En juillet 2024, 776 Afghanes ont décrit leur vie sous le régime taliban à ONU Femmes, à l’OIM et à la MANUA. Plus de deux ans après, les sources de l’ONU ne signalent aucune amélioration. Les restrictions durent, elles se sont étendues, et le décret n° 12 de janvier 2026 les inscrit désormais dans le droit.
Le point de départ : juillet 2024
En juillet 2024, ONU Femmes, l’OIM et la MANUA ont recueilli la parole de 776 Afghanes sur leur vie sous le régime taliban. Le rapport décrit une situation déjà très dure, juste avant la loi sur la promotion de la vertu et la prévention du vice d’août 2024. Cet article reprend ce point de départ et le compare à ce que les sources de 2025 et 2026 documentent.
Le constat d’ensemble est que rien ne s’est amélioré dans les sources consultées. Les restrictions anciennes durent : l’interdiction de l’école après la sixième année a maintenant cinq ans, et ONU Femmes compte plus de 100 décrets visant les femmes et les filles. Les restrictions se sont aussi étendues. Les femmes ne peuvent plus entrer dans les locaux de l’ONU depuis le 7 septembre 2025. Un code pénal de 119 articles, le décret n° 12, est entré en vigueur en janvier 2026. Un décret sur la séparation judiciaire des époux, le décret n° 18, date de mai 2026.
Le changement le plus important est donc juridique. Ce qui relevait de pratiques et de directives est devenu du droit écrit, avec des sanctions, et avec un rôle donné aux maris et aux voisins pour les faire appliquer.
L’article est organisé par zones d’intérêt : mobilité et sécurité, santé mentale, éducation, travail, justice et droit, normes sociales, aide humanitaire, puis positions internationales. Chaque partie donne d’abord la situation de juillet 2024, puis ce que disent les sources de 2025 et 2026.
Ce que valent les comparaisons
Le rapport de juillet 2024 repose sur des consultations menées du 17 au 29 juillet 2024 par ONU Femmes, l’OIM et la MANUA. Elles ont touché 776 femmes dans les 34 provinces et 57 hommes dans 11 provinces, par des réunions de groupe et des entretiens téléphoniques. Les participantes ont été choisies par recommandation, pour limiter les risques de sécurité. Les questions portent sur les perceptions, pas sur des faits vérifiés. Dans sa réponse du 8 octobre 2024, le ministère des Affaires étrangères des autorités de facto juge cette méthode défaillante et dit que 776 femmes ne peuvent pas représenter toutes les Afghanes.
Les sources de 2025 et 2026 viennent surtout d’ONU Femmes. Il y a une enquête nationale en porte-à-porte de février à mars 2025 (2 190 personnes, dont 1 074 femmes), plusieurs vagues d’enquêtes téléphoniques aléatoires entre août 2024 et 2026, des consultations avec la MANUA et l’OIM en décembre 2025 (plus de 800 femmes et 160 hommes), et une enquête téléphonique d’avril à mai 2026 (2 274 femmes et 600 hommes) avec quatre groupes de discussion réunissant 30 femmes au total.
Ces enquêtes n’emploient pas les mêmes méthodes ni toujours les mêmes questions. Le rapport Five Years On le dit lui-même : il demande de ne pas lire ses deux enquêtes comme une mesure du changement entre deux points fixes. Un chiffre de 2024 et un chiffre de 2026 ne sont donc rapprochés ici que pour donner un ordre de grandeur, et la source est indiquée à chaque fois. Une partie des informations de 2026 vient de communiqués et de déclarations officielles de l’ONU et de la presse, pas des rapports complets.
Sorties, espaces publics et sécurité
En juillet 2024, 79 % des femmes consultées disaient s’être vu refuser l’accès à un lieu public dans l’année (parc, centre de santé, mosquée, centre social), contre 17 % des hommes. Des femmes racontaient qu’on leur disait que ces lieux étaient réservés aux hommes, même avec un mahram, y compris au sanctuaire de Hazrat Ali. 57 % des femmes sortaient moins d’une fois par jour (contre 23 % des hommes) et 22 % moins d’une fois par semaine. 69 % ne se sentaient pas du tout en sécurité seules dehors, contre 13 % avec un mahram. 19 % des hommes disaient aussi ne pas se sentir du tout en sécurité seuls.
