
Ce texte ne formule pas une opinion personnelle ; il prend appui sur une réflexion afghane redevenue centrale. Deux auteurs en sont ici les points d’ancrage : Nasir Andisha, diplomate et universitaire, représentant permanent de l’Afghanistan auprès des Nations unies à Genève, ancien vice-ministre des Affaires étrangères et spécialiste reconnu des questions de neutralité ; et Heela Najibullah, chercheuse afghane investie dans les enjeux de paix et de réconciliation, dont la parole s’inscrit à la fois dans une trajectoire intellectuelle et dans une histoire politique afghane profondément marquée par la guerre. L’ambition de cet article est de suivre leur raisonnement, non de s’y substituer.
Sources
Les références ci-dessous ont servi de base à cette analyse sur la neutralité afghane, ses usages historiques, sa portée diplomatique et sa réémergence comme horizon stratégique dans le débat contemporain.
Afghanistan neutre : une idée ancienne, un horizon qui n’a jamais été atteint
Texte de synthèse et de commentaire autour de la réflexion de Nasir Andisha sur l’histoire longue de la neutralité afghane, ses ambiguïtés, ses impasses et ses conditions de possibilité.
Consulter l’articleExploring the Prospect of Afghanistan as a Permanently Neutral State
Document de référence dans lequel Nasir Andisha examine les formes historiques de neutralité en Afghanistan et les conditions juridiques, institutionnelles et géopolitiques d’une éventuelle neutralisation durable.
Ouvrir le documentNeutrality as Afghanistan’s Missing Path to Peace
Article relayant l’argumentaire de Heela Najibullah sur la neutralité comme voie manquante vers une paix durable, dans un contexte de rivalités régionales et de fragilité persistante de l’État afghan.
Lire le texteMapping Futures for Afghanistan
Volume prospectif réunissant des chercheurs afghans autour des futurs politiques, sociaux, institutionnels et géopolitiques du pays après le retour au pouvoir des talibans.
Consulter l’ouvrageIl faut repartir d’un constat simple, presque brutal : l’Afghanistan n’a jamais vraiment été neutre. Il a été tampon, instrument, terrain, enjeu, parfois alibi. Il a été traversé, utilisé, disputé, ravagé. Mais neutre, au sens plein du terme, presque jamais. C’est pourtant autour de cette idée inaboutie, inachevée, toujours repoussée, que se joue peut-être encore une part de son avenir.
Le paradoxe est là. Plus l’État afghan s’est effondré, plus l’idée de neutralité est revenue. Comme si l’histoire, après avoir tout essayé ou presque — la dépendance, l’alignement, la guerre idéologique, l’occupation, la sous-traitance sécuritaire, l’illusion occidentale, puis l’ordre taliban — revenait au point de départ. Non pas parce que la neutralité aurait triomphé dans le passé, mais parce que tout le reste a échoué. C’est ce qui rend le croisement entre Nasir Andisha et Heela Najibullah si éclairant. Le premier démonte les mythes. La seconde redonne à cette idée une nécessité politique. Ensemble, ils posent la seule question qui compte : l’Afghanistan peut-il survivre longtemps sans devenir enfin autre chose qu’un champ de bataille pour les intérêts des autres ?
Le mérite d’Andisha est de casser d’emblée la légende. La neutralité afghane n’est pas une tradition glorieuse qu’il suffirait de ressusciter. Elle n’a jamais été une doctrine solidement établie, encore moins une architecture de sécurité reconnue et garantie. Elle fut le plus souvent une position subie, un langage de précaution, une posture de faiblesse maquillée en principe. L’Afghanistan n’a pas choisi la neutralité comme la Suisse a construit la sienne. Il l’a reçue comme une assignation géopolitique. Être un buffer state entre deux empires n’a jamais signifié être un État neutre. Cela signifie seulement qu’on vous place entre deux peurs.
Toute la confusion afghane commence là. On a longtemps pris pour neutralité ce qui n’était en réalité qu’une fonction tampon. Mais un pays tampon n’est pas souverain par définition ; il est utile aux autres. Il absorbe les chocs, il rassure les empires, il retarde la collision. Cela ne lui donne ni indépendance stratégique, ni sécurité durable, ni liberté réelle de manœuvre. L’Afghanistan a donc hérité d’une position ambiguë : officiellement à distance, concrètement sous contrainte. C’est cette ambiguïté qui a produit, pendant des décennies, l’illusion d’une neutralité afghane que l’histoire réelle ne confirme presque jamais.
