
Les gouvernements et les opinions européens se laissent manipuler par les taliban. Voici comment ils s’y prennent. Ils vendent une image calme de l’Afghanistan, ils tirent un profit diplomatique de la question des expulsions, alors qu’ils sont eux-mêmes la cause principale des départs qu’ils disent vouloir aider l’Europe à réduire.
L’argument tient en trois points :
- Le mensonge : des influenceurs invités, un accès contrôlé pour les journalistes, et une demande explicite de ne pas parler du sort des femmes.
- Le levier : une « coopération technique » sur les expulsions, qui offre aux taliban un pied dans la diplomatie européenne, une première étape vers la reconnaissance
- La cause : une politique d’oppression qui frappe les femmes, mais aussi les hommes, et qui pousse la population à l’exil.
Les sources sont l’enquête d’Alex Crawford publiée par The i Paper (iNews) et le communiqué des organisateurs des manifestations en Allemagne.
Les faits : manifestations en Allemagne contre les expulsions
Des militants de la société civile et des citoyens afghans résidant en Allemagne ont manifesté contre les expulsions forcées de réfugiés vers l’Afghanistan
Selon le communiqué des organisateurs, les rassemblements ont eu lieu à Francfort, Munich, Leipzig, Cologne, Düsseldorf et Berlin, dans plusieurs villes et plusieurs aéroports. Les manifestants demandent l’arrêt immédiat des expulsions et la fin de la coopération du gouvernement allemand avec les taliban. Ils protestent aussi contre l’extension des centres de rétention.
À Leipzig, la mobilisation visait les vols charters vers l’Afghanistan. La police a compté environ 400 personnes à Leipzig et environ 300 à Francfort. Les organisateurs avancent des chiffres plus élevés. À Francfort, les manifestants s’opposent aussi à la construction d’un « terminal d’expulsion spécial » et réclament des fonds pour l’intégration des réfugiés.
Un porte-parole des organisateurs juge cette coopération avec les taliban « catastrophique » et rappelle que les réfugiés ont droit à l’asile.
À Paris, le 15 octobre, une poignée d’Afghans en exil se sont réunis près des Invalides, dans le 7e arrondissement. Ils ont exprimé leur « déception » et leur « dégoût » face aux « discussions techniques » engagées entre la France et le régime taliban.
Ce dialogue diplomatique inédit a été confirmé le 8 octobre par le Quai d’Orsay. Il vise à faciliter l’expulsion d’Afghans que les autorités jugent « dangereux » et dont la présence en France est irrégulière. La France suit donc la même voie que l’Allemagne, et la même contestation s’exprime dans les deux pays.
L’AFP a révélé ces discussions le 6 octobre, et le ministère des Affaires étrangères les a confirmées le 8 octobre.
Dans les faits, l’Allemagne expulse les Afghans sans aucun contrôle de leur véritable dangerosité. À ce jour, tout Afghan en situation irrégulière, condamné ou pas par la justice allemande est menacé d’expulsion. Le fait qu’un Afghan délinquant soit condamné en France ne peut pas être un prétexte pour renvoyer tous les Afghans en situation irrégulière vers un pays où ils risquent la mort.
L’enquête d’Alex Crawford
Alex Crawford, correspondante spéciale de Sky News, couvre l’Afghanistan depuis plus de vingt ans. Elle a publié une enquête dans The i Paper (iNews) le 22 octobre 2026, après des reportages au Nouristan et à Kaboul.
Elle écrit que des responsables taliban lui ont demandé de publier des « articles positifs » et de ne pas révéler les mauvais traitements infligés aux femmes. Elle décrit un endoctrinement constant : les hommes afghans sont persuadés que les femmes, « simples et sans instruction », sont heureuses et n’ont pas besoin que les choses changent.
Sur place, elle note l’absence des femmes dans l’espace public :
- À Parun, capitale du Nouristan, elle était la seule femme dans la rue principale.
- Au cinquième anniversaire du retour des taliban à Kaboul, elle n’a vu que quelques femmes parmi des milliers d’hommes.
- Même des jeunes garçons qu’elle l’ont obligée à ajuster son foulard.
Elle rappelle que les taliban ont pris plus de 200 décrets, dont la plupart violent les droits des femmes, et que l’Afghanistan est le seul pays au monde qui interdit l’éducation des filles au-delà de 12 ans. L’ancien président Hamid Karzai lui a dit qu’il n’y a rien de positif tant que les écoles de filles restent fermées. Un documentaire de Sky, « Banished: The Taliban’s War on Women », sort le 4 novembre 2026.
La vitrine : influenceurs et accès contrôlé
Les taliban contrôlent qui entre et qui voit quoi. Selon Crawford, des vloggers et youtubeurs étrangers obtiennent un visa en quelques jours et font la promotion de la beauté et de la sécurité du pays. Elle, journaliste de terrain depuis plus de vingt ans, a attendu quatre ans une autorisation de reportage.