La loi d’août 2024 a ensuite codifié ces règles. ONU Femmes la décrit comme un tournant : plus de 3 300 inspecteurs, la voix des femmes classée comme awrah (à ne pas faire entendre en public) et l’exigence d’un accompagnement masculin presque chaque fois qu’une femme sort. Dans une enquête téléphonique, les restrictions d’accès aux parcs, aux salles de sport et aux lieux de loisirs sont passées de 15 % en 2024 à 26 % en 2025. Début 2025, 80 % des femmes rurales interrogées dans l’enquête en porte-à-porte disaient ne pas pouvoir se rendre dans un centre de santé sans mahram. 43 % des Afghans, femmes et hommes, disaient parler moins en public qu’avant août 2021.
D’avril à mai 2026, 52 % des femmes interrogées sortent deux fois par mois ou moins, et 16 % seulement au moins une fois par jour. 96 % des hommes sortent tous les jours. 90 % des femmes ont besoin de l’accord d’un homme de la famille pour sortir, 75 % se sentent en insécurité sans mahram, 56 % évitent les lieux publics comme les marchés et les centres de santé, et 66 % limitent ce qu’elles disent en public. L’isolement est plus fort en zone rurale : 62 % des femmes rurales sortent rarement, contre 42 % des urbaines. En juin 2026, la détention de femmes pour non-respect des règles sur le hijab a provoqué des manifestations à Hérat le 8 juin, et des détentions semblables ont été signalées à Mazar-e-Charif. Des experts de l’ONU parlent d’au moins 30 femmes et filles emprisonnées à Hérat.
Les chiffres ne se comparent pas ligne à ligne. Par exemple, 41 % des femmes sortaient chaque jour dans les consultations de 2024 et de 2025, et 16 % dans l’enquête téléphonique de 2026. L’écart peut venir en partie de la méthode. Mais le sens est le même dans toutes les sources : les déplacements des femmes se réduisent, et la dépendance envers un homme de la famille augmente.
Santé mentale
En juillet 2024, 81 % des femmes consultées jugeaient leur santé mentale mauvaise (33 %) ou très mauvaise (47 %). En avril 2024, le chiffre était de 68 %. Chez les hommes, 84 % la jugeaient mauvaise ou très mauvaise. Femmes et hommes décrivaient plus d’agressivité, de dépression et d’anxiété, et certains hommes disaient que ces tensions menaient à des violences domestiques.
En 2025, près de 75 % des femmes interrogées par téléphone décrivaient leur santé mentale comme mauvaise ou très mauvaise. En 2026, le rapport Five Years On donne sept femmes sur dix. Le recul apparent entre 2024 et 2026 vient sans doute des méthodes différentes. Il ne faut pas le lire comme une amélioration.
Le rapport de 2026 apporte surtout des liens entre l’état psychologique et les conditions de vie. Parmi les femmes qui sortaient au moins une fois par jour, 49,2 % disaient que leur santé mentale s’était dégradée. Chez celles qui sortaient moins d’une fois par mois, c’était 68,8 %. Parmi les femmes qui disaient subir plus de pression pour changer leur comportement, 70 % déclaraient une dégradation, contre 53 % des autres. Dans les groupes de discussion de mai 2026, des femmes disent que l’enfermement use leur sens du but et leur résistance, et que l’espoir lui-même finit par sembler inutile.
Une réserve sur un chiffre : 59 % des femmes disent que leur santé mentale s’est dégradée, dont 23 % nettement, mais le rapport donne deux durées différentes, les six derniers mois dans un graphique et l’année précédente dans une note. Ce chiffre ne peut donc pas être cité avec une durée précise. Les hommes sont aussi touchés : en 2026, environ 44 à 45 % d’entre eux disent que leur santé mentale s’est dégradée, surtout à cause de la pression économique et des déplacements de population.
