Reconnaître les taliban ou soutenir la résistance afghane ?

Partager

« Chaque fois que les taliban terroristes tuent ou emprisonnent l’un de mes camarades soldats, mon cœur se brise, et j’ai l’impression que chaque fibre de mon être est engloutie par les flammes.

Mais ce qui me donne la force de continuer, ce qui renouvelle ma détermination et m’inspire à ne jamais abandonner, c’est la pensée des jeunes écolières d’Afghanistan, dont les rêves sont retenus en otage et qui se voient refuser leur droit fondamental à l’éducation et la possibilité de devenir des femmes instruites et indépendantes.

Leur souffrance est ma motivation. Leurs rêves sont mon inspiration. Et leur droit à un avenir de liberté, de dignité et d’opportunités est l’une des raisons pour lesquelles je refuse d’abandonner. »

Général Yasin Zia, chef de l’Afghanistan Freedom Front

Note de la rédaction : extrait traduit d’une conversation privée entre le général Yasin Zia et des membres de son état-major. Merci à Barmak Hamdard pour avoir partagé cet entretien

Résistance afghane
Reconnaître les taliban ou soutenir la résistance afghane ?
Le rapport de l’ONU, le général Yasin Zia et les commandants tombés du Front de résistance nationale

L’ONU décrit une répression qui s’étend d’un trimestre à l’autre. Face à elle, le Front de la liberté du général Zia est entré en guerre contre le régime taliban, tandis que le Front de résistance nationale d’Ahmad Massoud vient de perdre deux commandants.

La Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan (MANUA) a publié le 15 octobre 2026 son rapport trimestriel sur les droits humains, pour la période de juillet à septembre. Le constat est le même que dans les rapports précédents : une répression qui touche la vie quotidienne de tous les Afghans, appliquée sans contrôle judiciaire réel. Le lendemain, le porte-parole des taliban reprochait à la mission sa partialité.

Ce que dit le rapport de l’ONU

Le rapport décrit des arrestations arbitraires menées par la police des mœurs, des mauvais traitements, des restrictions croissantes visant les femmes et les filles, des médias suspendus, des châtiments corporels, des anciens membres des forces de sécurité arrêtés ou tués, et des institutions de la minorité chiite fermées. Les motifs invoqués relèvent de la vie privée : la tenue d’une femme, la coupe de cheveux ou de barbe d’un homme, la musique, une prière manquée.

La MANUA note aussi que le cadre légal se durcit. Une loi sur la police, publiée en août, permet de qualifier de crime tout acte interdit par la direction des taliban en matière d’ordre public, et interdit toute manifestation. Pour les filles, l’interdiction d’étudier au delà de la sixième année a atteint cinq ans en septembre.

Les taliban défendent cette pratique et contestent les observateurs qui la documentent. Ce rapport s’ajoute aux précédents. D’un trimestre à l’autre, la tendance va dans le même sens.

« L’avenir de l’Afghanistan ne doit être le butin de guerre d’aucun groupe. »

Général Yasin Zia, chef du Front de la liberté de l’Afghanistan

Cette phrase du général Yasin Zia répond à ce constat. Elle s’inscrit dans une parole publique constante, que La Lettre d’Afghanistan suit depuis plusieurs mois.

Dans l’entretien publié le 27 août 2026, Zia décrit ce que la résistance veut mettre à la place du régime. Une transition limitée, avec un calendrier précis, pour rétablir la sécurité et les institutions, faciliter le retour des réfugiés et préparer des élections. Les droits des femmes inscrits dans la constitution, y compris la réouverture des écoles, des universités et des lieux de travail. Un passage de la politique tribale à la politique citoyenne. Il refuse aussi toute confiscation du pays par ceux qui combattent les taliban : « Aucun groupe politique ou militaire ne peut prétendre à la souveraineté sur l’Afghanistan simplement en raison de sa lutte contre les taliban ».

