
Le Front de la liberté de l’Afghanistan (AFF) mérite une attention politique sérieuse et un soutien à son programme démocratique. Son activité autour de Zebak a ramené l’attention sur le Badakhshan et soulevé une question que la politique internationale a trop souvent laissée sans réponse : comment le peuple afghan peut-il construire une alternative crédible au pouvoir taliban ? Les gouvernements devraient ouvrir des discussions directes avec le Front, soutenir un travail d’information indépendant et aider les communautés à mettre en place des institutions civiles qui protègent leurs droits.
Les combattants du Front sont pour la plupart d’anciens membres des forces armées du gouvernement, formés professionnellement au métier militaire. Sa direction réunit des personnes d’origines ethniques différentes, qui ont une expérience militaire, diplomatique, littéraire et du droit international des droits humains. Le général Yasin Zia est diplômé en affaires militaires et en renseignement. Je crois que cette expérience donne au mouvement une base pour une direction disciplinée. Elle pourrait lui permettre de servir de force de sécurité temporaire, placée sous autorité civile, afin de maintenir la sécurité pendant une transition pacifique et responsable vers un gouvernement démocratique.
J’ai travaillé au Badakhshan dans les années 1990 comme humanitaire de l’ONU. Tous les deux mois, ma mission consistait à conduire un convoi de dix camions d’aide alimentaire depuis la frontière tadjike, à Ishkashim, jusqu’à Fayzabad, la capitale de la province. À cette époque, le commandant du Jamiat, Sayed Najmuddin Wasq, connu localement sous le nom d’Amr Najmuddin, commandait les forces dans toute la province. Il soutenait activement nos opérations de distribution alimentaire de l’ONU.
Dans les années 1990, alors qu’une grande partie de l’Afghanistan tombait aux mains des taliban, les forces de Wasq ont défendu le Badakhshan, notamment Zebak, la vallée de Warduj, où il est né, et Fayzabad. Ses forces étaient déployées de Topkhana jusqu’à la limite entre le Badakhshan et le Takhar. Les taliban n’ont pas réussi à prendre ces zones à cette période.
Mon expérience au Badakhshan explique mon intérêt pour son avenir et ma conviction que ses communautés pourraient de nouveau aider à soutenir un mouvement de liberté plus large. L’engagement international devrait donner aux habitants la possibilité de s’exprimer sur cet avenir, en plaçant la protection des civils et la participation publique au centre.
Zebak est un point de départ pour cette discussion. Le Front de la liberté de l’Afghanistan affirme avoir une présence durable autour du district, et des sources extérieures confirment des affrontements importants. Le rapport de l’ONU cité plus bas relève une attaque du Front, tout en indiquant que les taliban gardent le contrôle du district. L’ambition à plus long terme devrait englober tout le Badakhshan : une province où les personnes menacées de persécution pourraient vivre en sécurité, reconstruire leurs communautés et participer au gouvernement sans être forcées à l’exil.
Le Badakhshan occupe le coin nord-est de l’Afghanistan, à la frontière du Tadjikistan, du Pakistan et de la Chine. Sa population, majoritairement tadjike, comprend aussi des communautés pamiries et d’autres groupes ethniques et religieux. Ses frontières internationales et ses liens avec le reste du nord-est donnent aux évolutions de la province une importance régionale.
Zebak se situe dans cet ensemble, près des axes qui mènent vers Ishkashim et le Wakhan. À l’ouest, la vallée de Warduj relie la zone de Zebak à Baharak et à la capitale provinciale, Fayzabad. Le réseau routier se poursuit par Kishm en direction de Taloqan, dans la province voisine du Takhar. Ces liaisons inscrivent Zebak dans la vie économique et administrative de la province, malgré son éloignement.
Le Badakhshan partage aussi une histoire de résistance avec le Panjshir et Andarab. Pendant les conflits contre les forces soviétiques, puis contre les taliban, ces régions ont abrité des réseaux importants liés à Ahmad Shah Massoud, au Jamiat-e Islami et à des commandants locaux. Leur poids politique est venu des relations entre les communautés autant que de la géographie montagneuse. Cette histoire explique pourquoi la reprise de l’opposition au Badakhshan attire l’attention au-delà de la province.
Pour le Front, une légitimité durable dépendra de ces relations. Les habitants doivent pouvoir s’exprimer sur les décisions qui touchent leur sécurité et leurs moyens de subsistance. Un mouvement qui gagne leur confiance et aide à établir des institutions responsables peut acquérir un poids politique bien au-delà des lieux où se trouvent ses combattants.