Éducation des filles et des femmes
En juillet 2024, 47 % des femmes consultées voyaient un recul du soutien de leur communauté à l’éducation primaire des filles, et 65 % à l’éducation secondaire. Les hommes étaient plus optimistes : 39 % d’entre eux disaient que l’école secondaire pour les filles était plus acceptée qu’avant. Des familles instruisaient leurs filles en secret, d’autres choisissaient la couture ou les madrasas, et des femmes liaient la perte de motivation des élèves à une hausse des mariages précoces. Dans sa réponse, le ministère des Affaires étrangères des autorités de facto affirmait que les filles avaient accès à l’école jusqu’à la sixième année, puis aux madrasas et aux instituts médicaux.
Les sources de 2025 montrent un écart net entre la politique des autorités et l’opinion des Afghans. Dans l’enquête en porte-à-porte de 2025, 92 % des personnes interrogées jugent important que les filles aillent à l’école secondaire, et 91 % disent que les autorités ne partagent pas leurs valeurs sur l’éducation des filles (88 % des hommes, 94 % des femmes). Près de 80 % des jeunes Afghanes de 18 à 29 ans ne sont ni en études, ni en emploi, ni en formation, contre 20 % des jeunes hommes. Les femmes sont aussi exclues de la formation médicale depuis décembre 2024. ONU Femmes projette, si les restrictions durent, une hausse de 25 % des mariages d’enfants, de 45 % des grossesses précoces chez les adolescentes et d’au moins 50 % de la mortalité maternelle d’ici 2026. Ce sont des projections, pas des constats.
En 2026, environ 2,4 millions de filles sont exclues du secondaire. L’UNESCO rappelle que l’Afghanistan est le seul pays au monde à interdire formellement l’éducation des filles et des femmes au-delà du primaire. Le rapport Five Years On mesure aussi l’érosion progressive de l’accès : 76 % des femmes disaient en 2024 avoir moins accès à l’éducation depuis la prise de pouvoir, 56 % rapportaient un nouveau recul en 2025, et 33 % des mêmes femmes un recul de plus entre 2025 et 2026. Les experts de l’ONU notent qu’une fille qui était en sixième année au début de l’interdiction arrive à l’âge adulte sans avoir repris l’école. Le rapport relève aussi que la coupure d’internet par fibre optique de septembre à octobre 2025 a privé les femmes de cours en ligne, l’une des rares voies restantes.
Les effets sur les familles sont décrits comme un changement de génération. Des mères qui craignaient avant tout pour la sécurité physique de leurs enfants craignent maintenant que leurs filles n’aient aucun avenir. Certaines passent de l’espoir de l’école à l’organisation d’un mariage, parce que « rien d’autre n’est réaliste ». Des filles demandent à quoi sert d’étudier. Selon une projection de l’UNICEF citée par ONU Femmes, l’Afghanistan pourrait perdre plus de 25 000 enseignantes et soignantes d’ici 2030 si les restrictions durent.
Travail et situation économique
En juillet 2024, 73 % des femmes et 55 % des hommes consultés voyaient les conditions de revenu se dégrader. 57 % des femmes disaient que leur situation était nettement pire sur les trois derniers mois, contre 34 % des hommes. Les femmes qui travaillaient étaient surtout proposées à des emplois non qualifiés et mal payés. Les employeurs préféraient embaucher des hommes, parce qu’employer des femmes coûte plus cher et expose à des visites des autorités. Une directive de juin 2024 fixait à 5 000 AFN par mois (environ 70 dollars) le salaire des fonctionnaires femmes qui ne se présentent pas chaque jour au travail, quel que soit leur grade. 76 % des femmes disaient que le travail hors du foyer était moins accepté qu’avant la prise de pouvoir, contre 19 % des hommes. Les données de mars 2024 citées par le rapport donnaient 24,15 % de participation des femmes au marché du travail, contre 88,92 % pour les hommes. Les autorités de facto répondaient que plus de 8 000 femmes avaient obtenu une licence d’activité l’année précédente.
