Afghanistan : Les nouvelles routes de la justice face à l’impunité

Alors que Kaboul ferme ses portes à la loi, la communauté internationale ouvre des brèches historiques en 2025. Analyse du rapport décisif de Rawadari.

Depuis le retour des Talibans au pouvoir, l’Afghanistan est devenu un exemple typique d’impunité : suspension des garanties juridiques, démantèlement des institutions et amnistie générale pour les crimes passés1. Cependant, la seconde édition du rapport « Avenues for Justice » (décembre 2025) démontre que l’étau se resserre à l’extérieur des frontières2222. Loin d’être un vœu pieux, la justice internationale a franchi des étapes critiques cette année.

1. Le tournant de La Haye : des mandats d’arrêt historiques

L’année 2025 restera gravée comme celle où l’immunité des dirigeants talibans s’est effritée. En juillet 2025, la Chambre préliminaire II de la Cour Pénale Internationale (CPI) a émis des mandats d’arrêt contre deux figures majeures : le Guide suprême Hebatullah Akhundzada et le Juge en chef Abdul Hakim Haqqani3.

Ces mandats reposent sur une qualification juridique précise : la persécution de genre contre les femmes et les filles afghanes4. C’est l’aboutissement de près de deux décennies d’engagement de la CPI, marquant une volonté de tenir pour responsables les architectes de la répression5.

2. L’ONU muscle son jeu : l’IIM-A

La documentation des crimes ne suffit plus ; il faut des preuves recevables devant un tribunal. C’est la mission du nouveau Mécanisme d’Enquête Indépendant pour l’Afghanistan (IIM-A), établi par le Conseil des droits de l’homme le 6 octobre 20256.

Ce que change l’IIM-A : Contrairement aux rapports classiques, ce mécanisme est mandaté pour collecter, consolider et préserver les preuves selon des normes de droit pénal7. L’objectif est de préparer des dossiers complets prêts à être utilisés par la CPI, la Cour Internationale de Justice (CIJ) ou des tribunaux nationaux8.

3. La compétence universelle et l’initiative civile

Le rapport souligne que la justice se joue aussi devant les tribunaux nationaux étrangers grâce à la « compétence universelle », qui permet de juger des crimes internationaux graves quel que soit le lieu où ils ont été commis9.

Parallèlement, la société civile ne reste pas passive. Le Tribunal Populaire pour les Femmes d’Afghanistan (PTWA), qui s’est tenu à Madrid du 8 au 10 octobre 2025, a offert une tribune indispensable aux survivantes10101010. Ce tribunal symbolique a permis d’amplifier les voix des victimes et de qualifier les abus, renforçant le plaidoyer mondial11.

4. Une justice centrée sur les survivants

Au-delà des aspects techniques, le rapport insiste sur une éthique fondamentale : l’approche centrée sur la victime/survivant12. Cela implique de reconnaître non seulement leur statut juridique, mais aussi leur identité humaine et leur résilience13. Des initiatives comme l’Afghanistan Memory Home, un musée virtuel lancé par l’AHRDO, assurent que si la justice est lente, la mémoire des atrocités ne sera pas effacée14.


ZOOM : La Campagne pour la Codification de l’Apartheid de Genre

Au-delà des poursuites individuelles, le rapport met en avant une initiative juridique révolutionnaire née de la résilience des femmes afghanes : la reconnaissance officielle de l’« apartheid de genre » comme crime international15.

Pourquoi cette campagne maintenant ?

Depuis 2021, les femmes et les filles subissent des restrictions systémiques touchant à l’éducation, l’emploi et la liberté de mouvement16. Le terme « apartheid de genre » est devenu un outil de cadrage politique essentiel pour décrire cette réalité17.

« Des actes inhumains commis dans le contexte d’un régime institutionnalisé d’oppression systématique et de domination d’un groupe de genre sur un autre groupe ou groupes de genre, et commis avec l’intention de maintenir ce régime. » 18

L’Objectif Juridique

La campagne vise trois axes majeurs :

  1. Modifier le droit international : Inclure le genre aux côtés de la race dans le projet de Convention sur les crimes contre l’humanité19.
  2. Réviser le Statut de Rome : Ajouter l’apartheid de genre aux crimes relevant de la compétence de la CPI20.
  3. Combler un vide juridique : Permettre aux victimes d’accéder à la justice là où les définitions actuelles pourraient être insuffisantes2121.

L’Impact attendu

La codification ne serait pas seulement symbolique. Elle obligerait les États à prévenir et punir ce crime, tout en facilitant la mobilisation de mécanismes internationaux comme l’asile ou les sanctions.

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