Le Front de la liberté de l’Afghanistan est apparu publiquement en 2022. Dirigé par le général Mohammad Yasin Zia, ancien chef d’état-major de l’Armée nationale afghane et ancien gouverneur du Takhar, il associe l’opposition au pouvoir taliban à un programme politique publié.
Son manifeste de 2024 prévoit un système démocratique décentralisé, des institutions élues, une justice indépendante et une citoyenneté égale, sans distinction d’ethnie, de langue, de religion, de sexe ou de lieu de naissance. Il soutient la participation des femmes à la vie publique, l’enseignement dans la langue maternelle des citoyens et le respect du droit international des droits humains et du droit humanitaire. Ces engagements offrent une alternative au pouvoir exclusif des taliban.
L’engagement en faveur de la décentralisation me paraît particulièrement important. Dans un pays multiethnique comme l’Afghanistan, les communautés doivent avoir une vraie voix dans les décisions qui touchent leur vie. Un système démocratique décentralisé pourrait donner aux habitants plus d’influence sur les services publics et les priorités locales, tout en permettant aux différentes communautés de participer à la direction de leur pays commun. C’est l’une des raisons pour lesquelles je crois que le programme du Front mérite un soutien politique international.
Le manifeste engage aussi le mouvement à respecter les frontières internationalement reconnues de l’Afghanistan, la non-ingérence et des relations constructives avec les pays voisins. Ces engagements donnent aux gouvernements voisins des sujets précis à discuter directement avec le Front, notamment le respect de la souveraineté et la stabilité régionale.
Les droits des femmes doivent être au centre de cette alternative politique. Dans un entretien accordé à Hasht-e Subh en août 2026, le général Zia a décrit l’éducation, l’emploi, la liberté de choix et la participation politique comme des droits qui exigent une protection institutionnelle. Il a aussi rejeté l’idée que des groupes armés puissent conserver des armées privées permanentes après une transition. Il défend des institutions nationales de sécurité soumises à la loi et à un gouvernement élu.
Dawod Naji, responsable du comité politique du Front, a lui aussi insisté sur le rétablissement des droits des citoyens, sur le refus de viser des civils et sur la prévention d’une guerre civile ethnique. Ces positions donnent aux gouvernements démocratiques et à la société civile des sujets concrets de dialogue avec le Front sur l’avenir de l’Afghanistan.
Le Front recrute parmi d’anciens membres des forces de sécurité et parmi des personnes engagées localement. Nasrullah Fateh, présenté dans les entretiens recueillis pour cet article comme conseiller en renseignement du Front, affirme que ses commandos sont actifs au Badakhshan depuis près d’un an. Il décrit leur présence autour de Zebak comme durable, et non limitée à des raids occasionnels.
Le 24 juillet 2026, Afghanistan International a rapporté que des responsables taliban avaient reconnu des combats avec des forces d’opposition à Zebak. Ces responsables ont affirmé que l’opposition avait subi des pertes, sans donner de détails sur celles de leurs propres forces. Au moment de la publication, le média indiquait qu’aucun groupe n’avait revendiqué l’action. Le rapport de l’ONU publié ensuite a relevé une attaque de l’AFF contre un poste de contrôle et la poursuite d’affrontements sporadiques. Ensemble, ces récits montrent que le district est devenu une zone d’opposition armée récurrente.
Fateh affirme que les membres du Front sont restés dans la zone malgré les attaques répétées des taliban. Il dit aussi que des blessés taliban ont été emmenés dans des structures médicales de Zebak et de Fayzabad. Ces détails sont la version du Front sur sa présence et sur les combats. Faire la différence entre cette version et les événements documentés de façon indépendante permet au lecteur d’évaluer les affirmations du mouvement, sans perdre de vue l’évolution plus large : le Front est devenu un acteur que les décideurs doivent comprendre.
Un habitant interrogé par téléphone sous le pseudonyme de Saifuddin décrit une opposition qui est passée d’attaques isolées à des opérations plus organisées. Il explique que les habitants ont peu de contacts directs avec les combattants de l’AFF, mais que des bergers et des voyageurs les ont vus en dehors de la ville. Selon lui, ce sont des Badakhshanis de la région, parmi lesquels d’anciens membres des forces de sécurité de la République.