Il y a bien eu, pourtant, des moments où le pays s’en est approché. Les deux guerres mondiales restent à cet égard des épisodes décisifs. Sous Habibullah, puis sous Zahir Shah, l’Afghanistan parvient à ne pas se laisser absorber dans le conflit global. Il ne devient pas une puissance stabilisée, moderne, exemplaire. Il ne résout ni ses faiblesses internes ni ses contradictions structurelles. Mais il sauve l’essentiel : la continuité de l’État, le maintien d’une souveraineté minimale, l’évitement du désastre total. Cela ne paraît pas héroïque. C’est pourtant immense. Dans l’histoire afghane, survivre à la guerre des autres a souvent été une réussite en soi.
C’est ici que la lecture de Heela Najibullah prend toute sa force. Lorsqu’elle rappelle que l’Afghanistan a connu la paix pendant les deux guerres mondiales parce qu’il avait maintenu sa neutralité, elle ne célèbre pas une parenthèse dorée. Elle rappelle quelque chose de plus austère et de plus vrai : la neutralité n’a jamais tout réglé, mais son abandon a presque toujours aggravé le pire. L’Afghanistan n’a pas été détruit parce qu’il aurait trop voulu se tenir à distance des blocs. Il a été détruit parce qu’il a cessé d’en être capable.
Le basculement intervient quand cette prudence, même imparfaite, cesse d’ordonner la politique extérieure du pays. C’est le grand tournant de l’ère Daoud. À partir des années 1950, l’Afghanistan glisse d’une neutralité traditionnelle, déjà fragile, vers une forme de neutralisme actif et de non-alignement nominal, de plus en plus arrimé à Moscou. Le mot change peu. La réalité, elle, bascule. Kaboul continue à parler d’indépendance, mais son appareil militaire, ses besoins de modernisation, ses dépendances diplomatiques et son positionnement international le rapprochent toujours davantage de l’Union soviétique.
Il faut être précis ici : ce choix n’est pas absurde à l’époque. Il répond à des calculs concrets. Il s’agit de moderniser l’État, d’armer le pays, de tenir tête au Pakistan, de créer un espace stratégique plus respirable. Mais c’est précisément là que réside le piège afghan. Chaque fois que Kaboul a cherché à compenser sa vulnérabilité en s’adossant à une grande puissance, il a troqué une faiblesse contre une dépendance. L’autonomie espérée s’est transformée en alignement. La marge de manœuvre a fini absorbée par la logique du protecteur.
Cette séquence oblige à revoir une autre idée trop répandue : l’Afghanistan n’était déjà plus réellement neutre lorsque l’Union soviétique l’a envahi. Dire cela n’excuse rien. Cela permet simplement de comprendre que la catastrophe n’est pas née d’un seul coup, en décembre 1979. Elle était déjà en préparation. La neutralité n’a pas été détruite par l’invasion seulement ; elle avait commencé à se dissoudre bien avant, dans un mélange de calcul stratégique, de dépendance militaire et de confusion doctrinale. Le pays continuait à parler comme un État non aligné, alors qu’il agissait de plus en plus comme un acteur inséré dans une orbite.
C’est là que la réflexion de Heela Najibullah devient particulièrement précieuse. Elle ne se contente pas de relire le passé ; elle en tire une loi politique. Selon elle, l’abandon de la neutralité a ouvert la voie aux décennies de guerre par procuration. Et il est difficile de lui donner tort. Les années 1990 ont apporté tout ce que ce type de rupture produit lorsqu’elle se combine à l’effondrement d’un État : massacres, exils, pauvreté, insécurité chronique, décomposition des institutions, fragmentation de la souveraineté. Après 2001, le pays n’est pas sorti de cette logique ; il a simplement changé de configuration. Il est devenu l’épicentre d’une autre guerre, cette fois mondiale, menée au nom de la lutte contre le terrorisme. L’habillage changeait. Le mécanisme de captation, lui, demeurait.