Il s’applique la même exigence : « Ceux qui ont eu des responsabilités au sein de la République doivent assumer leur part. Je ne me considère pas non plus comme exempt. » Il distingue les taliban, qui font partie de la société afghane, de l’émirat comme structure de pouvoir. Les anciens membres qui renoncent à la violence et acceptent la constitution ne devraient pas perdre leurs droits politiques. Les crimes relèvent des tribunaux, sans vengeance collective ni impunité collective.

Le 22 septembre, lors d’une réunion en ligne pour la semaine du martyr, il a tenu un propos plus dur sur la méthode. D’après les dépêches de médias afghans, il a dit que cinq ans de demandes de négociation et de discours politiques n’ont pas fait vaciller les taliban, alors que l’action des fronts d’opposition y est parvenue. Il a présenté la lutte armée comme une « lutte honorable » et affirmé que les taliban avaient contraint les fronts à prendre les armes. Il a aussi déclaré que ni le Front de la liberté ni le Front de la résistance n’avaient visé des marchés ou des lieux publics.

« La résistance armée n’est pas un but, mais un moyen de mettre fin au monopole du pouvoir des taliban. »

Général Yasin Zia, propos en persan traduits par La Lettre d’Afghanistan

Le Front de résistance nationale, deux commandants perdus en deux mois

Le Front de résistance nationale (NRF), dirigé par Ahmad Massoud, est l’autre grand pilier de la résistance. Il vient de perdre coup sur coup deux de ses commandants.

Le premier est Hasib Panjshiri, connu aussi sous le nom de Hasib Qoway Markaz. Ancien des unités spéciales de la Direction nationale de la sécurité, il avait rejoint le NRF après la chute de Kaboul. Il était l’un des visages les plus connus du front, très présent dans les médias et sur les réseaux. Selon Amu TV, huit membres du NRF voyageaient dans deux véhicules, du Panjshir vers Andarab, dans la province de Baghlan, pour une opération prévue. Les taliban ont tendu une embuscade dans le nord du Salang, le 19 août selon Long War Journal. Hasib Panjshiri a été tué avec plusieurs de ses compagnons. Le NRF a confirmé sa mort le 20 août, et le porte-parole des taliban, Zabihullah Mujahid, l’a confirmée aussi. Le NRF a ensuite précisé que Panjshiri n’avait pas quitté l’Afghanistan au cours des cinq dernières années.

Des vidéos ont circulé, qui semblent montrer des combattants taliban profanant les corps. Le NRF a demandé à la MANUA d’enquêter sur de possibles violations du droit international. Le Front de la liberté de Yasin Zia et le Front uni de Sami Sadat ont publié des hommages. D’autres figures de l’opposition ont salué son combat. Afghanistan International rapporte que, pour le NRF, cette mort est un autre début pour la résistance.

Le front a réagi vite. Il a nommé Mukhtar Shoresh, proche de Hasib Panjshiri, pour lui succéder, et Saleh Mohammad Registani a été nommé commandant opérationnel général le 25 septembre. Long War Journal observe que les opérations revendiquées par le NRF en septembre ont été plus limitées que les mois précédents, avec deux attaques au Badakhshan, et relie en partie ce ralentissement à la perte de Panjshiri.

Le 18 octobre, un second coup est annoncé, cette fois dans le Panjshir même. Selon Sajjil, un média lié aux services de renseignement des taliban, Mirwais Khan, conseiller et commandant du NRF, a été tué vers 3 heures du matin dans le district de Paryan, au cours d’une « opération de renseignement ciblée ». D’après Etilaatroz, il est le neveu de Saleh Mohammad Registani. Cette information ne repose pour l’instant que sur la source taliban. Le NRF n’a pas encore réagi, et aucune confirmation indépendante n’existe.