En 2025, ONU Femmes note que l’interdiction de travailler pour les ONG pèse davantage : 97 % des femmes interrogées là où elle est appliquée disent en être touchées, contre 86 % en 2024. Elle estime que l’exclusion économique des femmes coûte à l’Afghanistan environ 920 millions de dollars entre 2024 et 2026 (estimation du PNUD). Les retours forcés depuis l’Iran et le Pakistan, plus de 1,7 million de personnes entre janvier et août 2025, ajoutent des familles sans revenus. Le 7 septembre 2025, les femmes afghanes, y compris les employées de l’ONU, se sont vu interdire l’entrée dans les locaux des Nations unies.
En 2026, cette interdiction dure depuis un an. Le secrétaire général de l’ONU a demandé le 6 septembre 2026 que les autorités l’annulent. ONU Femmes la juge sans précédent dans l’histoire de l’ONU. Selon les données du PNUD citées par ONU Femmes en août 2026, 7 % des femmes ont un emploi, contre 84 % des hommes, et les pertes cumulées de 2024 à 2026 représentent 5,8 % du PIB. Moins d’une rapatriée sur cinq (d’Iran ou du Pakistan) peut gagner un revenu. Le rapport Five Years On décrit un marché du travail réduit au travail à domicile et aux métiers traditionnellement féminins comme la broderie, l’artisanat et l’agriculture à petite échelle, avec quelques secteurs encore ouverts comme la santé et l’enseignement primaire. Il rappelle la suite des mesures : l’ordre de 2021 de rester chez elles pour les fonctionnaires, l’interdiction de travailler pour les ONG en décembre 2022, son extension à l’ONU en avril 2023 et la fermeture des salons de beauté en juillet 2023.
Une prudence sur les chiffres de l’emploi : le 24 % de 2024 mesure la participation au marché du travail (emploi et recherche d’emploi), alors que le 7 % de 2026 mesure l’emploi. Les deux ne sont pas comparables.
Justice, droit et violences
En juillet 2024, 79 % des femmes consultées n’avaient utilisé aucune instance formelle de règlement des litiges dans l’année, et 25 % voulaient le faire sans y avoir accès. 62 % disaient avoir moins accès aux services juridiques qu’avant la prise de pouvoir. Des femmes disaient ne pas pouvoir entrer dans un tribunal ou un bureau juridique sans mahram, et voir leur affaire rejetée ou ignorée. 54 % déclaraient avoir un accès réduit ou nul aux espaces sûrs et aux foyers d’accueil, fermés par les autorités. Les instances informelles, comme les shuras, sont aussi difficiles d’accès pour les femmes : elles n’y sont pas représentées et tranchent le plus souvent en faveur des hommes. Les autorités de facto répondaient que les femmes ont un accès complet aux institutions judiciaires.
En 2025, ONU Femmes rappelle que le ministère des Affaires féminines et la loi contre les violences faites aux femmes ont été démantelés, et que les services pour les victimes de violences conjugales ont fortement réduit leur activité. Les femmes se tournent donc plus souvent vers des réseaux informels ou familiaux, dirigés par des hommes, qui privilégient la cohésion familiale sur les droits de la femme. Dans les consultations de décembre 2025, présentées par la MANUA le 8 mars 2026, 14 % des femmes disent avoir accès aux services formels de règlement des litiges, contre 53 % des hommes. Plus de la moitié disent que leur accès a empiré en un an. Elles l’attribuent à la suspension du ministère des Affaires féminines et de la Commission indépendante des droits de l’homme, à l’exclusion des femmes des professions juridiques et à la perte de services destinés aux femmes.
