Afghanistan neutre : une idée ancienne, un horizon qui n’a jamais été atteint

👤 À propos de l’auteur
Nasir Andisha
Représentant permanent de l’Afghanistan auprès des Nations Unies à Genève, pour le gouvernement officiellement reconnu de l’Afghanistan.


Dr. Nasir Andisha est un diplomate de carrière et universitaire. Il a été vice-ministre des Affaires étrangères de l’Afghanistan 2015-2019 et continue d’occuper le titre de représentant permanent de l’Afghanistan auprès de l’ONU à Genève pour le gouvernement officiellement reconnu de l’Afghanistan. Il a été vice-président de l’ONU. Conseil des droits de l’homme (2020). Il est également co-fondateur et conseiller principal du Centre pour le dialogue et le progrès, Genève.

Il a obtenu un doctorat en études diplomatiques de l’Université nationale australienne en 2015. Andisha était membre de Fulbright à la Bush School of Government de l’Université A&M du Texas. Il a travaillé avec le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) en tant qu’officier de terrain et a enseigné les relations internationales à l’Institut de diplomatie du ministère des Affaires étrangères de l’Afghanistan et à l’Université Al-Beroni dans la province de Kapisa, en Afghanistan.

📄 Document original (en anglais)

Vous pouvez télécharger le texte intégral du document du Dr Nasir Andisha : “Exploring the Prospect of Afghanistan as a Permanently Neutral State”.

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L’analyse du texte de Nasir Andisha révèle une vérité rarement dite avec une telle précision : l’Afghanistan n’a jamais été réellement neutre. Il a oscillé entre illusion, contrainte, opportunisme et rhétorique, sans jamais parvenir à transformer la neutralité en doctrine, encore moins en architecture de sécurité. Pourtant, l’histoire montre que chaque fois que le pays s’en est approché, même imparfaitement, les périodes de stabilité et de respiration politique ont été possibles. Dans un contexte où les talibans prétendent aujourd’hui suivre une « politique étrangère neutre » — tout en hébergeant les réseaux djihadistes qui déstabilisent la région — l’évaluation d’Andisha prend une portée singulière. Elle permet de mesurer combien l’Afghanistan est condamné à réinventer une forme de neutralité, faute de quoi il restera le théâtre d’une compétition géopolitique violente, écrite par les autres et jamais par lui-même.

La neutralité afghane : un héritage imposé, jamais choisi

Le premier apport du texte est de rappeler que la neutralité afghane est née non pas d’une vision stratégique, mais d’un impératif colonial : être un “buffer state” entre deux empires paranoïaques — la Russie tsariste et la Grande-Bretagne. L’Afghanistan n’a pas choisi la neutralité : elle lui a été assignée. Cette neutralité imposée enfantait immédiatement deux contradictions qui marqueront tout le XXe siècle. D’une part, elle exigeait de rester à équidistance de deux puissances dont l’une (la Grande-Bretagne) contrôlait son commerce extérieur, et dont l’autre (la Russie) surveillait ses marges septentrionales. D’autre part, elle reposait sur un mensonge structurel : malgré les discours officiels, Kaboul n’avait ni les moyens militaires ni l’autonomie diplomatique permettant de respecter la neutralité au sens juridique du terme. Le pays subissait déjà l’histoire plus qu’il ne la façonnait.

Les rares moments de stabilité : quand la neutralité était respectée

Le texte met en lumière deux périodes exceptionnelles où la neutralité afghane fut réellement appliquée : les deux guerres mondiales. Sous Habibullah, puis sous Zahir Shah, l’Afghanistan a résisté aux pressions antagonistes, refusé d’entrer en guerre, expulsé les agents de l’Axe. Ces moments n’ont pas transformé le pays — ils n’ont ni modernisé l’État ni réglé les tensions internes — mais ils ont préservé l’essentiel : la souveraineté et la continuité institutionnelle. C’est l’une des grandes leçons historiques du texte : quand l’Afghanistan empêche les autres de faire la guerre sur son sol, il survit ; quand il s’aligne, il tombe.

