L’idée centrale
Les Afghanes avaient de moins en moins d’enfants sous la République. Depuis 2021, plusieurs causes poussent dans l’autre sens. Les soignants interrogés pensent que la fécondité remonte, mais il n’existe aucune statistique récente pour le confirmer. Le rapport conclut que la transition a peut-être été inversée, sans pouvoir l’affirmer.
1. Le point de départ
- L’Afghanistan a le 9e taux de fécondité du monde. Avec le Yémen, c’est le seul pays hors Afrique subsaharienne au-dessus de 4,0 enfants par femme.
- Les voisins sont bien plus bas : Pakistan 3,44, Tadjikistan 3,17, Inde 1,93, Iran 1,37.
- La baisse a commencé vers l’an 2000, après la baisse de la mortalité infantile. On passe de 7 à 8 enfants par femme avant 2000 à 5 à la fin de la République. L’ONU projette 4,56 pour 2026.
- Cette projection est un modèle. Sans nouvelles données, l’ONU suppose une baisse régulière. La dernière enquête (MICS) date de 2022-23.
2. Ce qui faisait baisser la fécondité
Trois causes générales : moins de décès d’enfants, des enfants plus coûteux (moins de travail des enfants, plus d’école), des femmes plus autonomes. L’éducation des femmes est le meilleur prédicteur. En 2010, on comptait 5,3 enfants par femme sans instruction et 2,8 avec des études supérieures.
Sous la République, la santé était très financée, les filles allaient à l’école et plus de femmes travaillaient. Les mariages avant 18 ans sont passés de 46,3 % (2010-11) à 38,9 % (2022-23). Ils touchaient 18 % des filles ayant fait le secondaire supérieur, contre 36,2 % pour celles du premier cycle seulement. La contraception chez les femmes mariées est passée de 1,7 % en 1973 à 9,3 % en 2000, puis à environ un cinquième vers 2010. Elle reste faible : 18,9 % à la dernière enquête, contre 77,4 % en Iran.
3. Les données et la méthode
Il n’y a pas de chiffres récents. L’enquête de santé prévue pour 2021 a été annulée, et son financement mondial a été suspendu en 2025. Une enquête REACH de 2026 trouve que 31 % des femmes de 15 à 49 ans ont eu un bébé dans les deux dernières années. Ce chiffre est un cliché, car la question n’avait jamais été posée avant. Il monte à la moitié des femmes au Nuristan et à 60 % au Kunar. Sept provinces n’étaient pas couvertes, dont le Helmand et Kandahar, et leur ajout ferait probablement monter la moyenne.
L’AAN a donc interrogé 18 soignants : 10 sages-femmes et 8 médecins, en septembre et octobre 2026, dans 13 provinces. Les limites sont connues : ce sont des impressions de terrain, il y a plus d’entretiens dans la capitale et les chefs-lieux, les accouchements à domicile échappent aux soignants, et plus de patientes peut venir d’une population plus nombreuse.
4. Ce que disent les soignants
13 sur 18 pensent que les naissances ont augmenté. Un seul (Pari, Kaboul) voit la baisse continuer. Khalida (Badghis) note que le taux élevé n’a pas changé dans son ancien district rural, et qu’il reste bas dans son district actuel, plus instruit. Trois ne se prononcent pas. Nasima, sage-femme à Kaboul, dit que le minimum est souvent de six ou sept enfants et qu’en avoir quatre seulement est devenu rare.
5. Les causes avancées
Mariages précoces. Les soignants voient des premières mères plus jeunes, souvent de 16 ans, parfois de moins de 14. Exemples cités : une patiente de 19 ans avec trois enfants, et une fillette de 11 ans du Helmand donnée pour payer une dette, dont le bébé est mort pendant le transfert vers l’hôpital. Dans l’enquête Whole of Afghanistan 2026, 6 % des chefs de ménage interrogés (ruraux, déplacés, rapatriés) ont marié une fille jeune pour faire face à la crise, contre 2 % l’an dernier. C’est 13 % au Nuristan et 37 % au Helmand. Il n’y a plus d’âge minimum légal sous l’Émirat, et un décret récent admet les mariages d’enfants avant la puberté. Les soignants citent deux causes : la pauvreté et le prix de la mariée, ou la fermeture des écoles.
