Doha n’est plus un accord, c’est un décor

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La Lettre d’Afghanistan

Doha n’est plus un accord, c’est un décor

Cinq ans après la signature, le bilan d’un texte qui n’a tenu aucune de ses promesses

Signé en février 2020, l’accord de Doha promettait la paix. Cinq ans plus tard, le constat est tout autre : il a ouvert la voie au retour des taliban, puis a été répudié par le régime lui même. Il survit pourtant sous une forme inattendue, une diplomatie de l’ombre portée par son architecte, que Kaboul met en scène pour se donner l’air d’une puissance fréquentable.

Cinq ans, c’est la distance qui permet de juger. L’accord de Doha a été présenté comme un chemin vers la réconciliation. Il prévoyait le retrait des forces américaines, achevé le 31 août 2021, et des engagements croisés qui n’ont jamais été tenus. Les négociations interafghanes annoncées n’ont abouti à rien, le gouvernement de Kaboul a été écarté du processus, et le pays est tombé aux mains des taliban en août 2021. Faire le bilan de cet accord, c’est mesurer l’écart entre ce qu’il annonçait et ce qu’il a produit.

 

Un accord officiellement mort depuis février 2025

Le 28 février 2025, jour du cinquième anniversaire de la signature, le porte parole des taliban Zabihullah Mujahid a déclaré que l’accord de Doha était limité à un cadre temporel désormais expiré, et que l’Émirat ne s’inscrivait plus dans sa logique. La formule est nette : les taliban considèrent avoir rempli leur unique obligation, empêcher que l’Afghanistan ne serve de base à des attaques contre Washington, et renvoient les États Unis à leurs propres engagements non honorés.

Cette déclaration n’a rien d’anodin. Elle transforme le texte en coquille vide tout en préservant ce qui intéresse le régime : la demande répétée de retrait des chefs taliban des listes de sanctions internationales, et l’appel à Washington à prendre des mesures positives d’engagement. Autrement dit, les taliban enterrent l’accord comme contrainte et n’en gardent que la partie qui leur profite. Au bilan, le texte n’existe plus que comme argument à sens unique, brandi pour réclamer des concessions sans rien concéder en retour.

 

Le retour de l’architecte

Zalmay Khalilzad, l’homme qui a négocié l’accord de 2020 au nom de la première administration Trump, cherche à revenir en première ligne. À soixante treize ans, l’ancien représentant spécial signale son intention de reprendre un rôle diplomatique et de peser davantage sur le dossier afghan. Le problème n’est pas seulement symbolique. Il est celui d’un homme qui multiplie les visites à Kaboul sans mandat officiel, tout en étant accueilli à chaque fois avec les honneurs par de hauts responsables du régime.

Fin décembre 2025, Khalilzad a rencontré à Kaboul le ministre taliban des Affaires étrangères Amir Khan Muttaqi. La communication du régime a aussitôt présenté cet échange avec Washington comme l’entrée dans une nouvelle phase. Le Département d’État a démenti, précisant que Khalilzad ne représente pas les États Unis et agit à titre personnel. Mais le démenti voyage lentement, l’image circule aussitôt. Sur l’année écoulée, l’ancien envoyé se serait rendu au moins quatre fois dans le pays. En mars 2025, il était déjà présent, à titre non officiel, lors des pourparlers d’échange d’otages entre les États Unis et les taliban, au point que la porte parole du Département d’État avait dû rappeler qu’il n’avait aucun rôle gouvernemental.

Ce statut flou est précisément ce qui le rend utile au régime. Un émissaire officiel engagerait la responsabilité de Washington. Un visiteur privé, lui, offre les images d’une reconnaissance sans en assumer le coût politique. Les taliban encaissent le bénéfice de la photographie, les États Unis se réfugient derrière le disclaimer.

Les démentis voyagent lentement. L’image, elle, arrive instantanément.

KABULNOW, JANVIER 2026

 

Le fil télécoms, ou l’intérêt privé sous le costume diplomatique

C’est le volet le plus lourd, et le moins discuté. Depuis au moins 2009, Khalilzad est lié aux initiatives de la Bayat Foundation, bras philanthropique du Bayat Group, un conglomérat médias et télécoms dirigé par Ehsan Bayat. Le groupe comprend notamment Telecommunications Systems International et l’Afghan Wireless Communication Company. Or ces sociétés entretiennent des relations commerciales avec les taliban depuis les années 1990, dont une coentreprise conclue en 1998 avec le gouvernement taliban pour établir une infrastructure sans fil, coentreprise ensuite ratifiée par le gouvernement afghan intérimaire à l’époque même où Khalilzad était ambassadeur des États Unis.

Le lien n’est pas seulement historique. Arch Inc., une association de Virginie dont Khalilzad est directeur et son épouse Cheryl Benard présidente, a transféré dix huit mille dollars à la Bayat Foundation, selon le rapport annuel 2024 obtenu par Asia Times. Ariana News, la filiale média du groupe, a été accusée de censurer les critiques des taliban et de retirer des archives historiques pour éviter que le régime ne coupe les tours cellulaires de l’opérateur. Fin 2021, la branche télécoms a même engagé une firme de lobbying américaine pour gérer son exposition aux sanctions et préserver ses activités en Afghanistan.