Le décret n° 12 est le principal changement de 2026. Signé par le chef suprême début janvier 2026 et transmis aux tribunaux, il compte 119 articles. Selon ONU Femmes, il supprime l’égalité entre hommes et femmes devant la loi et place le mari en position d’autorité sur sa femme. Un mari n’est responsable pénalement des violences dans le mariage que s’il cause des blessures graves et visibles. Des experts de l’ONU rapportent que les règles permettent de punir physiquement une épouse tant que la violence ne casse pas d’os et ne laisse pas de traces évidentes, et que des proches qui hébergent une femme partie sans l’accord de son mari risquent jusqu’à trois mois de prison. Le décret permet d’emprisonner des femmes, ou leurs proches, si elles se rendent souvent chez un parent sans l’accord du mari. Il criminalise la critique des responsables taliban, de leurs politiques et de leur lecture de la charia. Selon les experts, il ne contient ni liste des droits de l’accusé ni garanties de procédure, il autorise des exécutions au nom de l’intérêt public sans définition précise, et il permet à des particuliers, y compris des proches, d’infliger certaines peines sans contrôle judiciaire. Ils ont demandé son retrait. Le rapport Five Years On ajoute que tout homme musulman témoin d’une infraction peut infliger une peine discrétionnaire.
Le décret n° 18, sur la séparation judiciaire des époux (mai 2026), rend beaucoup plus difficile pour une femme de quitter un mariage, tout en laissant à l’homme le droit de divorcer seul. Il permet aussi implicitement le mariage d’enfants. Les experts de l’ONU le citent en août 2026 avec le décret n° 12 comme exemples de la dégradation de l’année écoulée.
Normes sociales, surveillance et pression communautaire
Le rapport de juillet 2024 décrit un changement des attitudes dans les communautés, lié à la peur des représailles et au renforcement des normes patriarcales. Des femmes disaient que certains voisins jugeaient les restrictions bénéfiques pour la famille et voyaient l’école secondaire des filles comme inutile, voire honteuse. Le rapport précise que cela ne reflète pas l’opinion de l’ensemble des Afghans, et cite une enquête de 2019 où 86,8 % des Afghans soutenaient l’accès égal à l’école secondaire.
Les sources de 2025 décrivent le passage de la contrainte à l’auto-application. Selon ONU Femmes, le texte de nombreux décrets rend les hommes responsables du respect des règles par les femmes, et les hommes des familles les font appliquer par peur de représailles. Les enquêtes téléphoniques montrent aussi des femmes de la famille qui appliquent les décrets : de 5 % en août 2024 à 13 % en octobre 2024. ONU Femmes parle aussi d’une conformité par anticipation : familles, ONG et entreprises restreignent d’avance la liberté des femmes, même sans décret. Dans les consultations de 2025, 24 % des femmes disent n’avoir aucune influence sur les décisions dans leur foyer, 50 % dans leur famille élargie et 74 % dans leur communauté.
En 2026, le rapport Five Years On met cette pression au centre. 39 % des femmes disent que la pression pour changer leur comportement a augmenté en un an, et 66 % limitent ce qu’elles disent en public. Elles décrivent des voisins qui surveillent leur tenue, leurs déplacements et leurs fréquentations. Le décret n° 12 renforce ce mécanisme en autorisant tout homme musulman témoin d’une infraction à infliger une peine discrétionnaire.
Le rapport insiste sur un écart entre ce que les femmes pensent et ce qu’elles croient que leur communauté pense. Plus de 81 % jugent importante l’éducation primaire des filles, mais seulement 69 % pensent que leur communauté est d’accord. 55 % trouvent approprié que les femmes travaillent hors du foyer, contre 42 % qui croient que leur communauté l’accepte. 37 % disent que des femmes comme elles participeraient davantage à la vie publique sans critiques ni autres obstacles. Le rapport y voit un risque de consensus forcé qui finit par devenir réel, un mécanisme que la recherche appelle falsification des préférences.
Le rapport note aussi que les femmes ne se rangent pas du côté des autorités sur le fond. 61 % jugent que les autorités partagent leurs valeurs sur le respect de la loi islamique en général, mais 91 % disent qu’elles ne les partagent pas sur l’éducation des filles ni sur les opportunités économiques des femmes. Le soutien à l’égalité traverse aussi les genres : en 2025, 39 % des femmes ont cité l’égalité des droits parmi leurs trois grands objectifs, et un homme sur cinq aussi. Le risque, selon le rapport, est que la mémoire d’un autre fonctionnement s’efface chez les filles qui grandissent sans avoir vu des femmes étudier ou travailler.