Économie et chômage des hommes. Le PIB par habitant baisse encore, et plus de 6,6 millions d’Afghans ont été renvoyés d’Iran et du Pakistan en trois ans. Des hommes au chômage restent à la maison, d’où plus de grossesses non planifiées ou rapprochées. Deux soignantes voient l’effet inverse dans des districts instruits, où les couples limitent les naissances faute d’argent.
Femmes sans emploi. Une femme sans revenu dépend de son mari, même pour payer le transport vers la clinique. La Dr Nilofar (Kaboul) décrit des femmes de cinq à sept enfants, enceintes à nouveau, là où l’on voyait des familles de deux ou trois enfants il y a cinq ans. L’effet est plus visible en ville.
Planification familiale. Les pilules et les injections étaient gratuites à l’hôpital public, et les cliniques mobiles allaient de village en village. Aujourd’hui la ligature des trompes n’est plus disponible à l’hôpital public et la contraception est souvent absente des établissements publics. Une « interdiction non officielle » a été rapportée en janvier 2026, mais l’Émirat a signé un contrat le 23 juillet 2026 avec une ONG de planification familiale. La politique est floue, et beaucoup de femmes croient la contraception interdite.
Système de santé. En 2025, le budget consacre 48 % à la sécurité et 2,6 % à la santé publique. L’arrêt de l’aide américaine (40 % de l’aide civile) a fermé 422 établissements de santé. La formation de nouvelles soignantes est interdite et la mobilité des femmes est restreinte.
Espacement des naissances. Dr Mariam (Panjshir) estime la hausse des grossesses rapprochées à 30 % : une patiente sur trois est concernée. Aisha (Logar) dit que 5 % seulement de ses patientes pachtounes espacent les naissances. En ville l’espacement s’allonge, en campagne il se raccourcit.
Pression sociale. Les maris, les belles-familles et certains mollahs poussent à avoir beaucoup d’enfants. La préférence pour les fils pousse à continuer jusqu’à la naissance d’un garçon. Une patiente de Panjshir a huit filles. Elle a subi une hystérectomie pour placenta à huit mois, et son mari envisageait une deuxième épouse. Plusieurs soignantes relient les écarts à l’instruction et à l’ethnie, à lire avec prudence.
6. Le précédent égyptien
En Égypte, la fécondité est passée de 3,0 (2008) à 3,5 (2014) après l’arrêt de l’appui de l’USAID au planning familial, puis à 2,41 en 2024. La hausse était un effet de calendrier (« tempo ») : les femmes avaient leurs enfants plus tôt. Dans l’autre cas (« quantum »), elles en ont plus au total, et c’est durable. Le rapport juge le cas afghan très différent, car les causes viennent des politiques de l’Émirat sur les filles et les femmes et de la baisse de l’aide, dans une société encore très pronataliste. Rien ne semble pouvoir changer cela sans modification de ces politiques, des choix budgétaires et du financement des bailleurs.
7. Les conséquences
- La population devrait passer de 47 à 63 millions d’ici 2040 selon l’ONU, soit un tiers de plus. Cette projection suppose que la fécondité baisse encore.
- 47,3 % des Afghans ont moins de 15 ans et 16,5 % moins de 5 ans. La croissance est donc déjà programmée pour des décennies. Toute stagnation, et plus encore une hausse, l’aggraverait.
- Cela signifie plus de pression sur l’eau et les terres, plus de besoins en emplois et en services, et plus de départs vers l’étranger.
- Pour les femmes, les grossesses à l’adolescence et rapprochées sont dangereuses pour la mère et l’enfant, au moment où les soins se dégradent. Aisha décrit des mères épuisées, avec anémie sévère et détresse psychique.
8. Conclusion du rapport
La première conclusion est le besoin urgent de nouvelles données, sous la forme d’une enquête nationale. Les témoignages vont dans le même sens, mais ils ne prouvent pas une tendance nationale.
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