Le moment de 1988 résume à lui seul ce drame afghan. Les Accords de Genève mettent fin à l’occupation soviétique. C’est un tournant majeur. Mais ils ne produisent pas la paix. Pourquoi ? Parce qu’ils retirent une armée sans refonder un ordre. Ils ferment un épisode sans fixer un statut. Ils organisent une sortie sans construire une protection durable contre la rechute. On traite l’occupation ; on ne traite pas la structure du conflit. L’Afghanistan redevient alors disponible. Disponible pour les ambitions concurrentes, pour les calculs régionaux, pour les illusions de victoire militaire des uns et des autres.
C’est toute la tragédie de la fin des années 1980 et du début des années 1990. Une neutralisation sérieuse de l’Afghanistan aurait exigé que les acteurs internes renoncent à l’idée d’une victoire totale et que les puissances extérieures renoncent à instrumentaliser le pays. Rien de cela n’a eu lieu. Les moudjahidines voulaient gagner. Les parrains régionaux voulaient peser. Les Soviétiques se retiraient dans l’effondrement. L’Occident regardait ailleurs, déjà convaincu que l’essentiel était réglé. Dans ces conditions, aucune neutralité permanente ne pouvait émerger. Le pays n’était pas sauvé ; il était abandonné à la compétition.
C’est justement ce que Heela Najibullah remet au centre : la sortie de guerre ne suffit jamais si le statut géopolitique du pays reste ouvert aux appétits extérieurs. Son raisonnement est dur, mais juste. Si la paix n’a pas tenu après 1988, c’est parce que l’Afghanistan n’a pas été reconstruit comme espace souverain protégé, mais laissé dans l’entre-deux, exposé à de nouvelles captations. En d’autres termes, les armes soviétiques sont parties, mais la logique de guerre, elle, est restée.
L’après-2001 a répété cette erreur sous un autre drapeau. Pendant vingt ans, l’Afghanistan a été présenté comme un partenaire, un allié, un laboratoire de reconstruction, presque un futur pivot régional. En réalité, il demeurait suspendu à un parapluie extérieur. La République s’est voulue adossée à l’Occident, protégée par Washington, insérée dans une architecture stratégique qui devait garantir sa survie. Nous savons ce qu’il en est advenu. Lorsque le garant principal est parti, tout s’est effondré à une vitesse sidérante. Cela aussi mérite d’être dit clairement : l’adossement à une superpuissance n’a pas produit de souveraineté durable. Il a produit une dépendance sophistiquée, mais une dépendance tout de même.
La leçon est terrible. L’Afghanistan n’a pas été sauvé par l’alignement occidental, pas plus qu’il ne l’avait été par la proximité soviétique. Dans les deux cas, l’État s’est trouvé pris dans une architecture qui prétendait le stabiliser tout en le rendant structurellement dépendant. La différence n’est pas négligeable sur le plan politique ou moral. Mais du point de vue de la souveraineté durable, le résultat est accablant : le pays reste incapable de se maintenir lorsque le soutien extérieur se retire ou se transforme.
Le présent taliban ne résout rien ; il radicalise même le problème. Car les talibans parlent aujourd’hui de neutralité comme on brandit une formule d’évitement. Ils veulent signifier qu’ils ne s’alignent officiellement sur personne, qu’ils entendent composer avec tous, ne se mêler d’aucun bloc, garder une marge entre les grandes puissances. Mais cette rhétorique ne suffit pas. La neutralité n’est pas l’art de ne pas choisir publiquement son protecteur. Ce n’est pas une commodité verbale entre Moscou, Pékin, Washington, Téhéran et Islamabad. C’est un statut exigeant, qui suppose un État reconnu, une légitimité minimale, une cohésion intérieure, une capacité à faire respecter des règles et à empêcher son territoire de servir de base de déstabilisation.
Or c’est précisément ce qui manque aujourd’hui. L’Afghanistan n’a pas d’ordre politique inclusif. Il n’a pas de contrat national reconnu. Il n’a pas d’État de droit digne de ce nom. Les femmes sont bannies de l’espace public, les filles privées d’éducation, les libertés civiques laminées, la pauvreté aggravée, les déplacements massifs toujours là. Dans ces conditions, parler de neutralité comme le font les talibans relève moins d’une doctrine que d’une opération de communication. Un régime qui ne garantit ni la légitimité interne ni la confiance externe ne peut pas sérieusement se présenter comme le support d’une neutralité crédible.
