LE SYNDROME DE LA CAGE : Pourquoi la diplomatie européenne trahit le peuple afghan

Par la Rédaction

Le 17 février 2026, alors que les projecteurs du World Forum de Berlin s’éteignaient sur les témoignages poignants de femmes afghanes en exil, une ombre persistait sur la scène diplomatique : celle de la « Realpolitik » européenne. Depuis sa nomination en septembre 2025, l’envoyé spécial de l’Union européenne, Gilles Bertrand, multiplie les déclarations au ton feutré, privilégiant un « engagement de principe » avec les autorités de fait à Kaboul. Mais derrière le vernis technocratique de Bruxelles se cache une rhétorique dont la violence symbolique égale, pour les victimes, la brutalité des talibans.

L’affirmation centrale de cette diplomatie, martelée dans ses récentes interventions (notamment pour 8am.media), tient en un constat d’une apparente simplicité : l’absence d’une opposition politique structurée et légitime à l’intérieur de l’Afghanistan justifierait, par défaut, le maintien d’un dialogue avec les maîtres de Kaboul. Cet argument n’est pas seulement une erreur d’analyse ; c’est un outrage moral et un déni de réalité historique.

L’illusion du vide : Confondre silence et consentement

L’argument de Gilles Bertrand repose sur un sophisme dangereux. En affirmant qu’il n’existe pas de force politique organisée capable de contester le pouvoir taliban, il feint d’ignorer les conditions de ce prétendu « calme ». Comme l’a si justement interpellé la militante Golchehrah Yaftali, le peuple afghan ne vit pas dans un espace politique, il vit dans une captivité.

Affirmer qu’il n’y a pas d’opposition dans un pays où toute velléité de contestation est immédiatement étouffée par la pendaison, la torture ou la disparition forcée, revient à reprocher à un otage ligoté et bâillonné son manque de participation au débat démocratique. Depuis 2021, les rapports de l’ONU et d’Amnesty International documentent une répression systématique : arrestations arbitraires de journalistes, exécutions extrajudiciaires d’anciens membres des forces de sécurité, et surtout, une traque impitoyable de quiconque ose lever la voix.

Dans ce contexte, la « légitimité » que réclame M. Bertrand pour reconnaître une opposition est une chimère. La résistance ne peut être « structurée » au sens européen du terme — avec des sièges sociaux, des porte-paroles identifiés et des programmes électoraux — lorsque l’expression même d’une pensée divergente conduit à la chambre de torture. En exigeant une opposition visible pour cesser de normaliser les talibans, la diplomatie européenne transforme le bourreau en interlocuteur privilégié et la victime en fantôme politique.

L’aveuglement sur la résistance des femmes : La première ligne oubliée

Le second pilier de la rhétorique européenne est son incapacité à lire la résistance là où elle est la plus vivace : chez les femmes. Pour Gilles Bertrand, l’absence de « mouvements politiques » semble occulter le fait que la moitié de la population afghane est en état d’insurrection spirituelle et civile permanente.

Chaque école clandestine ouverte dans un sous-sol de Kaboul, chaque vidéo filmée au péril de sa vie par une activiste pour témoigner de l’apartheid de genre, chaque refus de se soumettre aux décrets liberticides est un acte d’opposition politique majeur. Pourtant, dans les couloirs du Service européen pour l’action extérieure (SEAE), ces actes semblent peser moins lourd que les réunions « opérationnelles » avec des ministres talibans qui, par ailleurs, discutent doctement de l’autorisation donnée aux médecins hommes de toucher le corps des femmes — une concession sinistre récemment rapportée comme un « progrès ».

L’UE se gargarise de ses « benchmarks » (critères de référence) sur les droits des femmes, mais en continuant à traiter avec un régime qui a institutionnalisé leur effacement, elle participe à leur invisibilisation. Le dialogue, tel qu’il est mené, offre une tribune et une reconnaissance de fait à ceux qui piétinent les valeurs fondamentales de l’Union.

Berlin 2026 : Le sursaut de la légitimité

Le World Forum 2026 de Berlin a agi comme un miroir déformant pour la diplomatie de M. Bertrand. Là où l’envoyé spécial voit un vide, le monde a vu une pléiade de leaders : Manizha Bakhtari, Sima Samar, Zahra Joya, Parwana Ibrahimkhil Najrabi. Ces femmes, soutenues par des figures internationales comme Hillary Clinton, ne sont pas de simples « activistes » ; elles sont les dépositaires de la légitimité que l’UE prétend ne pas trouver.

L’idée d’un gouvernement en exil, portée avec force par Tahmina Safi lors du forum, marque un tournant décisif. Cette proposition ne vise pas seulement à créer une structure bureaucratique à l’étranger, mais à offrir un point de ralliement pour la résistance intérieure et à prévenir le chaos qui suivrait inévitablement l’effondrement d’un régime taliban économiquement exsangue et socialement détesté.

En refusant de considérer sérieusement cette alternative, l’UE se rend coupable d’une forme de prophétie autoréalisatrice : en disant qu’il n’y a pas d’alternative, elle s’assure qu’aucune ne puisse émerger avec le soutien nécessaire pour peser face à Kaboul.