Saifuddin ajoute que beaucoup de jeunes habitants espèrent que le Front prendra le contrôle, mais craignent des représailles. Il raconte une attaque de l’opposition suivie d’un repli, après laquelle les forces taliban ont arrêté des habitants et frappé certains d’entre eux, accusés de collaboration. Son témoignage donne un point de vue local, pas une mesure de l’opinion dans tout le district. Il montre aussi pourquoi la protection des civils doit faire partie de toute réponse politique aux événements de Zebak.
Les journalistes et les organisations humanitaires devraient pouvoir évaluer la situation de façon indépendante. Fateh affirme que l’AFF n’interdit pas l’accès aux zones où ses membres sont présents. Si cette ouverture annoncée se traduisait par un accès réel, les habitants pourraient se faire entendre et les partenaires potentiels comprendraient mieux le mouvement et son comportement.
Le rapport de l’ONU cité dans cet article recense 88 attaques revendiquées par 14 groupes d’opposition armés dans 21 provinces entre mai et juillet 2026, dont 55 ont été vérifiées. Ces chiffres situent Zebak dans une tendance plus large d’opposition, tout en distinguant les activités rapportées des incidents vérifiés.
L’occasion pour le Front est de construire une base politique en plus de son organisation actuelle. Ses dirigeants peuvent travailler avec des organisations de femmes, des représentants locaux, d’anciens fonctionnaires et d’autres opposants démocrates au pouvoir taliban, autour de principes communs. La coopération n’exige pas que toutes les organisations acceptent un seul chef. Elle peut commencer par un accord sur l’égalité de citoyenneté, les élections, la protection contre les représailles et le règlement pacifique des différends politiques.
Le caractère majoritairement tadjik du Badakhshan rend un programme public inclusif particulièrement important. Pachtounes, Tadjiks, Hazaras, Ouzbeks, communautés pamiries et autres doivent pouvoir constater que leurs droits sont protégés dans l’alternative proposée par le Front. Des institutions locales qui acceptent le désaccord politique et partagent les décisions donneraient un sens concret à ses ambitions nationales.
Les questions de sécurité dépassent l’affrontement entre le Front et les autorités taliban. Un rapport de suivi de l’ONU de février 2025 indique que les taliban ont déployé à Fayzabad une unité du bataillon des martyrs Lashkar-e Mansouri, aux côtés de combattants de Jamaat Ansarullah et d’Al-Qaïda, pour des opérations contre les fronts de résistance. Ce constat est plus largement préoccupant pour le Badakhshan, mais il ne doit pas être pris comme la preuve d’une participation à chaque affrontement de Zebak.
La présence signalée de réseaux militants transnationaux donne aux États voisins une raison de porter plus d’attention à la région. Un mouvement d’opposition qui rejette publiquement le terrorisme et s’engage à entretenir des relations pacifiques avec ses voisins peut devenir un partenaire de dialogue politique. Sa contribution doit être jugée à partir d’informations fiables et de son comportement envers les civils, en plus des principes qu’il publie.
Si le Front établit une présence durable et acceptée localement dans tout le Badakhshan, et si une protection efficace des civils devient possible, la province pourrait devenir un refuge pour les personnes en danger. Il s’agit d’une proposition pour l’avenir de la province. Son but serait de permettre aux gens de vivre, de travailler, d’étudier et de participer à la vie publique dans leur propre pays.
Un tel refuge pourrait accueillir des militantes, des journalistes, des responsables d’organisations de la société civile, d’anciens fonctionnaires, des minorités persécutées et des familles menacées de représailles. Des conseils civils choisis après une vraie consultation locale devraient administrer les communautés, avec des femmes et des représentants des minorités qui disposent d’un réel pouvoir de décision. L’éducation, les soins de santé, l’hébergement, l’aide alimentaire et les documents d’état civil seraient des services publics essentiels.
Les organisations humanitaires devraient garder la maîtrise de leurs évaluations et de leur aide, avec un accès fondé sur les besoins. Les habitants devraient pouvoir parler en privé à des observateurs indépendants et utiliser une procédure de plainte sans crainte de sanction. Les écoles, les dispensaires et les maisons doivent être protégés contre toute utilisation militaire. Des services fiables et une protection crédible devraient exister avant que l’on encourage des familles vulnérables à s’installer.
Le soutien international peut renforcer les bases civiles de ce projet en aidant les enseignants, le personnel de santé, les administrateurs locaux et les organisations qui documentent les abus. Le résultat concret serait important : des personnes qui subissent aujourd’hui la répression pourraient retrouver une certaine sécurité et une capacité d’agir sans quitter leur pays.
