
Cette semaine, les nouvelles venues d’Afghanistan racontent la même chose en plusieurs endroits : des civils arrêtés, battus ou tués, des femmes privées de soins et de droits, des responsables qui s’enrichissent. Aucun de ces faits n’est isolé. Ensemble, ils montrent comment les talibans gouvernent : par la peur, la violence et le détournement du pouvoir à leur profit.
Panjshir : arrêter ceux qui demandent des nouvelles
Dans la vallée d’Abdullah-Kheil, à Panjshir, les talibans ont arrêté Abdul Kabeer, fils du commandant Qasim Dara, son neveu Shir Shah et un proche, Muslim. Ils sont accusés d’avoir participé à des opérations militaires contre le groupe. Selon les sources locales, ils ont été menacés d’exécution au moment de leur arrestation, puis transférés dans une unité militaire à Dashtak, dans le district d’Anaba. Ils sont détenus depuis environ deux semaines.
Huit chefs de communauté sont allés voir les talibans pour savoir ce que devenaient ces hommes. Deux d’entre eux, Mir Ghiath et Ghulam Akbar, ont été arrêtés à leur tour et envoyés dans la même unité. Selon les sources, les détenus subissent de lourdes tortures physiques et psychologiques. Leurs familles sont sans nouvelles et très inquiètes.
Ce qui s’est passé ici est simple : quand on va demander des nouvelles d’un détenu, on risque de l’être aussi. Les anciens et les notables ne sont plus protégés. C’est une punition collective qui vise la famille d’un commandant de la Résistance nationale et, au-delà, toute la population de la vallée, pour qu’elle se taise.
Ghazni : la détention comme moyen d’extorsion
Dans le district de Qarehbagh, à Ghazni, Hajj Ali Khan, une personnalité influente de la région, a été arrêté pour possession d’armes. Après trois nuits de détention, les talibans l’ont rendu à sa famille dans le coma. Il est aujourd’hui hospitalisé à Kaboul dans un état critique. Selon les sources, on lui avait demandé de fournir quatre armes ou de payer 160 000 afghanis pour chacune.
À Jaghuri, toujours à Ghazni, les responsables talibans locaux ont donné raison à une mafia de l’accaparement de terres. Il s’agit de terrains situés dans le plan directeur de la ville. Les talibans ne reconnaissent pas les titres de propriété des propriétaires d’origine, pourtant vieux de plusieurs décennies. Ils ont tranché en faveur de personnes qui avaient acheté ces terres ces deux dernières années à des gens qui n’en étaient pas les propriétaires. La semaine dernière, des affrontements ont eu lieu, les propriétaires d’origine ont été violemment frappés, puis arrêtés. Les talibans n’ont fait aucune déclaration.
Vardak : trois frères tués dans leur sommeil
À Sanglakh, dans le district de Jalrez, province de Vardak, trois frères de 14, 16 et 20 ans ont été abattus chez eux pendant leur sommeil. Ils travaillaient comme ouvriers avec leur oncle. Ils n’avaient aucun passé militaire et aucune inimitié connue.
Les auteurs et les motifs sont inconnus. Certaines sources disent que les victimes ont été visées parce qu’elles étaient sayyids et chiites. Cette information n’est pas confirmée de façon indépendante et nous la présentons comme telle. Les talibans n’ont pas réagi, n’ont pas identifié les assaillants et n’ont avancé aucune piste. Ces meurtres s’ajoutent à une hausse des homicides de civils signalée dans plusieurs régions du pays.
Un pouvoir qui se dit garant de la sécurité doit au moins enquêter quand trois adolescents sont tués dans leur lit. Ici, il se tait.
Des postes de police où l’on se fait voler
À Hérat, des habitants racontent qu’ils sont allés au bureau de commandement de la sécurité talibane et qu’ils en sont ressortis sans leurs chaussures, volées sur place. L’un d’eux a dû attendre des heures pieds nus. Un autre était venu déclarer le vol de son téléphone. Il a perdu ses chaussures, et l’agent s’est moqué de lui avant de le renvoyer vers une autorité supérieure.
L’anecdote paraît mineure, mais elle dit quelque chose de précis : même dans les locaux de la sécurité, il n’y a ni contrôle ni discipline, et le plaignant n’est pas pris au sérieux.
Des témoignages plus graves font état d’arrestations suivies de demandes d’argent pour la libération. Les familles vendent leurs biens ou s’endettent pour récupérer leurs proches. À Kaboul, dans le quartier de Taimani, plusieurs femmes auraient été arrêtées par le ministère de la Promotion de la vertu et de la Prévention du vice pour non-respect du code vestimentaire. Leurs familles auraient dû payer des sommes allant jusqu’à plusieurs milliers de dollars, certaines sources parlant de mille dollars versés. Des militaires de l’ancienne République arrêtés auraient fait l’objet des mêmes demandes envers leurs familles. Chaque cas demande une enquête indépendante, mais la répétition de ces accusations suffit à imposer une réponse publique. Les talibans n’en ont donné aucune.
Les hôpitaux : contrôler les corps des femmes, laisser mourir les malades
À Kandahar, le ministère de la Promotion de la vertu a transmis une directive aux responsables de l’association des médecins, puis à tous les hôpitaux publics et privés de la province. Les patients ne doivent pas porter de vêtements serrés pendant les opérations. Les patientes ne doivent pas être soignées sans tuteur masculin. La présence de médecins hommes en salle d’opération pour les femmes doit être réduite au minimum. Les soignants qui répéteraient ces infractions seront signalés à la justice.