Aide humanitaire et société civile
En juillet 2024, les femmes consultées demandaient à la communauté internationale de soutenir directement les ONG et les entreprises dirigées par des femmes, de financer l’éducation en ligne, les programmes de santé mentale, l’aide juridique et la formation professionnelle. Le rapport signalait déjà que le ministère de la Promotion de la vertu fermait des bureaux accusés de ne pas respecter l’interdiction faite aux femmes de travailler pour des ONG.
En 2025, les coupes dans l’aide internationale s’ajoutent aux interdictions locales. Dans une enquête de mars 2025 auprès de 207 organisations en Afghanistan, près de 40 % disaient que tous leurs projets financés par des bailleurs étaient suspendus, et 25 % des employées avaient dû partir. Une organisation de femmes sur trois disait ne plus pouvoir atteindre efficacement les femmes et les filles. Plus de 1,7 million d’Afghans sont revenus d’Iran et du Pakistan de janvier à août 2025, souvent de force. En juin 2025, les femmes et les filles étaient 30 % des retours d’Iran. ONU Femmes signale aussi des risques de violences sexistes aux frontières, et dans la province de Kandahar des signalements de mariages précoces et de traite de jeunes filles. La coupure d’internet de septembre à octobre 2025 a pesé sur le travail des organisations de femmes.
En 2026, la situation reste très tendue. Selon ONU Femmes, près de trois quarts des organisations de femmes interrogées ont subi des coupes de financement en 2025, et plus de la moitié pensent suspendre leur activité ou fermer dans l’année. Plus de 10,7 millions de femmes et de filles ont besoin d’aide humanitaire en 2026. Le plan de réponse humanitaire 2026 vise 17,5 millions de personnes, dont plus de 5 millions de femmes, pour 1,7 milliard de dollars, dont près de 500 millions pour les femmes seules. Le Programme alimentaire mondial parle d’une crise de la faim touchant 14 millions d’Afghans. Le coordinateur humanitaire de l’ONU, Bruno Lemarquis, avertit que le manque de fonds pourrait fermer des centres de santé et exposer des milliers de mères et de nouveau-nés. L’Afghanistan comptait environ 638 décès maternels pour 100 000 naissances vivantes en 2024, avec une pénurie croissante d’infirmières et de médecins femmes.
Le lien avec l’interdiction d’entrée dans les locaux de l’ONU est direct. Susan Ferguson, représentante d’ONU Femmes, explique que sans personnel féminin afghan l’ONU ne peut pas atteindre les femmes et les filles avec une aide adaptée. Dans une déclaration de mars 2026, elle disait que, en Afghanistan, les services pour les femmes doivent être fournis par des femmes, sinon elles ne les reçoivent pas.
Réactions internationales et qualification juridique
En juillet 2024, les femmes consultées demandaient à la communauté internationale de relancer les efforts diplomatiques, de financer le suivi et la documentation des violations, et d’encourager un dialogue direct entre les autorités et les groupes de femmes. Le rapport de 2024 présentait ces demandes sans employer de qualification juridique.
La qualification a changé depuis. Dans leur déclaration du 13 août 2026, des experts de l’ONU affirment que la privation de droits fondamentaux, ciblée et intentionnelle, constitue le crime contre l’humanité de persécution fondée sur le genre, et qu’on peut aussi la décrire comme un apartheid de genre. Ils demandent aux États de soutenir l’inscription de l’apartheid de genre comme crime contre l’humanité distinct. Ils demandent aussi que le mécanisme d’enquête indépendant pour l’Afghanistan, créé par le Conseil des droits de l’homme en octobre 2025, reçoive sans délai des moyens et du personnel, avec une expertise de genre dès le départ. Ils avertissent contre la normalisation des autorités de facto, notamment par l’accueil de diplomates ou des réunions dans les capitales, sans progrès mesurables sur les droits des femmes.