HOMMAGE
La Chute d’un Lion du Panjshir
Commandant Mirwais Khan
Portrait du commandant Mirwais Khan, bonnet gris et veste kaki, en montagne

Le commandant Mirwais Khan était un lieutenant intrépide dans l’infanterie de l’Armée nationale afghane. Il a servi avec courage et distinction dans plusieurs provinces, défendant son pays et protégeant son peuple des talibans. Lorsque la République afghane s’est effondrée en 2021, Mirwais a refusé de se rendre. Au contraire, il s’est dirigé vers le Panchir, où il a poursuivi sa résistance contre les talibans. Il a tenu bon jusqu’à hier soir, combattant jusqu’à sa dernière balle avant de donner sa vie au nom de la liberté. Le commandant Mirwais est peut-être tombé, mais son courage, son sacrifice et son engagement inébranlable envers la liberté de l’Afghanistan ne seront jamais oubliés.

Repose au champ d’honneur, brave lion d’Afghanistan.

Ces pertes pèsent. Les services des taliban montrent qu’ils savent suivre les déplacements des commandants, jusque dans le Panjshir. Long War Journal estime que la résistance ne représente pas, à court ou moyen terme, une menace existentielle pour le régime. Mais le même rapport de la MANUA, qui décrit un pouvoir sans contrepoids intérieur, explique pourquoi ces hommes continuent. Le NRF et le Front de la liberté, qui se saluent publiquement dans le deuil, tiennent le même discours : la lutte armée vise la fin du monopole des taliban, et l’Afghanistan de demain doit être décidé par les Afghans.

Pendant ce temps, Paris dialogue avec les taliban

Le 7 octobre, une source diplomatique a indiqué à l’AFP que la France discute avec les autorités taliban du retour d’Afghans en situation irrégulière. Le 9 octobre, le ministère des Affaires étrangères l’a confirmé par la voix de son porte-parole : il s’agit d’un « dialogue strictement technique », destiné à faciliter le départ d’Afghans en situation irrégulière considérés comme une menace pour la sécurité nationale. Une source proche des discussions parle de « centaines » de personnes. Le ministère affirme que l’initiative ne vise ni les demandeurs d’asile ni les femmes, qu’aucun représentant taliban n’est attendu en France, et que ces contacts ne valent pas reconnaissance du régime. L’ambassade de France à Kaboul reste fermée.

La France n’est pas la seule. Une vingtaine de pays de l’Union européenne veulent accélérer les expulsions vers l’Afghanistan. L’Allemagne est allée plus loin : des responsables taliban ont été reçus à Berlin à la fin de l’été, pour des discussions que le gouvernement allemand dit exclusivement techniques. Chaque pays répète la même formule, technique, sans reconnaissance. Les taliban, eux, y trouvent ce qu’ils cherchent depuis août 2021 : des interlocuteurs officiels dans des capitales occidentales.

Selon l’analyse de La Lettre d’Afghanistan, c’est là que la diplomatie française se trompe. Une négociation sur des laissez-passer est un échange avec un pouvoir qui exige d’être traité en État. Elle lui donne une adresse, un dossier commun et un début de légitimité, sans qu’il ait changé quoi que ce soit à sa conduite. Elle l’encourage à demander la suite : la réouverture des représentations, puis la reconnaissance. Elle a aussi un coût sur le sol français. Pour renvoyer un Afghan, il faut que les services des taliban l’identifient et délivrent ses documents. Remettre des noms à un régime qui poursuit ses opposants, les anciens membres des forces de sécurité, les journalistes et les femmes qui refusent ses règles, expose les personnes visées, mais aussi les familles restées en Afghanistan et, plus largement, les Afghans réfugiés en France qui craignent de voir leur dossier circuler.

Human Rights Watch a demandé à la France, le 13 octobre, de suspendre tout projet d’expulsion. L’organisation rappelle qu’aucun pays ne devrait contraindre des réfugiés à retourner en Afghanistan tant que les taliban commettent des abus généralisés, et que la désignation d’une personne comme risque pour la sécurité ne dispense pas d’examiner sa situation individuelle. Elle note que la France n’a pas détaillé publiquement de garanties pour les personnes les plus exposées. La Cour pénale internationale, de son côté, a demandé des mandats d’arrêt contre Haibatullah Akhundzada et d’autres hauts responsables taliban pour des crimes contre l’humanité liés à la persécution.