C’est pourquoi Heela Najibullah a raison de déplacer le débat. La neutralité n’est pas, dans son texte, une simple catégorie diplomatique. Elle devient un instrument de paix. Mieux encore : un instrument de désactivation de la guerre. Elle dit, au fond, qu’un Afghanistan neutre pourrait cesser d’être un glacis, un avant-poste, une profondeur stratégique ou un sanctuaire pour les agendas des autres. Il pourrait redevenir un espace de circulation, de connectivité, de médiation, de stabilité relative. Cette idée peut sembler ambitieuse. Elle l’est. Mais elle est moins irréaliste que toutes les solutions déjà essayées.
Car il faut bien regarder les choses en face : toutes les autres formules ont échoué. Le statut tampon n’a pas protégé la souveraineté. Le non-alignement vidé de sa substance a débouché sur la dépendance. L’arrimage soviétique a conduit au désastre. Le protectorat occidental déguisé n’a pas survécu à son propre retrait. Et le régime taliban ne produit ni paix inclusive, ni reconnaissance internationale, ni sécurité durable. Dès lors, la neutralité revient non comme un rêve naïf, mais comme le dernier cadre stratégique encore capable de poser correctement le problème afghan.
Cela ne signifie pas qu’elle soit disponible demain matin. Là encore, il faut éviter l’illusion. La neutralité n’est pas un décret. Elle ne surgit pas parce qu’un dirigeant l’annonce ou parce qu’un texte l’invoque. Elle exige des conditions d’une redoutable difficulté. D’abord des conditions internes : un État légitime, une base politique suffisamment large, des institutions capables, une souveraineté réelle, un minimum de consensus national. Ensuite des conditions externes : que les puissances voisines et les grandes puissances acceptent enfin qu’un Afghanistan stabilisé leur soit plus utile qu’un Afghanistan instrumentalisable. C’est précisément là que tout se complique. Car l’histoire montre l’inverse : dès qu’un acteur pense pouvoir gagner plus par influence que par équilibre, la neutralité afghane redevient impossible.
C’est là le cœur du drame, et sans doute aussi le cœur de la solution. La neutralité n’est pas seulement une idée pour Kaboul ; c’est un test pour tous les autres. Elle oblige à répondre à une question inconfortable : les puissances qui entourent l’Afghanistan veulent-elles réellement sa stabilité, ou seulement une stabilité compatible avec leur propre ascendant ? Tant que cette réponse n’est pas tranchée, le pays reste exposé. Tant qu’il demeure plus utile comme espace de concurrence que comme État protégé, la guerre pourra toujours revenir sous une autre forme.
Il faut donc renverser la perspective. Le vrai sujet n’est pas de savoir si la neutralité afghane est historiquement pure. Elle ne l’a jamais été. Le vrai sujet est de savoir s’il existe encore une autre voie crédible. Et plus on regarde l’histoire récente, plus la réponse semble étroite. Sans neutralité, l’Afghanistan retombe sans cesse dans les guerres des autres. Comme terrain. Comme corridor. Comme sanctuaire. Comme justification. Comme angle mort où viennent se croiser les rivalités régionales et mondiales.
La neutralité ne réparera pas tout. Elle n’effacera ni les fractures sociales, ni les héritages de violence, ni la question centrale des droits, ni le besoin de refonder une légitimité interne. Mais elle a une force singulière : elle oblige à penser la paix afghane autrement que comme la victoire d’un camp, la tutelle d’un protecteur ou l’abandon à un rapport de force extérieur. En cela, elle n’est pas un supplément rhétorique. Elle est peut-être le seul cadre encore disponible pour sortir enfin l’Afghanistan de sa fonction historique la plus meurtrière : servir de scène aux combats des autres.
C’est la raison pour laquelle les textes d’Andisha et de Heela Najibullah importent tant. Le premier rappelle que la neutralité afghane n’a presque jamais existé autrement que comme horizon contrarié. La seconde affirme que cet horizon reste pourtant la seule voie sérieuse vers une paix durable. Entre les deux, il n’y a pas contradiction. Il y a une vérité plus dure : l’Afghanistan n’a jamais réussi à devenir neutre, mais il lui faudra sans doute le devenir s’il veut cesser de s’effondrer.
La question n’est donc plus de savoir si cette idée est confortable. Elle ne l’est pas. La question est de savoir si l’Afghanistan peut encore survivre longtemps sans elle.