Le Pakistan a un intérêt direct à un Afghanistan pacifique, qui n’offre pas d’espace au militantisme transnational. Les engagements publiés par le Front en faveur de la non-ingérence, des frontières internationalement reconnues et de relations constructives avec les États voisins offrent une base pour des contacts politiques formels.
Le Pakistan devrait ouvrir un dialogue avec des représentants de l’AFF et avec d’autres acteurs crédibles de l’opposition démocratique. Il peut soutenir une observation indépendante de la situation au Badakhshan, faciliter le travail humanitaire quand c’est possible et protéger les personnes qui risquent la persécution en cas de renvoi. Des relations fondées sur le respect de la souveraineté de l’Afghanistan et des choix politiques de sa population donneraient une base plus solide à la confiance.
Luke Coffey, du Hudson Institute, a appelé à consulter le Pakistan et le Tadjikistan sur l’évolution de la situation au Badakhshan, et à établir un contact formel avec les groupes d’opposition. Cela renforce l’idée d’un dialogue régional où le programme politique de l’AFF serait examiné directement. Cet engagement donnerait au Pakistan une meilleure compréhension des possibilités politiques de l’Afghanistan et des communautés touchées par la répression.
Les gouvernements et les institutions internationales devraient établir des contacts réguliers avec les représentants politiques du Front. Ces discussions devraient porter sur le programme démocratique, la protection des civils et le rôle des institutions élues dans un futur règlement. Les organisations de femmes et la société civile indépendante devraient avoir leur propre place dans ce dialogue.
Le soutien pratique devrait renforcer la participation publique et les services civils. L’aide à l’éducation, à la santé, au journalisme indépendant et à la documentation des abus peut bénéficier immédiatement aux communautés. Le soutien à une administration locale transparente peut aussi aider à transformer les engagements démocratiques en institutions que les gens peuvent utiliser et dont ils peuvent exiger des comptes. L’aide humanitaire doit rester impartiale et indépendante de tout commandement militaire.
Des règles publiques claires rendraient cet engagement plus durable. Le Front devrait publier des règles de protection des civils et de traitement des détenus, interdire le recrutement de toute personne de moins de 18 ans, enquêter sur les plaintes crédibles et rendre compte de l’usage de l’aide extérieure. Des observateurs indépendants devraient pouvoir vérifier leur mise en œuvre. Ce sont des moyens concrets de démontrer les principes que le Front demande déjà aux autres de soutenir.
La même approche vaut pour une future transition politique. L’engagement affiché par le général Zia de mettre fin aux armées privées permanentes est un point de départ pour discuter d’institutions de sécurité professionnelles, placées sous l’autorité d’un pouvoir civil élu. Une transition crédible devrait protéger la participation politique pacifique et donner aux victimes accès à la justice par des institutions impartiales.
Les acteurs internationaux peuvent commencer ce travail dès maintenant. Le dialogue formel, le soutien aux institutions civiles et l’information indépendante sont des moyens concrets de s’engager, sans attendre que toutes les questions sur l’avenir politique de l’Afghanistan soient réglées.
Zebak a ramené l’attention sur le Badakhshan, mais l’importance de la province dépasse de loin un seul district. Ses communautés, ses liens régionaux et son histoire en font un lieu décisif pour réfléchir à ce qu’une alternative démocratique pourrait apporter. Le programme publié par le Front et sa volonté de le présenter publiquement ouvrent une possibilité d’engagement.
Je crois que cette possibilité mérite d’être soutenue. Les gouvernements devraient rencontrer les représentants politiques du Front, écouter les communautés touchées par le conflit et aider à créer les institutions civiles dont un avenir différent aura besoin. Les femmes et les autres personnes persécutées ont besoin d’une perspective politique dans laquelle elles pourront vivre en sécurité et exercer leurs droits chez elles.
Zebak peut être une ouverture. L’ambition plus large est un Badakhshan où un gouvernement civil responsable et des services publics permettent aux gens de reconstruire leur vie, et contribuent ainsi à un avenir démocratique pour l’Afghanistan. C’est un objectif qui mérite une attention internationale sérieuse et un soutien concret.
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Les opinions exprimées dans cet article sont uniquement celles de l’auteur. Elles ne représentent pas les points de vue, les convictions ou les politiques de Stratheia.
Barmak Hamdard est un ancien humanitaire des Nations unies et un défenseur des droits civiques.
Source : Stratheia, 29 septembre 2026. Traduit de l’anglais.
