
États-Unis / Afghanistan · Éditorial
LE MOT DES BOURREAUX
Aisha Wahab, ou la représentation sans principes
Quatre jours après son élection, la première Afghane-Américaine du Congrès a repris à son compte le vocabulaire de l’Émirat pour désigner ceux qui lui résistent. Nous ne laisserons pas passer.
Nous ne feindrons pas la neutralité. La Lettre d’Afghanistan est du côté de ceux qui refusent l’Émirat : des officiers qui n’ont pas rendu les armes, des femmes qui manifestent à visage découvert en sachant ce que cela coûte, des réseaux clandestins qui documentent les exécutions pendant que le monde regarde ailleurs. C’est depuis cette position que nous écrivons, et c’est depuis cette position que nous jugeons les propos d’Aisha Wahab inacceptables.
Le 24 août, sur Democracy Now!, la nouvelle élue de la 14e circonscription de Californie a livré sa première position de politique étrangère. Elle tient en trois mouvements, et chacun est plus grave que le précédent.
I. La diplomatie « quel que soit le groupe au pouvoir »
Washington doit rester engagé « quel que soit le groupe au pouvoir », dit-elle. La formule mérite qu’on la relise lentement. Elle pose en principe que la nature d’un régime est indifférente à la relation qu’on entretient avec lui, qu’un pouvoir issu d’une conquête armée, jamais soumis à un vote, gouvernant par décret et dirigé par un homme sous mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale pour persécution de genre, est un interlocuteur comme un autre.
Ce n’est pas du réalisme. Le réalisme suppose un calcul, et un calcul suppose un résultat attendu. Madame Wahab espère que l’engagement permettra de « les orienter dans la bonne direction » en matière de droits humains. Nous demandons : par quel mécanisme ? Elle ne le dit pas. Elle ne pose aucune condition, ne fixe aucune échéance, ne définit aucune ligne rouge, ne prévoit aucune conséquence en cas d’échec. Elle propose un pari sans mise et sans arbitre.
Ce pari, il a été fait. Il s’appelle l’accord de Doha. Février 2020 : les États-Unis négocient directement avec les taliban, écartent le gouvernement afghan de la table, obtiennent des promesses. Cinq ans plus tard, le bilan de « l’orientation dans la bonne direction » : les filles hors de l’école après la sixième année, les universités fermées, les femmes chassées de presque tous les emplois, la voix des femmes interdite dans l’espace public par édit, un ministère de la Vertu qui légifère sur les fenêtres des maisons pour qu’aucune femme n’y soit vue.
Voilà le rendement de la méthode que Madame Wahab propose de reconduire. Elle ne l’ignore pas. Elle choisit de ne pas en tenir compte.
II. Le mot « contrats »
« Les États-Unis devraient au moins travailler avec l’Afghanistan sur des partenariats et des contrats dans différents secteurs », poursuit-elle, regrettant que cette capacité n’ait pas été exploitée.
Un contrat n’est pas un canal de discussion. C’est un flux financier. C’est de l’argent qui entre dans les caisses d’un pouvoir qui se finance déjà par les douanes et les concessions minières pendant que les agences onusiennes nourrissent la population qu’il affame. Ce que Madame Wahab appelle un levier est en réalité une perfusion. On n’a jamais discipliné un régime en lui achetant ses ressources ; on l’a consolidé.
Et il faut mesurer ce que « différents secteurs » signifie concrètement dans un pays où les femmes n’ont pas le droit de travailler : des contrats américains dans une économie où la moitié de la population est légalement exclue de l’emploi. Une élue américaine propose de financer un apartheid de genre au motif que le dialogue pourrait, un jour, l’adoucir.
III. « Des seigneurs de guerre qui veulent le pouvoir »
Puis vient l’insulte. « Il y a aussi différents groupes de seigneurs de guerre qui veulent le pouvoir », déclare-t-elle, les décrivant comme « profondément défaillants et égarés » parce qu’ils poursuivraient leurs intérêts propres plutôt que ceux du pays.