Voilà le nœud. Un homme qui plaide pour l’engagement avec les taliban a des intérêts économiques directs dans un secteur dont la survie dépend du bon vouloir du régime. La frontière entre la conviction diplomatique et l’intérêt commercial devient impossible à tracer. Quand cet homme se rend à Kaboul et serre des mains, on ne sait plus s’il parle au nom d’une vision de la paix ou d’un réseau de tours cellulaires.

 

L’affaire Noorzai, prolongement du même geste

Le dossier Khalilzad ne serait pas complet sans Haji Bashir Noorzai. Pendant les pourparlers de Doha, Khalilzad avait soutenu la libération de cinq mille prisonniers taliban, dont beaucoup ont aussitôt rejoint les rangs pour reprendre le pays. Il avait aussi fait pression pour la libération de Noorzai, trafiquant d’héroïne condamné à la perpétuité en 2008 devant un tribunal de New York, surnommé le Pablo Escobar du Moyen Orient.

Noorzai a été libéré en septembre 2022, dans le cadre d’un échange de prisonniers. Depuis, il s’est imposé comme un courtier économique clé du régime taliban, facilitant l’investissement chinois dans les mines et l’énergie afghanes, du bassin pétrolier de l’Amou Daria à la mine d’or de Samti, et il passe pour un proche du chef suprême Hibatullah Akhundzada. La libération présentée hier comme un geste de bonne volonté diplomatique a produit un opérateur économique au service du régime. Le même schéma se répète : un acte vendu comme facilitation de la paix se transforme en levier pour la consolidation taliban.

 

Le contrepoint du Congrès

Face à cette diplomatie de l’ombre, une autre Amérique tire dans le sens inverse. Le No Tax Dollars for Terrorists Act vise à empêcher que l’argent public américain ne parvienne aux taliban. La version portée à la Chambre par Tim Burchett a été adoptée le 23 juin 2025. La version sénatoriale, portée par Tim Sheehy, a franchi la commission des Affaires étrangères du Sénat le 29 janvier 2026, avant d’être inscrite au calendrier législatif de la chambre haute.

Le texte impose au Département d’État d’élaborer une stratégie pour dissuader les pays étrangers et les ONG de fournir un soutien financier ou matériel aux taliban, y compris en utilisant l’aide américaine comme levier, et d’établir des rapports sur le Fonds afghan et sur l’influence du régime sur la banque centrale. Ses promoteurs avancent des chiffres lourds : des envois hebdomadaires de l’ordre de quarante millions de dollars parviendraient à la banque centrale afghane. Le vote en commission a été strictement partisan, tous les démocrates présents ayant voté contre.

Fait notable, Khalilzad et son ancien adjoint Tom West auraient compté parmi les opposants à ce texte. La ligne de fracture est ainsi tracée à l’intérieur même de la sphère américaine : d’un côté un courant de l’engagement, incarné par un homme aux intérêts privés en Afghanistan, de l’autre un courant de l’endiguement financier, porté par une partie du Congrès. Ce n’est pas une négociation, c’est un affrontement de doctrines.

 

Le bilan, cinq ans après

Au terme de ces cinq années, le verdict est sans appel. L’accord de Doha n’a pas apporté la paix, il a organisé une capitulation. Il a écarté le gouvernement légitime, libéré des milliers de combattants, légitimé une organisation classée terroriste, et ouvert la voie à un effondrement en quelques jours. Ce qu’il laisse aujourd’hui, ce n’est pas un cadre de négociation, mais une zone grise où un ancien diplomate aux intérêts télécoms multiplie les visites, où le régime transforme chaque poignée de main en preuve de normalisation, et où le Congrès américain durcit sa ligne financière sans pouvoir empêcher les images.

Pour ceux qui, en Afghanistan et en exil, résistent au régime, la leçon est amère. La menace ne vient plus d’un traité, mais d’une reconnaissance qui s’installe par la petite porte, sans vote, sans débat, sans mandat. Une reconnaissance de fait, faite de visites privées et de démentis polis, qui pèse plus lourd que n’importe quelle signature. C’est cela que le bilan de Doha oblige à nommer et à combattre : non pas l’héritage d’un accord, mais la banalisation d’un pouvoir.

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La Lettre d’Afghanistan

Sources

Asia Times

Architect of botched Doha Agreement angling for a comeback

Lukas Mikelionis, 22 février 2026

asiatimes.com

KabulNow

Afghanistan’s Next Failure: The Return of Gatekeeper Politics

18 janvier 2026

kabulnow.com

RFE/RL, Radio Azadi

Taliban Declares End To Doha Agreement With The United States

28 février 2025

rferl.org

Sénat des États Unis, bureau du sénateur Tim Sheehy

Sheehy’s No Tax Dollars for Terrorists Act Passes Senate Foreign Relations Committee

29 janvier 2026

sheehy.senate.gov

Congress.gov, Library of Congress

S.226, No Tax Dollars for Terrorists Act, 119e Congrès

Texte et statut législatif

congress.gov

Newsweek

List of Democrats who voted against bill to defund the Taliban

29 janvier 2026

newsweek.com
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