Sur l’interdiction d’entrée dans les locaux de l’ONU, les experts onusiens ont dénoncé le 31 mars 2026 une attaque directe contre les droits des femmes. Le 6 septembre 2026, le secrétaire général a redemandé son retrait immédiat. Pour le premier anniversaire, l’ONU a demandé à son personnel, afghan et international, de rester à l’écart des bureaux du 6 au 10 septembre, selon Afghanistan International. Devant le Conseil de sécurité, la cheffe par intérim de la MANUA, Georgette Gagnon, a parlé d’un fémicide politique et de la pire forme d’apartheid de genre, et a jugé que la répression des femmes freine aussi l’économie, la santé et l’éducation du pays. La France a condamné le nouveau code pénal.
Le rapport Five Years On propose cinq priorités à la communauté internationale : demander aux autorités de lever sans condition toutes les restrictions, garder l’engagement de principe sur les droits des femmes au centre de toute stratégie, faire participer directement les Afghanes aux décisions qui les concernent, porter les droits des femmes dans tous les forums politiques et diplomatiques, et investir dans les compétences et les réseaux dont les femmes auront besoin quand les restrictions seront levées. Il rappelle que l’évaluation indépendante de 2023 mandatée par le Conseil de sécurité plaçait déjà la levée des restrictions sur l’éducation, l’emploi et la liberté de mouvement parmi les conditions du retour de l’Afghanistan dans le système international. Il cite aussi une enquête de 2022 où les Afghanes classaient la reconnaissance internationale des taliban en dernier (11 %), derrière le dialogue direct (26 %) et le lien entre l’aide et les conditions faites aux femmes (26 %).
Ce qui ressort de ces deux années
Entre juillet 2024 et octobre 2026, les sources convergent sur trois points. Les restrictions déjà en place n’ont pas été levées. Elles se sont étendues à de nouveaux domaines : accès aux locaux de l’ONU, internet, formation médicale, code pénal, droit de la famille. Et elles sont de plus en plus appliquées par la société elle-même, par les maris, les proches et les voisins, ce qui rend un retour en arrière plus difficile même si les décrets étaient abrogés.
Les chiffres montrent une constante : dans chaque domaine, les femmes sont beaucoup plus touchées que les hommes. Mais ils ne permettent pas de dire de combien la situation s’est aggravée entre 2024 et 2026 sur chaque indicateur, parce que les méthodes changent. Le plus solide est la comparaison des textes et des faits datés : le décret n° 12, le décret n° 18, l’interdiction de l’ONU, le chiffre de 2,4 millions de filles exclues.
SOURCES
ONU Femmes, OIM et MANUA
Summary of Countrywide Consultations with Afghan Women
Juillet 2024
MANUA
Women in Afghanistan nearly four times less likely than men to have access to Formal Justice Mechanisms
8 mars 2026
ONU Femmes
Five years after the Taliban takeover: the normalization of the exclusion of women and girls in Afghanistan
12 août 2026
UN News
Five years after Taliban takeover, Afghan women ‘erased from public life’
12 août 2026
ONU Femmes
UN Women Afghanistan statement on Decree No. 12 issued by the de facto authorities
Février 2026
ONU Femmes
Press briefing on the impact of recent hostilities, Decree No. 12 and the widening justice gap
18 mars 2026
Experts de l’ONU
Afghanistan: UN experts warn against normalisation of Taliban rule
13 août 2026
Experts de l’ONU
Afghanistan: UN experts demand immediate end to Taliban restrictions on women at UN premises
31 mars 2026
Kabul Now
UN Experts Urge Taliban to Revoke Decree on Court Rules Over Serious Rights Violations
Avril 2026
Secrétaire général de l’ONU
Deeply Concerned about Taliban’s Continuing Discriminatory Policies on Afghan Women, Girls
6 septembre 2026
ONU Femmes
A year since Afghan women staff barred from entering United Nations premises across the country
7 septembre 2026
Afghanistan International
Taliban Must Lift Ban On Female UN Staff, Says Senior UN Official
7 septembre 2026
Conseil de sécurité de l’ONU
Five Years into Taliban Rule, Afghanistan Cannot Fully Recover while Women, Girls Remain Excluded
2026
UNESCO
Five years on: UNESCO calls for the full restoration of the right to education for Afghan girls and women
Août 2026
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