Warlords. Elle n’a nommé personne, précaution commode, qui permet de salir sans avoir à démontrer. Nous nommerons à sa place.
« Seigneur de guerre » est le terme que la propagande talibane emploie depuis trente ans pour disqualifier quiconque lui tient tête. En le reprenant tel quel, Madame Wahab n’a pas produit une analyse : elle a répété un slogan de l’Émirat devant une audience américaine.
LA LETTRE D’AFGHANISTAN
Le Front de résistance nationale. Le Front de la liberté de l’Afghanistan. Sepah-e Mihan. Ce sont, pour une large part, des officiers et des sous-officiers de l’ANDSF, des commandos formés, entraînés et équipés par les forces américaines, qui ont combattu vingt ans aux côtés de soldats de l’OTAN et ont enterré leurs camarades avec eux. Ce sont des hommes qui ont tout perdu en août 2021, leur pays, leur famille, leur statut, et qui n’ont pas déposé les armes. Ce sont aussi des femmes, des réseaux de renseignement civils, des enseignantes clandestines.
On peut leur reprocher beaucoup, et nous ne nous en sommes jamais privés : les divisions, les rivalités de commandement, l’incapacité chronique à parler d’une seule voix, l’héritage encombrant de certaines figures des années 1990. Ce débat est légitime et nous le menons. Mais « seigneur de guerre » n’est pas une contribution à ce débat.
Et l’asymétrie achève la démonstration. Pas un seigneur de guerre du côté de ceux qui gouvernent réellement à Kandahar. Pas un mot sur les exécutions sommaires, les déplacements forcés, les mandats de la CPI. Chez elle, les criminels sont ceux qui refusent le régime ; le régime, lui, est un partenaire commercial.
Ce que « représenter » veut dire
Il y a une chose qu’il faut lui accorder, et une seule : sa victoire est un fait historique réel. Une femme née de réfugiés afghans siégera au Congrès des États-Unis. Dans un monde décent, ce serait une bonne nouvelle pour les Afghanes.
Mais une origine donne une tribune, elle ne donne pas un mandat. Madame Wahab n’a été élue par personne à Kaboul, Hérat ou Panjshir. Rien ne l’autorise à parler au nom de celles qui n’ont plus le droit de parler, et certainement pas pour dire le contraire de ce qu’elles réclament. Les Afghanes qui risquent la prison pour manifester ne demandent pas des contrats miniers. Elles demandent que le régime qui les enferme ne soit pas reconnu.
Invoquer une identité pour se construire une stature politique, puis se servir de cette stature contre les aspirations de ceux dont on invoque l’identité : ce n’est pas de la représentation. C’est une marque.
Ce que nous demandons
Le mandat qu’Aisha Wahab vient de remporter s’achève en janvier. Elle affrontera de nouveau Melissa Hernandez en novembre pour un mandat plein. Elle dispose donc de quelques semaines pour dire clairement, publiquement, sans échappatoire :
Quelles sont ses lignes rouges ? Que se passe-t-il si l’Émirat les franchit ? Et à qui, parmi les Afghans, reconnaît-elle le droit de s’y opposer ?
Tant qu’elle ne répondra pas, sa « diplomatie » restera ce qu’elle est aujourd’hui : une reddition rédigée dans le vocabulaire des bonnes intentions. Nous poserons ces questions aussi longtemps qu’il le faudra.
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SOURCES
Democracy Now!
In Defeat for AIPAC, Aisha Wahab Wins House Seat, Becoming First Afghan American in Congress
Entretien, 24 août 2026
Khaama Press
Aisha Wahab Calls for US Diplomatic Engagement With Afghanistan, Says Dialogue Could Advance Human Rights
25 août 2026
PBS NewsHour / Associated Press
State lawmaker Aisha Wahab wins California special election to replace former Rep. Swalwell
20 août 2026
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