Le basculement Daud : de la neutralité à la non-alignement piégé

L’analyse d’Andisha insiste sur le moment-charnière : 1953–1963. Daud met fin à la neutralité traditionnelle, adopte une « neutralité active » au sens tiers-mondiste du terme et se rapproche de l’URSS. Le choix n’était pas seulement idéologique, il était stratégique : Daud savait qu’une neutralité stricte empêchait l’Afghanistan d’obtenir l’aide nécessaire à ses ambitions de modernisation et à son obsession Pakistanaise. Mais ce repositionnement a ouvert la porte à l’influence soviétique, à la pénétration idéologique du PDPA, et à la dépendance militaire dont naîtra l’effondrement de 1978–1979. Le texte d’Andisha rappelle ici une évidence souvent oubliée : l’URSS n’a pas envahi un pays neutre, mais un pays qui revendiquait encore la neutralité tout en votant systématiquement avec Moscou à l’ONU. Le concept même de neutralité avait été vidé de sa substance.

Les tentatives avortées de neutralisation : Najibullah et la tragédie de l’histoire afghane

Le chapitre consacré à Najibullah est l’un des plus éclairants : lorsque le régime communiste tente en 1988–1990 de faire adopter un statut de neutralité permanente, personne ne le prend au sérieux. Les Occidentaux pensent le régime condamné. Les moudjahidines n’envisagent que la victoire militaire. L’URSS elle-même est en train de disparaître. Résultat : aucune neutralisation n’est possible tant que les protagonistes croient pouvoir gagner la guerre. L’Afghanistan rejoint ici la logique de toutes les guerres civiles prolongées : la neutralité ne peut émerger qu’après un choc, une épuisement, une égalité destructrice. Ce moment n’est jamais venu. Et quand il aurait pu venir — au début des années 1990 — le pays s’est déjà effondré.

Karzaï et Ghani : deux présidents, deux visions, deux impasses

L’après-2001 ne marque pas un retour à la neutralité, mais une transition. Karzaï, puis Ghani, considèrent la neutralité comme un concept obsolète. Ils veulent l’ancrage occidental. Surtout, ils craignent l’équation simple : un Afghanistan neutre serait un Afghanistan vulnérable. Pendant vingt ans, Kaboul se rêve en « allié majeur non-OTAN », en pivot régional, en État partenaire des États-Unis. Mais ce choix repose sur une illusion stratégique : sans consensus interne, aucun alignement n’est durable. La rupture brutale de la présence occidentale en 2021 confirme l’analyse d’Andisha : l’alliance américaine n’était pas une architecture de sécurité mais une parenthèse.

Le paradoxe taliban : revendiquer la neutralité tout en devenant plateforme pour le jihad mondial

La dernière partie du document est essentielle pour comprendre la situation actuelle. Les talibans utilisent le mot « neutralité » de manière opportuniste — pour éviter de se mêler des rivalités entre Moscou, Pékin, Washington ou Téhéran — mais cette rhétorique se heurte à trois réalités incontestables :
• leur régime abrite les groupes armés régionaux (TTP, IJU, Al-Qaïda, ETIM, Ansarullah),
• leur doctrine politique est transnationale et totalisante,
• leur illégitimité internationale empêche toute reconnaissance d’une neutralité formelle.
L’analyse d’Andisha prend ici une dimension presque ironique : le seul acteur politique de l’histoire afghane à proclamer une neutralité alors qu’il n’en respecte aucune des conditions juridiques, institutionnelles ou diplomatiques, ce sont les talibans.

Ce que l’histoire enseigne : la neutralité n’a jamais été une stratégie, mais une opportunité

La conclusion du texte est centrale pour un lecteur européen : l’Afghanistan n’a jamais défini sa neutralité, mais seulement réagi aux pressions extérieures. La neutralité n’est jamais un cadre, mais une option de survie choisie quand tout le reste s’effondre. Or, aujourd’hui, alors que le pays subit un régime théocratique, que l’économie s’effondre, et que les acteurs régionaux remplissent le vide, la question resurgit. Pourquoi ? Parce que la neutralité redevient, comme sous Habibullah ou Zahir Shah, un horizon théorique permettant d’imaginer un Afghanistan qui ne serait ni proxy, ni base arrière du terrorisme, ni terrain de confrontation entre puissances.

Leçons pour l’avenir : la neutralité comme seule architecture possible — mais impossible tant que les talibans règnent

Le rapport d’Andisha montre que la neutralité n’est pas un luxe mais la seule condition de stabilisation durable pour un pays pris entre quatre plaques géopolitiques. Mais il montre également que cette neutralité ne peut exister que si trois conditions sont réunies :
• un État légitime et reconnu,
• un consensus interne,
• un accord entre les puissances voisines.
Aucune de ces conditions n’existe aujourd’hui. La conséquence est immédiate : sous les talibans, la neutralité afghane restera une fiction, une façade utile pour dissimuler un projet révolutionnaire transnational.


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