concrets de lutte contre le travail des enfants ; une pression diplomatique internationale maintenue sur le régime taliban ; et le soutien aux médias afghans indépendants — comme 8am.media/Hasht-e Subh — qui continuent de témoigner de l’intérieur malgré les risques.

Pourquoi ce rapport, pourquoi maintenant

Ce qui manque aux enfants afghans, ce n’est pas la documentation — c’est que ces rapports soient lus, relayés, traduits en décisions politiques. La Lettre d’Afghanistan publie ce document de synthèse pour contribuer à combler cet écart entre la documentation et l’action. Chaque statistique citée ici représente des vies réelles, une génération entière dont l’avenir se joue dans l’indifférence relative des chancelleries occidentales.

Le Ramadan est terminé. Les enfants sont toujours dans la rue.

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