Le contraste est net. D’un côté, un pouvoir que l’ONU décrit, trimestre après trimestre, comme appliquant une répression arbitraire, et avec lequel Paris ouvre un canal. De l’autre, une résistance qui a publié une feuille de route : une transition limitée avec un calendrier, des élections libres, les droits des femmes garantis par la constitution, une justice sans vengeance, un État décentralisé, une force de sécurité nationale non partisane. C’est la base d’un Afghanistan que l’on pourrait un jour reconnaître et avec lequel on pourrait travailler. Cette feuille de route mérite l’attention des diplomates français bien plus que des discussions avec ceux qui la combattent.

Une résistance dont on parle peu

Cette résistance reçoit peu d’attention en Occident. Quand un commandant tombe, l’information tient en quelques lignes dans la presse afghane en exil. Les appels à rétablir des relations normales avec Kaboul reposent sur l’idée que le régime peut changer par le dialogue. Or l’ONU décrit, trimestre après trimestre, une pratique qui ne change pas, et des autorités qui répondent aux critiques par l’accusation de partialité. Zia affirme de son côté que les négociations n’ont pas ébranlé les taliban depuis cinq ans.

La Lettre d’Afghanistan maintient sa ligne : ne pas normaliser un pouvoir dont les violations sont documentées par les Nations unies, et donner une place à ceux qui, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, proposent une autre issue.

Croire qu’un dialogue peut infléchir un pouvoir qui renie tous les engagements pris lors de l’accord de Doha, et dont la pratique ne change pas depuis cinq ans, est une illusion. Ce dialogue ne change pas les taliban, il leur donne la légitimité qu’ils attendent.

La France doit sa liberté à un homme seul qui s’est levé un 18 juin, quand tout semblait perdu. Elle sait ce que vaut une résistance, même ténue. Lui tourner le dos, c’est oublier d’où l’on vient.

✦ ✦ ✦

La Lettre d’Afghanistan

SOURCES

Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan (MANUA)

Update on the human rights situation in Afghanistan: July to September 2026

Rapport trimestriel, 15 octobre 2026

Lire la source

Afghanistan International

Taliban Rejects UNAMA Report On 443 Arbitrary Detentions, Alleges Bias

16 octobre 2026

Lire la source

Etilaatroz

Les taliban annoncent la mort d’un commandant du Front de résistance (en persan)

18 octobre 2026

Lire la source

Long War Journal (FDD)

Taliban force surrender of dissident commander, kill senior anti-Taliban resistance leader

Août 2026

Lire la source

Long War Journal (FDD)

Anti-Taliban resistance claims attacks across Afghanistan in September

Septembre 2026

Lire la source

Amu TV

How NRF commander Hasib Panjshiri was killed

Août 2026

Lire la source

Afghanistan International

NRF Confirm Death Of Its Senior Commander Hasib Panjshiri

20 août 2026

Lire la source

Afghanistan International

National Resistance Front Names New Commander To Replace Hasib Panjshiri

4 septembre 2026

Lire la source

Euronews avec AFP

Paris ouvre un dialogue avec les talibans sur les questions migratoires

8 octobre 2026

Lire la source

Amu TV

France confirms talks with Taliban on Afghan deportations

9 octobre 2026

Lire la source

Human Rights Watch, relayé par VisaVerge

France-Taliban Deportation Talks: HRW Warns of Afghan Risks

13 et 14 octobre 2026

Lire la source

La Lettre d’Afghanistan

L’avenir de l’Afghanistan ne doit être le butin de guerre d’aucun groupe

27 août 2026

Lire la source

Partager