« Avez-vous une conscience ? » : La question qui hante la diplomatie

L’interpellation de Mme Yaftali — « Avez-vous une conscience ? Ou bien faites-vous partie de ceux qui soutiennent un groupe terroriste qui s’en prend aux femmes ? » — n’est pas une simple envolée rhétorique. Elle touche au cœur de la faillite morale de la politique étrangère européenne en Afghanistan.

Le « dialogue » prôné par Gilles Bertrand est une pente glissante. Chaque concession, chaque poignée de main, chaque interview où l’on minimise l’existence d’une opposition intérieure est une pierre de plus posée sur l’édifice de la normalisation. Les talibans utilisent ces interactions pour démontrer à leur population que la communauté internationale finit toujours par se lasser et par accepter le fait accompli.

L’argument budgétaire — l’UE reste le premier donateur d’aide humanitaire — ne peut servir de bouclier. L’aide est une obligation morale envers un peuple affamé, elle ne doit en aucun cas devenir une monnaie d’échange pour la respectabilité d’un régime terroriste.

Conclusion : Vers une diplomatie de la clarté

Il est temps que l’Union européenne sorte de l’ambiguïté. La rhétorique du « vide politique » en Afghanistan doit cesser. L’opposition existe : elle est dans les prisons, elle est dans l’exil, elle est dans le silence courageux des femmes afghanes.

Le rôle d’un envoyé spécial ne devrait pas être de chercher une opposition qui ressemble à un parti politique européen, mais de soutenir les forces qui luttent pour les valeurs que l’Europe prétend défendre. Cela passe par :

  1. La reconnaissance formelle de l’apartheid de genre comme crime contre l’humanité.
  2. Le soutien explicite aux initiatives de gouvernement en exil et aux structures de coordination de la société civile afghane.
  3. L’arrêt immédiat de toute rhétorique tendant à minimiser la répression pour justifier le dialogue.

Le peuple afghan n’est pas absent du débat ; il en est exclu par la force. Lui reprocher cette exclusion pour dialoguer avec ses oppresseurs est une trahison que l’histoire ne pardonnera pas. À la question de savoir si les diplomates européens ont une conscience, la réponse ne se trouve plus dans leurs discours, mais dans leur capacité à enfin regarder la réalité de l’Afghanistan en face : celle d’une nation captive qui n’attend pas des médiateurs, mais des alliés.


APARTHEID DE GENRE ou APARTHEID SEXUEL ??

1. Apartheid de genre (Le terme consacré)

C’est la traduction la plus courante, utilisée notamment par l’ONU et les grandes ONG internationales.

  • Pourquoi l’utiliser : C’est le calque direct du terme anglais. En droit international, le mot « genre » (gender) est préféré à « sexe » car il englobe les rôles sociaux et les structures de pouvoir, pas seulement l’aspect biologique.
  • Le bémol : Pour les puristes de la langue française, cela ressemble à un anglicisme.

2. Apartheid sexuel (L’alternative historique)

Ce terme est très utilisé par des figures de proue du féminisme et des activistes (notamment iraniennes et afghanes).

  • Pourquoi l’utiliser : Il sonne souvent « plus français » et met l’accent sur la ségrégation physique entre les hommes et les femmes. C’est le terme qu’employait souvent la philosophe Élisabeth Badinter ou l’avocate Shirin Ebadi.
  • Nuance : Certains jugent qu’il est moins précis que « genre » pour décrire un système de domination institutionnalisé.

3. Ségrégation systémique basée sur le sexe/genre

Si vous voulez éviter le mot « apartheid » (qui est un terme juridique très spécifique lié à l’histoire de l’Afrique du Sud), vous pouvez opter pour une périphrase.

  • Usage : Dans des rapports techniques ou académiques.
  • Avantage : C’est extrêmement précis et neutre.

Quel terme choisir ?

ContexteTraduction recommandée
Juridique / InternationalApartheid de genre
Militant / PolitiqueApartheid sexuel
Descriptif / SociologiqueSégrégation de genre

[!NOTE] Le débat actuel vise à faire reconnaître l’apartheid de genre comme un crime contre l’humanité dans le droit international, au même titre que l’apartheid racial. Dans ce cadre précis, « genre » est le terme qui sera probablement retenu dans les textes officiels en français.

P.S. : Note d’analyse – Pourquoi « Apartheid » et non « Discrimination » ?

Il est crucial de comprendre que le terme Apartheid sexuel n’est pas une hyperbole. En droit, la discrimination est un acte, tandis que l’apartheid est un système.

  • Si une femme est empêchée de travailler par un individu, c’est une discrimination.
  • Si l’État organise la totalité de sa structure juridique pour interdire à toutes les femmes de travailler, de s’éduquer et d’exister sans tuteur, c’est un Apartheid.

En refusant d’adopter officiellement ce terme, l’Union européenne s’évite l’obligation juridique d’agir pour « prévenir et punir » ce crime contre l’humanité. Maintenir la qualification de « violations des droits » permet de maintenir le dialogue. Nommer l’Apartheid obligerait à la rupture. C’est là que se niche le véritable manque de conscience dénoncé par Mme Yaftali.

📚 Sources et Documentation de Référence (Maj Fév. 2026)

Document compilé et vérifié le 19 février 2026

Partager cet article

À lire aussi