Ces règles s’ajoutent à un accès déjà très difficile des Afghanes aux soins. Elles forcent les médecins à choisir entre soigner correctement et risquer des poursuites.
À l’hôpital de Rokh, à Panjshir, une famille raconte qu’elle a amené une femme atteinte d’une maladie cardiaque, dans un état critique, aux urgences vers 1h30 du matin. Elle serait restée environ une heure sans soins. Le médecin arrivé ensuite aurait tenu des propos insultants, refusé de prendre la patiente en charge et conseillé de la transférer à Kaboul. La plainte auprès de la personne présentée comme directeur de l’hôpital n’a reçu aucune réponse claire. La patiente est morte à Kaboul. Selon ces sources, un membre des talibans nommé Khajeh Agha Ghafouri aurait aussi été impliqué et se serait livré à des activités récréatives dans l’hôpital. Les sources demandent une enquête, qui, à ce jour, n’a pas été annoncée.
Le porte-parole bâtit, les autres subissent
Le journal Haft Sobh a publié une enquête sur Zabihullah Mujahid, porte-parole des talibans. Avec ses frères, il aurait lancé la construction d’un complexe résidentiel nommé Sadighi à Qala-ye Zaman Khan, dans le 16e district de Kaboul. Les documents portent son nom d’état civil, Tahir Shah Sadighi, à côté de ceux de ses frères. L’accord a été signé avec la municipalité talibane le 29 Esfand 1403 (19 mars 2025) et prévoit cinq ans de travaux.
Selon les sources municipales, ce terrain est classé zone verte dans le plan d’urbanisme de Kaboul. On n’y construit qu’après une modification officielle du plan, et l’accord n’en parle pas. Le permis aurait été obtenu en cachant l’état réel du terrain dans les documents officiels. Les sources ajoutent que les noms des frères ont été inscrits pour masquer la vraie propriété du projet, et que tous les frères participent à des complexes résidentiels à Kaboul. Autre écart : l’accord mentionne deux jeribs, alors que les frères ont déclaré à la municipalité un jerib et 11 bashes.
Le même homme qui parle chaque jour au nom du pouvoir aurait donc profité de sa proximité avec Haibatullah pour s’enrichir sur des terres protégées. Depuis la prise du pays par les talibans, l’absence de transparence dans les contrats publics, la vente de biens immobiliers et l’octroi de permis favorise ces abus. À Kaboul, un proche du pouvoir construit sur une zone verte. À Jaghuri, des familles qui ont des titres de propriété vieux de plusieurs décennies sont battues et arrêtées. Ce sont les deux côtés d’un même système.
Le Conseil de sécurité parle, les femmes attendent
Au Conseil de sécurité de l’ONU, la situation des femmes afghanes a de nouveau été discutée, alors que la répression entre dans sa cinquième année. Les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Espagne, la Lituanie et le Secrétaire général Antonio Guterres ont demandé la fin des restrictions et la participation des femmes aux processus de paix. Guterres a aussi demandé de tenir les talibans responsables et d’augmenter le soutien aux organisations dirigées par des femmes.
Le Royaume-Uni s’est engagé à consacrer au moins 90 % de son aide bilatérale au développement, d’ici 2030, à des programmes qui placent l’égalité des femmes et des filles au premier plan ou parmi leurs objectifs importants. Il a indiqué avoir versé environ 4,6 millions de dollars l’an dernier à des organisations de femmes. L’Espagne organisera le 23 novembre à Madrid une réunion avec des organisations et des militantes afghanes.
Depuis le retour des talibans, les filles n’ont plus accès à l’école au-delà de la sixième année ni à l’enseignement supérieur. Les femmes sont limitées dans le travail, les déplacements et la vie publique. Des femmes sont arrêtées et menacées à Hérat et dans d’autres provinces parce qu’elles sont dans l’espace public. Les organisations de défense des droits parlent d’apartheid de genre.
La militante Tamna Zaryab Paryani a témoigné devant le Conseil. Elle a raconté que des talibans sont entrés chez elle à Kaboul en pleine nuit, qu’elle a filmé une vidéo pour appeler à l’aide, et que cette vidéo a joué un rôle dans sa libération. Elle a parlé des cris de prisonniers étouffés par des tirs et des corps de détenus tués qu’elle a vus.
Elle demande trois choses : l’égalité de genre au centre du travail du Conseil, des poursuites contre les auteurs, et une vraie participation des femmes aux décisions sur l’avenir du pays. Elle demande aussi que l’apartheid de genre soit reconnu comme un crime contre l’humanité.
Ce que montre cette semaine
Prises une par une, ces informations viennent de sources locales et certaines attendent encore une confirmation indépendante. Nous le signalons à chaque fois. Mais elles se ressemblent trop pour être le fruit du hasard. Dans chaque cas, les talibans arrêtent sans base légale, frappent, rançonnent ou laissent faire. Dans chaque cas, personne ne rend de comptes.
La répression vise les familles de la Résistance, les chiites, les femmes, les propriétaires de terres, les simples clients d’un commissariat. La corruption touche du poste de police d’Hérat au porte-parole du régime. Les deux se nourrissent : celui qui peut arrêter peut aussi faire payer, et celui qui contrôle les permis peut aussi s’enrichir.
Les déclarations du Conseil de sécurité ne suffisent pas. Il faut des enquêtes indépendantes, des poursuites contre les responsables, et un soutien concret aux Afghans qui documentent ces faits. Normaliser ce pouvoir, c’est accepter tout cela.
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La Lettre d’Afghanistan