Le résultat est une image de carte postale : des paysages, un accueil chaleureux, un pays calme. Cette image est vraie par morceaux et trompeuse dans l’ensemble, parce qu’elle laisse hors champ l’interdiction faite aux femmes d’étudier, de travailler et de circuler librement.
Les responsables taliban mettent en avant la baisse de la culture de l’opium et l’amélioration de la sécurité. Ils écartent les critiques sur le traitement des femmes. Ce choix de sujets est une méthode : parler de ce qui rassure, taire ce qui accuse.
La demande faite à Crawford de ne publier que des articles positifs montre que cette vitrine est voulue et organisée.
L’expulsion comme monnaie d’échange diplomatique
Crawford écrit que les taliban cherchent une légitimité pratique et des concessions politiques par une « coopération technique » avec les pays européens, présentée comme une aide pour faciliter l’expulsion des réfugiés afghans. Des rapports antérieurs font déjà état de discussions « techniques » de ce type entre certains pays européens et les taliban.
Le cas français le confirme : le 8 octobre, le Quai d’Orsay a reconnu l’existence de « discussions techniques » avec les taliban pour faciliter les expulsions.
Le mécanisme est simple :
- Des gouvernements européens veulent renvoyer des Afghans pour répondre à la pression de leur opinion.
- Pour y parvenir, ils ont besoin que Kaboul accepte les retours et reçoive les vols.
- Les taliban deviennent alors des interlocuteurs indispensables, avec des contacts réguliers, des échanges officiels et une reconnaissance de fait.
Chaque réunion technique et chaque vol charter ajoute un peu de légitimité à un régime qu’aucun État européen ne reconnaît officiellement. Les manifestants en Allemagne l’ont compris : ils demandent la fin de cette coopération parce qu’elle revient à traiter avec les taliban comme avec un partenaire.
Les taliban sont la cause de l’exode
L’Europe demande aux taliban de les aider à renvoyer des Afghans, alors que leur politique est ce qui pousse les Afghans à partir.
Les femmes et les filles sont les premières victimes : plus de 200 décrets, interdiction de l’école secondaire et de l’université, exclusion de l’emploi et de l’espace public. Mais les hommes sont touchés aussi. Ils vivent sous un régime qui leur impose leur conduite, les expose à l’endoctrinement décrit par Crawford et ne leur laisse ni liberté d’expression ni avenir politique. Une société où la moitié de la population est écartée de l’école et du travail est aussi une société appauvrie pour tous.
Dans ces conditions, des familles entières cherchent à partir. Les départs ne sont pas un accident : ils découlent directement de la politique du régime. Le régime provoque l’exode, ne fait rien pour le réduire, et en tire ensuite un avantage diplomatique. Cette lecture des effets est celle de La Lettre d’Afghanistan.
La naïveté européenne
L’Europe tombe dans trois pièges à la fois.
Premier piège : croire l’image. Si des influenceurs reçoivent des visas en quelques jours pendant qu’une journaliste de Sky attend quatre ans, il faut en tirer la conclusion : l’accès est une récompense pour ceux qui racontent la bonne histoire.
Deuxième piège : séparer l’expulsion de la nature du régime. On ne peut pas organiser des retours vers un pays qui interdit l’école aux filles et traiter cela comme une simple question technique. La « coopération technique » est déjà un acte politique.
Troisième piège : se laisser pousser par la colère de l’opinion. Quand les gouvernements répondent à cette colère par des expulsions, ils donnent aux taliban exactement ce qu’ils cherchent : des interlocuteurs officiels, des échanges réguliers et un début de reconnaissance. Les taliban causent l’exode, puis se présentent comme la solution.
Crawford conclut que ce qui se passe en Afghanistan concerne tout le monde : ces politiques ont des répercussions mondiales.
Conclusion et recommandations
L’image que les taliban montrent au monde est fabriquée, et leur offre de coopération sur les expulsions est un moyen d’entrer dans la diplomatie européenne. Les mêmes taliban sont responsables des départs qu’ils prétendent aider à contenir.
Recommandations :
- Ne pas traiter les expulsions vers l’Afghanistan comme une question technique séparée de la nature du régime.
- Refuser toute coopération qui donne aux taliban un statut d’interlocuteur officiel.
- Considérer avec prudence les contenus d’influenceurs invités par le régime, et rappeler qui a accès au pays et qui n’y a pas accès.
- Garder au centre du débat la situation des femmes, des filles et de l’ensemble de la population afghane.
Sources : Alex Crawford, The i Paper (iNews), octobre 2026 ; communiqué des organisateurs des manifestations en Allemagne ; textes transmis par la rédaction.
La Lettre d’Afghanistan